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Le bonheur de ma vie me vient peut-être pour une bonne part d'être née rue Deschambault.

Gabrielle Roy

À la rencontre de
Gabrielle Roy
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Biographie


Jeunesse

Photographie d'une maison à porche et deux étages, avec plusieurs arbres, une clôture et un cheminement piétonnier à l'avant-plan
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La maison de la rue Deschambault, vers 1910

Gabrielle Roy est née le 22 mars 1909, à Saint-Boniface, dans cette maison de la rue Deschambault que son père fait bâtir en 1905. Petite dernière de la famille, de douze ans la cadette de Bernadette, sa sœur la plus proche, Gabrielle occupe une position paradoxale d'enfant unique au sein d'une famille nombreuse. Elle est particulièrement proche de sa mère et cette relation marquera toute son écriture.

Photographie formelle de famille d'un père, une mère, cinq filles et deux garçons
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Photographie de famille, janvier 1912

En juin 1929, Gabrielle Roy reçoit son brevet d'institutrice mais depuis un mois déjà elle est suppléante à une école à Marchand, un petit village de Métis au sud-est de Winnipeg. Elle sera ensuite engagée à Cardinal, à l'autre bout du Manitoba, où elle enseignera toutes les matières à près de quarante enfants. Cette première année de cours, qu'elle qualifie d'une des plus marquantes de sa vie, lui inspirera certains chapitres de Rue Deschambault (1955) et de Ces enfants de ma vie (1977).

Photographie des finissantes de l'académie Saint-Joseph, 1928
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Les finissantes de l'académie Saint-Joseph, 1928

Après deux ans à Cardinal, Gabrielle est de retour à Saint-Boniface où elle travaille pendant sept années consécutives à l'école Provencher, une école de garçons située à deux pas de la rue Deschambault. Elle hérite d'une classe de petits immigrants qui, écrit-elle « résument à eux seuls une bonne partie de l'Europe » et à qui elle enseigne en anglais.

Photographie de deux femmes assises à une table sur une scène théâtrale
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Gabrielle Roy dans la pièce Les sœurs Guedonec présentée par le Cercle Molière au Dominion Drama Festival d' Ottawa, le 22 avril 1936. Photo : Yousuf Karsh.

À l'été 1937, afin d'arrondir ses maigres économies, elle obtient que lui soit confiée l'école de La Petite-Poule-d'Eau, située non loin du village de Meadow Portage, à près de 500 kilomètres au nord de Winnipeg.

Parallèlement à son travail d'institutrice, Gabrielle se joint au Cercle Molière, une troupe de théâtre de Saint-Boniface qui joue un rôle analogue à celui joué au Québec par les Compagnons de Saint-Laurent. Par la suite, elle fait partie du Winnipeg Little Theatre où elle tient des seconds rôles. Le théâtre, dira-t-elle « nous donnait l'occasion d'outrepasser nos bornes et d'entrer dans la magie où il est permis de changer de vie et de destin ». Dans son autobiographie, La détresse et l’enchantement, elle laisse même entendre que cette expérience lui aurait inspiré le désir de donner un jour, comme auteur, la parole à des personnages.


Apprentissage de l'écriture

Gabrielle Roy s'embarque pour l'Europe en 1937 avec l'intention de parfaire sa formation de comédienne. Depuis toujours, elle a l'ambition de s'élever au dessus de sa condition et pense d'abord y arriver par le théâtre. Elle séjourne d'abord à Paris et à Londres, où elle étudie l'art dramatique durant quelques mois. En 1938, afin d'augmenter ses revenus, elle soumet trois textes au journal parisien Je suis partout, qui accepte de les publier.

De retour d'Europe à l'aube de la Seconde Guerre mondiale, Gabrielle Roy a la certitude de vouloir écrire. Elle décide de ne pas reprendre son poste d'enseignante et choisit de s'établir à Montréal, seul milieu francophone du Canada où elle peut espérer vivre de sa plume.

