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Les affiches servant à exprimer une protestation ou à défendre une cause ou des intérêts en particulier sont beaucoup plus intéressantes que les affiches politiques générales. Là encore, la collection de BAC est restreinte. Il est difficile de trouver des affiches faisant la promotion de causes telles que la tempérance (figure 3), le vote des femmes, l'antifascisme, le désarmement nucléaire (figure 4), l'antimondialisation et les droits des gais. Cette carence tient en partie à la fragilité de telles affiches, mais aussi au fait que ces causes sont habituellement soutenues par des organismes sans but lucratif, de petites organisations locales, souvent anarchiques, n'ayant pas les moyens ni la volonté de conserver leur propre histoire.
Figure 3 : Avis public incitant à voter pour la prohibition de l'alcool, 29 septembre
Figure 4 : Pétition demandant l'arrêt des essais nucléaires, Congrès canadien pour la paix, Toronto, Ontario, vers 1966-1970
Figure 5 : Affiche de protestation contre le candidat à la mairie, Mel Lastman
Figure 6 : Publicité pour un rassemblement pro-choix, mettant en vedette le groupe Moxy Fruvous et leurs amis, dimanche, 21 février
Ces affiches illustrant une idéologie ou une plateforme politique ont tendance à être petites et rudimentaires. D'ordinaire collées à l'aide de ruban adhésif ou agrafées à une surface quelconque, elles sont difficiles à enlever et à préserver. Les grands enjeux politiques sont plutôt débattus dans des annonces publicitaires critiques et de courtes interventions diffusées à la télévision ou à la radio, et de plus en plus dans des vidéos présentées sur YouTube ou des commentaires diffusés sur Twitter. BAC a récemment fait l'acquisition d'affiches d'un collectionneur privé de Toronto, parmi lesquelles se trouvent de nombreuses affiches contemporaines ayant servi à la protestation et portant sur des enjeux mineurs (figures 5 et 6), préservées uniquement grâce dévouement de cette personne.
Alors que l'affiche politique existe depuis les années 1600, ce n'est qu'après la création des assemblées législatives, en 1791, que des élections ont commencé à se tenir au Canada. John Neilson, imprimeur à Québec, a publié plusieurs placards au nom de William Grant pour l'élection de 1792 (figure 7). Neilson a sans doute aussi imprimé la plus ancienne affiche politique connue, qui contient à la fois du texte et des images. Cette affiche, publiée à Québec la même année, s'adressait aux électeurs de la Haute-Ville. Elle fait maintenant partie des collections spéciales de l'Université McGill.
Figure 7 : Avis destiné aux électeurs de la Basse-Ville de Québec
Figure 8 : Affiche illustrant le sentiment antibritannique par opposition à un point de vue plus équilibré en faveur des intérêts des citoyens et de la loyauté envers l'Angleterre, vers 1832-1837
Figure 9 : Avis décrivant les catégories de personnes autorisées à voter aux élections parlementaires dans le Haut-Canada
Figure 10 : Placard électoral concernant l'élection provinciale de 1860, Victoria, C.-B.?, 1860?
Les affiches politiques ont en général conservé le même style durant les premières décennies du XIXe siècle. Images et texte sont habituellement gravés, et le tirage est très faible. Même après l'invention de la lithographie, seuls quelques-uns de ces anciens placards et affiches ont survécu (figure 8, une affiche antiréforme datant de 1834). Le droit de vote était encore réservé exclusivement aux propriétaires fonciers, comme l'indique ce placard de 1855 publié dans le Guelph Mercury (figure 9); les affiches électorales, informatives, ne contiennent que du texte (figure 10, affiche pour l'élection provinciale de 1860 en Colombie-Britannique). Cependant, à mesure que l'impression lithographique se développe, et avec elle des technologies telles que les presses rotatives et celles à vapeur, l'impact visuel et l'échelle de production des affiches politiques augmentent considérablement.
L'introduction du vote secret en 1874 et l'uniformisation des exigences requises pour voter aux élections fédérales, en 1885, favorisent l'essor de l'affiche politique. Lors des élections fédérales de 1891, la Toronto Industrial League publie des lithographies grandeur nature en couleur au nom du Parti conservateur, accusant ses opposants d'être à la solde des Américains et de vouloir acculer le Canada à l'esclavage économique (figures 11 et 12). Entretemps, l'affiche politique canadienne par excellence, intitulée The Old Flag, The Old Policy, The Old Leader (figure 13) fait appel au nationalisme des Canadiens dans un pays qui se sent encore étroitement lié à l'Empire britannique. Ces affiches de 1891, possiblement conçues par le célèbre caricaturiste J. W. Bengough, donnent le ton aux affiches électorales pendant des décennies.
