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ARCHIVÉE - Les visions parallèles, 1975-1988

Les années 1975 à 1988 marquent la première vague de BD parallèles canadiennes-anglaises. C'est en quelque sorte l'âge d'argent de la BD canadienne, car aucune autre époque n'a produit tant de bandes dessinées de qualité. Plus de 300 titres différents paraissent à cette époque. De plus, à la fin des années 1970 et au cours des années 1980, les Canadiens n'ont jamais participé aussi activement à l'industrie américaine de la BD. Heureusement, contrairement à ce qui se passait pendant les années 1940 et 1950, les créateurs canadiens ne sont pas contraints de déménager aux États-Unis pour faire carrière dans l'industrie de la BD de ce pays, quoique John Byrne (X-Men, Alpha Flight, etc.), l'un des favoris des bédéphiles, finira par quitter le Canada.

Couverture de l'album de bandes dessinées CAPTAIN CANUCK, numéro 1

On inaugure la nouvelle ère des BD canadiennes en juillet 1975 par la diffusion nationale de la BD Captain Canuck de Richard Comely. Bien que les dessins et le scénario de cette BD manquent un peu de naturel, c'est la première fois depuis les années 1940 qu'on publie une BD non satirique et tout en couleurs d'un superhéros canadien. En fait, cette BD met en évidence la rareté des superhéros canadiens à l'intention des enfants dans les années 1950 et 1960. Mais, chose plus importante, cette BD a permis de démythifier l'industrie de la bande dessinée. Il était soudainement devenu possible de créer des BD de superhéros canadiens.

Couverture de l'album de bandes dessinées ORB, numéro 4

En 1975, un autre fait nouveau vient renforcer ce nouvel optimisme. Le magazine Orb de James Waley, qui était au départ une BD parallèle semi-professionnelle, devient, à l'automne, un périodique professionnel vendu dans les kiosques à journaux partout au Canada. Contrairement aux premiers numéros de Captain Canuck, la BD Orb se distingue par des dessins et des scénarios de qualité. (Parmi les personnages les plus notoires qui paraissent dans cette BD se trouve le superhéros canadien concurrent, Northern Light.) Bien que la publication de ce magazine cesse en 1976, bon nombre de ceux qui y ont collaboré refont rapidement surface dans des BD parallèles américaines et canadiennes. Waley lui-même participe brièvement aux débuts de l'éditeur indépendant de Detroit, Power Comics. Il deviendra l'un des principaux promoteurs de congrès sur les BD dans la région de Toronto.

La période 1975 à 1976 est marquée également par la publication de plusieurs autres BD parallèles et d'un certain nombre de BD underground. Le collège Sheridan publie notamment un excellent magazine intitulé Gamut. Malheureusement, un obstacle de taille limite la diffusion de la plupart de ces périodiques : il n'est pas possible d'avoir accès aux réseaux de distribution dans les kiosques à journaux. On en est donc réduit à annoncer ces BD principalement dans des magazines de bédéphiles et à les vendre directement à une poignée de fournisseurs spécialisés.

Parmi l'une des seules sources de soutien au cours de ces premières années, il y avait le distributeur californien Bud Plant, qui a grandement aider l'industrie canadienne des BD semi-professionnelles, underground et parallèles. Quelques années plus tard, des distributeurs de BD, dont Plant et le distributeur new-yorkais Phil Seuling, apportent des changements qui favorisent la création d'un nouveau marché de ventes directes, ce qui permet enfin aux petits éditeurs de BD d'avoir accès à un réseau nord-américain de distribution qui existe indépendamment des kiosques à journaux. Par conséquent, les BD de langue anglaise en Amérique du Nord sont de plus en plus distribuées et vendues dans des magasins de BD plutôt que dans des kiosques à journaux. Ces magasins font leur apparition partout au pays, d'abord dans les centres urbains, puis dans les petites collectivités.

