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Bannière : Des histoires à Bon Marché! Les romans en fascicules de 1940 à 1952
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Collection de langue française
Thèmes
Corruption des moeurs
Le déclin des romans en fascicules
L'influence des romans en fascicules

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Titre de section : Thèmes

« Où sont donc les grandes villes du Nord? »

Les histoires fantastiques et la question de l'identité canadienne

En 1940, le monde devait parfois sembler inquiétant à bon nombre de Canadiens. Les relations internationales s'étaient envenimées à un point tel que la guerre faisait rage en Europe et menaçait de ravager le monde entier. Au Canada, des changements sociaux sans précédent remodelaient une nation qui subissait encore les effets de la dépression économique.

Mais toutes ces réalités n'étaient rien si on les compare aux histoires que racontait le nouveau fascicule Uncanny Tales, publié par la maison d'édition Adam Publishing. Uncanny Tales présentait des histoires locales d'horreurs surnaturelles, la science qui vire à la folie dans certaines histoires et, si l'on en croyait les couvertures, de robots géants qui pouvaient anéantir des villes entières en les piétinant.

Couverture  du fascicule UNCANNY TALES, novembre 1940
Source

Bien que seulement 21 numéros de ce magazine aient été publiés (Hutchison, 1998, en ligne), Uncanny Tales s'est distingué parmi les plus audacieux et peut-être même parmi les plus altruistes de l'industrie canadienne. En effet, la plupart des fascicules canadiens ont été lancés en vue d'accaparer la part de marché laissée vacante après l'adoption de la Loi sur la conservation des changes en temps de guerre. En revanche, le premier numéro de Uncanny Tales a fait son apparition dans les kiosques à journaux en novembre 1940, soit un mois avant l'adoption de cette loi (Hutchison, 1998, en ligne).

Compte tenu du délai nécessaire à la production d'un fascicule, il est probable que les éditeurs de Uncanny Tales ont entrepris leur projet avant même que l'intention du gouvernement d'instaurer cette loi n'ait été rendue publique. Dans ce cas, quelle motivation a bien pu les pousser à publier Uncanny Tales? Il s'agissait peut-être de la volonté de créer un roman de science-fiction et d'aventures fantastiques qui soit entièrement canadien.

Bien sûr, le contenu de Uncanny Tales était tout à fait canadien, du moins au début. « Il ne s'agissait pas d'une publication à la chaîne qui chipait simplement les textes des autres […] Le pilier de cette publication était un ancien boxeur de nature batailleuse devenu marchand de mots, du nom de Thomas P. Kelley. » [traduction] (Hutchison, 1998, en ligne) Kelley et ses collègues canadiens Leslie A. Croutch et John Hollis Mason (qui avaient plusieurs pseudonymes) ont fourni toutes les histoires publiées dans les premiers numéros de Uncanny Tales (Hutchison, 1998, en ligne).

Couverture du fascicule UNCANNY TALES: SPECIAL QUARTERLY, volume 2, numéro 20 (décembre 1942)   Couverture du fascicule UNCANNY TALES, volume 2, numéro 13 (janvier 1942)
Source   Source

On ne sait pas exactement si les éditeurs du magazine accordaient une telle importance au contenu canadien simplement pour le principe, ou si leur priorité était plutôt le profit. Mais cela importait peu aux Canadiens, qui appréciaient cette initiative et le faisaient savoir.

En effet, la section du courrier des lecteurs de Uncanny Tales, qui s'intitulait « Around the Cauldron », débordait d'éloges à l'endroit du fascicule. Dans le numéro de janvier 1942, une lettre de Gord Peck, un lecteur qui écrivait régulièrement, énumérait les éléments qui distinguaient Uncanny Tales de ses cousins américains :

[…] Des tranches lisses, ce qui est rare aux États-Unis, d'excellentes histoires, un papier de bonne qualité, également rare aux États-Unis, et aucune publicité […] Avant la guerre, les lecteurs canadiens ne formaient en quelque sorte qu'une petite subdivision du réseau américain d'amateurs de romans. Mais aujourd'hui, grâce à notre propre magazine d'histoires fantastiques (Uncanny Tales), […] le réseau de lecteurs passionnés du Canada semble se développer de façon indépendante. Uncanny Tales ne tardera sûrement pas à parvenir à l'état de dignité non sensationnelle atteint par Astounding 1 aux États-Unis. [traduction] (Peck, 1942, p. 90)

Il est intéressant de remarquer que, tout en faisant l'éloge de Uncanny Tales pour sa contribution à l'essor de la science-fiction et du fantastique au Canada, Peck comparait le succès du fascicule à l'engouement que suscitaient les romans aux États-Unis. Cela laisse croire que la question de l'« identité canadienne » était tout aussi actuelle en 1942 qu'elle l'est de nos jours, et que la tendance à définir le Canada en le comparant aux États-Unis était aussi répandue à cette époque qu'aujourd'hui.