Figure 11 : Affiche de la campagne électorale conservatrice dénonçant le soi-disant pro-américanisme du Parti libéral, 1891
Figure 12 : Affiche de la campagne électorale conservatrice suggérant que le Canada serait vendu comme esclave aux États-Unis, vers 1891
Figure 13 : Affiche électorale conservatrice soutenant les vieux principes, le vieux chef et la vieille allégeance à l'Angleterre, 1891
Figure 14 : Affiche électorale conservatrice contre la réciprocité entre le Canada et les États-Unis, 1911
Les affiches antiréciprocité de la campagne de 1911 (réalisées par le caricaturiste torontois Newton McConnell) aident les conservateurs à mettre un terme aux 15 ans de règne du Parti libéral de Wilfrid Laurier (figures 14 et 15). Les débats s'enveniment durant la campagne électorale de 1917, qui oppose les conservateurs et quelques libéraux favorables à la conscription regroupés sous le gouvernement unioniste de Robert Borden au parti libéral de sir Wilfrid Laurier, profondément divisé sur la question. Des affiches du parti unioniste montrant Laurier et le Parti libéral de mèche avec le Kaiser (figure 16) apparaissent à côté de placards sollicitant le suffrage des femmes, lesquelles ont tout juste obtenu le droit de vote (figure 17).
Figure 15 : Affiche électorale conservatrice suggérant que la réciprocité canadienne mènerait à l'annexion du pays par les États-Unis, 1911
Figure 16 : Affiche électorale du gouvernement unioniste suggérant que les politiques du Parti libéral profiteraient à l'Allemagne durant la guerre, 1917
Figure 17 : Affiche électorale exhortant les femmes à qui on a accordé le droit de vote à voter pour le gouvernement unioniste, 1917
Figure 18 : Affiche électorale portant sur la saine gestion financière du Parti libéral. Le National Liberal Bureau, Ottawa, 1930.
De leur côté, les libéraux embauchent le brillant caricaturiste canadien-français Albéric Bourgeois pour l'élection de 1930 afin qu'il conçoive des affiches électorales bilingues (peut-être les premières au Canada), vantant les mérites de Mackenzie King (figures 18). Malheureusement pour les libéraux, King est défait et les conservateurs prennent le pouvoir.
Le paysage politique se complexifie après la fondation de la Cooperative Commonwealth Federation (la CCF, qui devient plus tard le Nouveau Parti démocratique), suivie de l'apparition de partis de protestation régionaux : les Fermiers unis de l'Alberta, les Fermiers unis de l'Ontario, le Crédit social dans l'Ouest et plus tard au Québec. La CCF s'en prend aux deux grands partis durant l'élection de 1935 et leur demande sur quelques-unes de ses affiches « à qui appartient le Canada » (figure 19).
Figure 19 : Placard électoral du C.C.F. Winnipeg, Conseil provincial du Manitoba, C.C.F., 1935?
Figure 20 : Affiche électorale montrant une image de Pierre Elliott Trudeau, inspirée d'une représentation de Che Guevara, 1968
Tous les partis politiques continuent d'utiliser les affiches pour véhiculer leurs messages dans les élections subséquentes, mais avec l'apparition des médias de masse (la radio dans les années 1930 et la télévision dans les années 1950), l'affiche politique perd peu à peu l'influence prédominante qu'elle exerçait sur l'opinion publique. Elle s'attache plus à l'individu qu'au message. Lors de la campagne de 1968, l'affiche de Pierre Elliott Trudeau (figure 20), inspirée de l'image contemporaine de Che Guevara, démontre comment le culte de la personnalité a remplacé les messages des partis sur les affiches. De nos jours, la plupart des affiches électorales sont ternes, dépourvues de contenu et étroitement contrôlées par les dirigeants des partis (figure 21). Seuls les groupes marginaux, comme le Parti Rhinocéros au Québec, peuvent encore se permettre des affiches amusantes et irrévérencieuses (figure 22).
Les mouvements de contestation ont toujours existé au Canada. Ceux qui se méfient des politiciens traditionnels, qui se sentent exclus du processus politique ou ignorés du gouvernement ont organisé et diffusé leur opposition. Les campagnes antinucléaires des années 1950 et 1960, qui ont donné lieu à de nombreuses manifestations sur la colline du Parlement (figure 23), arborent l'emblématique symbole de la paix dessiné en 1958 par l'artiste britannique Gerald Holtom pour une marche de protestation contre l'armement nucléaire. Ce symbole est bien vite adopté par la Campagne pour le désarmement nucléaire, et plus tard par plusieurs autres groupes contestataires. Toutes les campagnes de protestation n'ont pas donné lieu à la création d'un symbole aussi facile à reconnaître et à comprendre. Les groupes de militants prochoix et les antiavortement, les environnementalistes, les défenseurs des droits des gais, et bien d'autres groupes d'intérêts ont de la difficulté à communiquer leur message de façon aussi claire et concise (figure 24, affiche pour le groupe Pollution Probe tiré du fonds McLuhan).
Figure 21 : Affiche électorale de Pierre Cantin, candidat du Parti rhinocéros
Figure 22 : Manifestantes sur la colline du Parlement, tenant des pancartes antinucléaires bilingues
Figure 23 : Affiche satirique à propos des problèmes de pollution dans la ville de Toronto, Pollution Probe at the University of Toronto, 1970 - 1979
Une bonne affiche est celle qui réussit à communiquer un message simple, facile à comprendre et à effet durable. La différence entre une bonne et une mauvaise affiche ne réside pas uniquement dans le graphisme, la typographie ni même le concept. Parfois, ce sont les circonstances ou l'environnement physique dans lequel est placée l'affiche qui jouent contre elle. L'ensemble de ces données contribue à l'enthousiasme ou au contraire à l'indifférence que nous inspirent les affiches politiques et les affiches destinées à la protestation.
Jim Burant
Gestionnaire
Bibliothèque et Archives Canada
Art et photographie
28 juillet 2009
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