Bien que les BD Captain Canuck et Orb aient disparu des kiosques à journaux au début de 1976, elles incitent néanmoins plusieurs autres éditeurs indépendants à tenter leur chance l'année suivante. L'éditeur Andromeda Publications de Toronto ouvre le bal en se lançant dans un projet ambitieux de publication d'une BD de science-fiction intitulée Andromeda. Peu après, Andromeda publie une deuxième BD appelée Arik Khan. À ces deux BD de Toronto s'ajoutent deux BD de Vancouver, la BD de superhéros Phantacea de Jim McPherson et la BD underground-parallèle Fog City de Stampart.

Couverture de l'album de bandes dessinées CEREBUS THE AARDVARK, numéro 1

Alors que ces nouvelles BD sont impressionnantes, l'une se démarque des autres; elle paraît en décembre 1977 et est diffusée par Aardvark-Vanaheim Press de Kitchener. Intitulée Cerebus the Aardvark, elle est créée par Dave Sim et publiée par Deni Loubert. Le titre de la BD est tiré d'un fanzine que Loubert avait tenté sans succès de lancer au début de l'année. Même si cette BD est au départ une parodie intelligente d'histoires d'épées et de sorciers, elle évolue pour devenir une œuvre artistique raffinée, roman graphique de 300 numéros prévus explorant non seulement le monde de la BD, mais aussi d'autres facettes de la culture populaire et de la société en général, ainsi que la vie privée de Sim. Cette BD compte le plus grand nombre de numéros parmi toutes les BD originales dans l'histoire du Canada. Elle est unique en son genre et constitue la plus grande réalisation du Canada dans le domaine de la BD. Elle est fortement acclamée à l'échelle internationale.

Au début de 1978, lorsqu'on commence à diffuser la BD Cerebus aux États-Unis et au Canada, son succès et son influence ne sont pas évidents. Elle fait simplement partie de la douzaine de BD canadiennes qui tentent d'attirer un auditoire au cours d'une année où l'industrie de la bande dessinée connaît une forte croissance. L'industrie du fanzine est également en expansion. Bien que les activités de publication de George Henderson commencent à ralentir au début des années 1970, d'autres éditeurs apparaissent pour prendre la relève. Parmi les nouvelles figures de l'édition se trouvent George Olshevsky et Tony Frutti de G&T Enterprises de Toronto. Ils lancent l'ambitieuse série de BD Marvel Index en 1976 et le magazine Collector's Dream l'année suivante. Entre le milieu et la fin des années 1970, d'autres publications remarquables destinées aux amateurs de BD voient le jour, dont The Journal, Visions, Fanarama, Borealis, Collector's Delight, Canadian Graphic Collector et Stripscene.

Toutefois, vers la fin des années 1970, l'industrie de la bande dessinée au Canada anglais commence à péricliter. En 1979, les deux excellentes BD d'Andromeda cessent d'être publiées et Fog City connaît le même sort. Au début de 1980, on arrête la publication de Phantacea.

Couverture de l'album de bandes dessinées CAPTAIN CANUCK, numéro 11

Trois faits nouveaux compensent, en partie du moins, la perte de ces trois grands éditeurs de BD parallèles. D'abord, à cette époque, Aardvark-Vanaheim remporte beaucoup de succès sur le marché naissant de la vente directe. Ensuite, Richard Comely, Ken Ryan et un associé passif relancent la publication de Captain Canuck. Leur nouvelle entreprise, nommée CKR, dont le siège est à Calgary, décide de confier à un nouveau venu brillant, George Freeman, les responsabilités artistiques qu'exerçait Comely, le créateur de la BD. Grâce à Freeman, Captain Canuck devient l'une des BD parallèles de superhéros les plus accomplies qui aient jamais été publiées. Enfin, en 1979, un groupe d'artistes prolifiques de Winnipeg, composé par la suite de bédéistes tels que Roldo, Basil Hatte, Jack D. Zastre, Frank McTruck, Bobby Starr et Kenny Moran, se lance dans le publication de BD. Quelques années après, lorsque le groupe atteint sa vitesse de croisière, il s'illustre comme premier groupe de la nouvelle vague de bédéistes du pays. Toutefois, sur les plans du style et des thèmes choisis, le groupe reflète plus la culture des années 1960 que celle des années 1980. Il se distingue surtout par son utilisation de la technologie de la photocopie, de formats inhabituels de BD, comme les mini-BD (habituellement de 4 x 5 ½ po) et de BD sommaires (surtout de 8 ½ x 5 ½ po). Par la suite, comme la technologie de la photocopie se perfectionne et devient de plus en plus abordable, un nombre croissant de bédéistes commencent à utiliser ces formats peu coûteux. Ces BD prennent le nom de « zines » ou de BD de la presse spécialisée.