Elle collabore au Jour et à La Revue moderne où elle publie billets, articles et nouvelles. En 1940, Le Bulletin des agriculteurs, un mensuel en plein essor, tiré à près de 100 000 exemplaires, l'engage comme reporter. Le Bulletin l'envoie sillonner le Québec, de la Gaspésie à l'Abitibi, et visiter tous les groupes ethniques des Prairies. De 1940 à 1945, elle publie ainsi une vingtaine de nouvelles et une cinquantaine de reportages.

Photographie d'une femme debout sur un pont de bateau et portant un trench-coat
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Gabrielle Roy en Gaspésie à la pêche à la morue, 1940

Alors que la majorité des femmes journalistes de cette époque sont affectées aux chroniques dites féminines, Gabrielle Roy parcourt les coins les plus reculés du pays, un peu à la manière des grands reporters américains Steinbeck et Hemingway, le plus souvent seule, sans souci apparent de sa santé et de sa sécurité.

Si le métier de reporter lui permet de subvenir à ses besoins alimentaires, elle l'apprécie surtout parce qu'il lui laisse assez de temps libre pour se consacrer à l'écriture de ses nouvelles, puis à celle de son premier ouvrage Bonheur d'occasion. Ce roman réaliste à forte teneur sociale doit beaucoup à l'expérience journalistique de Gabrielle Roy, comme elle l'explique dans une entrevue diffusée sur les ondes de Radio-Canada en avril 1945 : « Le reportage, avec l'observation qu'il exige, la fidélité au sujet, la variété des matières, me paraissait le meilleur apprentissage qu'on puisse s'imposer pour apprendre à écrire. »


Succès

Couverture de livre avec typographie rouge et noire sur fond brun pâle
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Bonheur d'occasion, volume 1 de l'édition originale, 1945

Bonheur d'occasion paraît en 1945, deux ans après la mort de la mère de Gabrielle Roy à qui il est dédié. Avec ce premier roman, inspiré, dira la jeune écrivaine, par la souffrance et le désarroi humain si perceptibles au début de la guerre, la reporter quasi anonyme fait une entrée flamboyante dans le monde de la littérature. Mais sa mère, qui avait tant souhaité sa réussite sociale, n'est plus là pour voir Gabrielle accéder à cette « vie agrandie » à laquelle elle aspirait.

Bonheur d'occasion connaît un succès sans précédent dans l'histoire de la littérature canadienne. Dès sa sortie, en 1945, il est acclamé par la critique.

Aux États-Unis, en mai 1947, la traduction américaine de Bonheur d'occasion, (The Tin Flute) est choisie livre du mois par la Literary Guild of America, le club littéraire qui compte le plus d'abonnés au monde. Hollywood est aussi séduit et Universal Pictures en achète les droits cinématographiques. Du jour au lendemain, Gabrielle Roy est reconnue comme écrivaine et connaît la gloire et la fortune.

Au Canada anglais, la critique est dithyrambique et le livre est largement publicisé, comme en témoignent les vitrines des librairies et des magasins de l'époque. Le milieu littéraire canadien-anglais y voit le premier grand roman urbain véritablement canadien.

L'édition de Bonheur d'occasion publiée en France chez Flammarion en 1947 reçoit le prix Fémina, le prix littéraire français le plus prestigieux de l'époque avec le prix Goncourt. Le Fémina permet au roman de Gabrielle Roy de connaître un rayonnement international. Dans les années qui suivent, le livre est traduit dans une quinzaine de langues.

Après le succès de Bonheur d'occasion, Gabrielle Roy semble tourmentée sur la suite de son écriture. En France, où elle effectue un second séjour, accompagnée du Dr Marcel Carbotte qu'elle vient d'épouser, l'époque est au roman existentialiste. La jeune écrivaine, sans doute forcée de satisfaire aux exigences de l'institution littéraire, s'attaque à l'écriture d'Alexandre Chenevert. Ce roman, entrepris vers 1947, dans lequel elle raconte le déchirement intérieur d'un obscur petit employé de banque face à la misère universelle, lui prendra près de huit années de travail laborieux. Le livre paraîtra finalement en 1954, bien après La Petite Poule d'Eau, roman d'une tout autre veine, écrit en 1949.