Les réflexions de Peck sur le statut du pays ont été reprises dans un essai publié dans le numéro de décembre 1942 de Uncanny Tales. Rédigé par l'éditeur et auteur prolifique Donald A. Wollheim, cet essai s'intitulait « Whither Canadian Fantasy » et Wollheim y tenait les propos suivants : « Le Canada est différent. Les Canadiens peuvent aimer les histoires de science-fiction américaines modernes, mais celles-ci ne les représentent pas spécifiquement. La situation est différente ici. » [traduction] (Wollheim, 1942, p. 118)

Cette différence, aux yeux de Wollheim, résidait dans l'influence exercée par le passé. Les États-Unis s'identifiaient à leur histoire, qui était déjà riche et jalonnée de réalisations importantes. Le Canada, en revanche, était une nation en évolution, qui n'avait pas encore réalisé pleinement son potentiel :

Le Canada, comme je l'ai mentionné, n'a pas de passé, mais ne possède qu'un avenir. Le Canada n'a pas été entièrement conquis et colonisé au même titre que les États-Unis. Seule la lisière sud du pays est habitée comme il sied à une nation. Les abondantes ressources de ses régions septentrionales sont quasi intactes. Où sont donc les grandes villes du Nord? Où sont les chemins de fer menant aux confins des régions arctiques? Où sont les autoroutes qui ouvrent l'accès aux richesses des terres entourant le Grand lac des Esclaves? Ils n'existent pas. Ils appartiennent à l'avenir. Quelqu'un doute-t-il de leur existence future? Quelqu'un croit-il que l'exploitation de ces terres dépasse le potentiel humain? Que nous pouvons aller sur la Lune et coloniser Vénus (qui sont probablement mille fois plus inhospitalières que les régions nordiques du Canada), mais que nous ne pourrons jamais conquérir ces territoires et en tirer profit? [traduction] (Wollheim, 1942, p. 118-119)

Page 118 du fascicule UNCANNY TALES: SPECIAL QUARTERLY, volume 2, numéro 20 (décembre 1942), présentant l'article Whither Canadian Fantasy?   Page 119 du fascicule UNCANNY TALES: SPECIAL QUARTERLY, volume 2, numéro 20 (décembre 1942), présentant l'article Whither Canadian Fantasy?
Source   Source

Effectivement, nombre des réalisations qui allaient contribuer à définir l'identité canadienne étaient encore à venir, mais très peu allaient prendre la forme des infrastructures imaginées par Wollheim. Les soins de santé universels, la Charte des droits et libertés et la force de maintien de la paix du Canada allaient voir le jour dans les années subséquentes. La présence canadienne dans les régions du Nord allait se concrétiser par l'autonomie gouvernementale des Autochtones plutôt que par le développement de « grandes villes », pour reprendre les termes de Wollheim, et la question de la conservation allait se révéler au moins aussi importante que celle du développement.

Nous n'avons certes pas construit de chemin de fer ou d'autoroute menant jusqu'à l'Arctique, mais nous n'avons pas non plus colonisé Vénus (qui, en raison de ses nuages d'acide sulfurique, est sûrement au moins « mille fois plus inhospitalière que les régions nordiques du Canada »).

Mais peut-être devrions-nous continuer d'envisager ces projets. Pendant que le débat entourant l'identité canadienne se poursuit, l'étude des romans en fascicules nous montre que cette identité s'est établie grâce à une confiance en l'avenir.

C'est peut-être la meilleure façon de faire en sorte que le Canada continue de prospérer, même si son évolution semble parfois relever de la fantaisie.

 

Note

1. Peck pouvait faire référence à plusieurs publications distinctes : Astounding Tales of Super-Science, Astounding Stories, Astounding Science Fiction et Astounding Science Fact & Fiction étaient toutes publiées aux États-Unis par Street and Smith.

Références

Hutchison, Don. « Canada's Uncanny Tales », SOL Rising, no 21 (1998). Friends of the Merril Collection (en ligne). www.friendsofmerril.org/sol21.html (consulté le 15 juin 2005)

Peck, Gord. « Around the Cauldron », Uncanny Tales, vol. 2, no 14 (avril 1942).

Wollheim, Donald A. « Whither Canadian Fantasy », Uncanny Tales, vol. 2, no 20 (décembre 1942).