Couverture de l'album de bandes dessinées REID FLEMING, WORLD'S TOUGHEST MILKMAN, [numéro 1]

Même si les BD Cerebus et Captain Canuck continuent d'être les principales BD parallèles en 1980 et en 1981, il existe plusieurs autres titres importants, notamment le chef d'œuvre extravagant de David Boswell intitulé Reid Fleming, World's Toughest Milkman. Presque aussi drôle, mais dans un registre encore plus pervers, la BD Cows Crossing -- Men Working de Stephen Ellis et de Michael Merrill raconte de façon très habile un récit improbable glorifiant les vaches. La série de BD Elflord de Barry Blair, lancée en juin 1980, est également exceptionnelle. Alors que d'autres bédéistes utilisent la nouvelle technologie de la photocopie pour créer des mini-BD très intimes, Blair s'emploie à repousser les limites du genre, en créant des BD parallèles semi-professionnelles de fiction.

Au début des années 1980, parallèlement à la hausse du nombre de BD publiées, les bédéphiles deviennent de plus en plus actifs en participant notamment à des congrès et en produisant des publications, dont Miriad, Comic Cellar, Gratis, Orion, Dreamline, Fandom Zone et Plastizine. Bill Marks et Mark Shainblum, qui éditent à l'époque respectivement les fanzines Miriad et Orion, font rapidement la transition vers la publication de BD professionnelles.

Couverture de l'album de bandes dessinées VORTEX, numéro 13

Au début de 1982, malgré l'abondance de nouvelles activités liées aux BD au Canada, la BD Cerebus est la seule BD parallèle qui jouit d'une large diffusion. La BD Captain Canuck, qui avait jadis un lectorat encore plus important, a cessé d'être publiée le printemps précédent. Au mois de juillet, le magazine Star Rider and the Peace Machine, créé aussi par Richard Comely, se joint à Cerebus dans les kiosques à journaux. Star Rider and the Peace Machine, BD par laquelle Comely diffuse ses théories de conspiration, cesse de paraître peu après la diffusion de son deuxième numéro au mois d'octobre. Environ au même moment, Bill Marks de Toronto diffuse Vortex, première d'une série astucieuse de BD parallèles. À l'instar de Cerebus, cette BD est largement diffusée aux États-Unis et au Canada. Avec sa série de BD Vortex, Marks sera une force majeure dans l'industrie canadienne des BD tout au long des années 1980, en encourageant les meilleurs artistes du Canada à faire des BD.

L'année suivante, comme le marché des BD parallèles commence à devenir florissant, Aardvark-Vanaheim lance sa propre série de BD parallèles. Il publie en février son premier titre, une BD fantaisiste de Arn Saba intitulée Neil the Horse, Comics and Stories. Saba, un Canadien, est un collaborateur assidu du fanzine Fantarama. Ses articles paraissent aussi dans The 1980 Comics Annual (publié par Ian Carr) de Potlatch Publications. Il a également fourni à la chaîne radiophonique de Radio-Canada des reportages bien documentés sur l'histoire de la bande dessinée. Aardvark-Vanaheim a publié un deuxième titre, Journey, de l'Américain Bill Messner-Loebs, qui est constitué de contes d'aventures de nature historique. L'année 1983 voit naître, en outre, la BD de science-fiction de Peter Hsu intitulée Quadrant.