Lors d'une visite à Chartres en compagnie d'un groupe d'amis, Gabrielle Roy, qui peinait alors à l'écriture d'Alexandre Chenevert, se souvient de l'île de La Petite-Poule-d'Eau, où elle avait enseigné alors qu'elle était jeune institutrice au fin fond du Manitoba. Elle recrée par l'écriture son « paradis terrestre de La Petite-Poule-d'Eau ».

Et en moi-même, un matin, en m'éveillant tout apaisée dans un grand lit en cuivre, je trouverais, prêts pour en faire un livre, filtrés et transfigurés par le temps, mes souvenirs de La Petite-Poule-d'Eau, devenus, par la grâce des profondeurs dormantes et sans que j'en eusse eu connaissance, des éléments de fiction, c'est-à-dire, sans doute, de vivante vérité.

Gabrielle Roy, La détresse et l’enchantement

François Ricard, spécialiste de l'œuvre de Gabrielle Roy, démontre que l'écriture de La Petite Poule d'Eau permet à la romancière d'explorer une veine nouvelle de son imagination, un autre espace de son écriture, celui de l'autobiographie. C'est le cas, entre autres, des romans comme Rue Deschambault, La route d'Altamont et Ces enfants de ma vie. De livre en livre, cette inspiration « idyllique », ce territoire de la fiction autobiographique, allait devenir son lieu de prédilection, jusqu'à La détresse et l’enchantement, son autobiographie proprement dite, qui marque l'aboutissement de son œuvre et lui confère un sens nouveau.

En 1957, Gabrielle Roy fait l'acquisition d'une modeste maison de campagne à Petite-Rivière-Saint-François, dans la région de Charlevoix, sur la rive nord du fleuve Saint-Laurent. Désormais, elle viendra s'y installer chaque année, de la fin du printemps au début de l'automne. Elle y trouve le calme et l'isolement nécessaires pour écrire. Le paysage qui l'entoure est magnifique. Il lui inspirera les récits qui composent Cet été qui chantait, œuvre sereine, remplie de lumière, écrite peu après la mort de Bernadette, « sa chère petite sœur », et dans laquelle elle dit « l'éblouissante révélation de toutes choses ».


Dernières années

Commencée en 1976 ou 1977, l'autobiographie La détresse et l’enchantement devait à l'origine comporter quatre parties. Seules les deux premières parties du livre, intitulées respectivement « Le bal chez le gouverneur » et « Un oiseau tombé sur le seuil » sont terminées avant que la maladie n'oblige Gabrielle Roy à interrompre son travail. Ses archives cependant contiennent trois versions manuscrites du début de la troisième partie de son autobiographie.

Photographie d'une femme âgée, debout à côté d'un arbre
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Photo de Gabrielle Roy par Alain Stanké, vers 1977

En 1996, la dernière de ces trois versions est publiée à titre posthume dans la collection « Cahiers Gabrielle Roy », dirigée par François Ricard. Elle porte le titre Le temps qui m'a manqué, inspiré de l'un des premiers paragraphes du texte. Le livre s'ouvre sur le récit du voyage en train que fait Gabrielle Roy pour aller assister à l'enterrement de sa mère à Saint-Boniface et s'achève en Gaspésie, dans la petite pension de Port-Daniel où la jeune femme se réfugie pour soigner son deuil et travailler à ce qui deviendra Bonheur d'occasion.

Comme le souligneront plusieurs critiques et commentateurs, l'autobiographie de Gabrielle Roy se termine sur sa venue à l'écriture, ce qui en quelque sorte marque l'aboutissement de son œuvre. La détresse et l’enchantement connaîtra un immense succès.

Le 13 juillet 1983, Gabrielle Roy est décédée d'insuffisance cardiaque à l'Hôtel-Dieu de Québec.