Couverture de l'album de bandes dessinées YUMMY FUR, numéro 1

À la même époque, le centre des activités de la BD de la presse spécialisée au Canada passe de Winnipeg à Toronto avec la parution de Yummy Fur de Chester Brown, au mois de juillet, et de Casual Casual Comics de Peter Dako au mois de septembre. Une autre BD de la presse spécialisée digne de mention, Mind Theatre de Chris Gehman, fait ses débuts à London, en Ontario, au mois de décembre. Ces titres sont suivis, au début de 1984, de No Name Comix, publié par K.G. Cruikshank de Toronto. Contrairement aux mini-BD précédentes de Winnipeg, ces titres ontariens reflètent une sensibilité postmoderne très différente de celle de la contre-culture des années 1960. Ces artistes, dans un certain sens, prennent la relève de bp Nichol et des bédéistes de Coach House de la fin des années 1960 et du début des années 1970, en repoussant les limites de la BD, tant sur le plan du style qu'en ce qui a trait aux thèmes. Chester Brown, en particulier, s'est par la suite taillé une grande place dans le domaine de la BD canadienne, ce qui souligne l'importance du rôle de la presse spécialisée dans l'épanouissement des façons novatrices d'aborder la BD.

Couverture de l'album de bandes dessinées MISTER X, numéro 2

L'édition parallèle au Canada prend davantage d'essor en 1984. Bien que Aardvark-Vanaheim perde Journey aux mains de la maison d'édition américaine Fantagraphics au mois de septembre, l'entreprise ne cesse de croître et achète Ms. Tree, revue anciennement publiée par l'entreprise américaine Eclipse, et lance deux BD bimensuelles créées par des artistes américains, Flaming Carrot et Normalman. Elle publie également l'album hors série A-V in 3-D. Vortex Comics de Bill Marks ajoute également des titres à sa collection : le tant attendu Mister X et Stig's Inferno de Ty Templeton. En outre, la firme montréalaise appartenant à Mark Shainblum, Matrix Graphix Series, entreprend ses activités en publiant une BD traitant d'un superhéros national, New Triumph Featuring Northguard. Écrites par Shainblum et dessinées par Gabriel Morrissette, les BD Northguard ont pour mandat d'apporter un nouveau degré de réalisme et de subtilité au genre du superhéros de plus en plus banal.

Une deuxième publication de Dave Boswell, Heartbreak Comics, fait également son apparition en 1984. À l'approche de la fin de l'année, on a l'impression que cette année va marquer une des périodes d'activité les plus intenses de la publication parallèle canadienne. Une douzaine de titres sont distribués partout en Amérique du Nord. Toutefois, même en ajoutant de nouveaux titres de BD, ce nombre chute au printemps 1985, principalement en raison des changements importants qui surviennent à la principale maison d'édition de bandes dessinées du pays, Aardvark-Vanaheim.

Au mois d'avril 1984, Deni Loubert quitte la firme qu'elle avait cocréée en 1977 et lance sa propre maison d'édition, Renegade Press. Au début, il semble qu'elle devait rester au Canada; toutefois, elle décide d'aller s'établir en Californie. Loubert apporte avec elle quatre des plus importantes BD parallèles du pays : Flaming Carrot, Ms. Tree, Neil the Horse et Normalman. De plus, elle lance deux titres qui autrement auraient été publiés au Canada : Black Zeppelin et Wordsmith, tous deux étant l'œuvre de créateurs canadiens.

Couverture de l'album de bandes dessinées MACKENZIE QUEEN, numéro 2

Les nouveaux titres de la maison d'édition Vortex, notamment Kelvin Mace et Those Annoying Post Bros, viennent combler en partie le vide laissé par le départ tant regretté de Loubert. La maison d'édition Matrix élargit sa production avec le lancement, en 1985, de cette série bizarre à tirage limité de Bernie Mireault appelée Mackenzie Queen. De même, Dave Sim ajoute un deuxième titre Cerebus apparenté à la série Cerebus Jam de la maison Aardvark-Vanaheim. Vers la fin de l'année, deux autres titres indépendants font leur apparition : Samurai chez Aircel et To be Announced chez Strawberry Jam, signe du mouvement vers la diversification et la décentralisation qu'encourage le nouveau marché de la BD. Entre-temps, John Byrne, Gene Day, Dan Day, Jim Craig, Rand Holmes, Geof Isherwood, Ken Steacy, Dean Motter, George Freeman, Dave Ross et bien d'autres artistes canadiens continuent d'alimenter régulièrement la BD américaine.

À la grande surprise de nombreux observateurs, le domaine de la BD parallèle connaît une expansion sans précédent en 1986. Portée par la vague du marché de la vente directe et par la popularité des librairies de BD, les nouvelles BD parallèles sont de plus en plus recherchées comme objets de collection dont la valeur est soigneusement répertoriée par des collectionneurs avides dans des guides de prix faisant apparemment autorité. De moins en moins axée sur les enfants et de plus en plus sur les adolescents et les jeunes adultes nantis, les nouvelles BD parallèles (habituellement produites à faible tirage avec couvertures en couleurs et contenu en noir et blanc) allaient entraîner une véritable frénésie spéculative.

Presque du jour au lendemain, la plupart des BD parallèles, peu importe leur qualité, sont accueillies à bras ouverts par les distributeurs de BD, les spéculateurs se bousculant littéralement pour investir dans le prochain titre potentiellement prometteur. La manie qui s'ensuit s'avère très profitable pour les éditeurs canadiens (qui publient encore aujourd'hui une bonne partie des BD publiées en Amérique du Nord) et aussi, du moins au début, des éditeurs canadiens de publications parallèles.

La plupart des éditeurs de BD déjà en activité au Canada élargissent leurs gammes de titres en 1986 et en 1987 pour répondre à la demande accrue de nouvelles BD. Aircel d'Ottawa lance près de dix nouveaux titres sur le marché, notamment Adventurers, Dragonring, Stark: Future et Warlock 5. Dave Cooper, Denis Beauvais, Rob Walton et Dale Keown font partie alors de ces nouveaux artistes associés à Aircel au cours de ces années expansionnistes. La maison Vortex de Toronto connaît elle aussi une évolution semblable, ajoutant à sa collection des titres comme Kaptain Keen & Kompany, Savage Henry et Paradax. Mais plus important encore, cette maison commence à publier, sur presse spécialisée, la BD de Chester Brown, Yummy Fur, dans le format des BD parallèles, ouvrant ainsi un auditoire beaucoup plus vaste au monde surréel de Brown.

Couverture de l'album de bandes dessinées ARCTIC COMICS, numéro 1

Les autres maisons d'édition canadiennes établies, Matrix, Aardvark-Vanaheim et Strawberry Jam, apportent quelques nouveautés un peu plus modestes à leurs titres de BD. De même, on assiste également à l'entrée en lice de plusieurs nouvelles maisons d'édition. Parmi leurs BD parallèles les plus impressionnantes, ces nouvelles venues publient Arctic Comics (Nick Burn), Dan Panic Funnies (Panic Productions), Privateers et Project: Hero (Vanguard Graphics), M the Electronaut (Icon Text) et Icon Devil (Spider Optics Comics). En plus de leurs périodiques de bandes dessinées, Aircel, Vortex et Aardvark-Vanaheim commencent à publier des romans en images de la longueur d'un livre et des compilations.

L'expansion du marché de la BD parallèle permet également à des gens comme David Boswell, Michael Cherkas, Larry Hancock, Rand Holmes, Ken Steacy, Ty Templeton, Bernie Mireault, William Van Horn, Jacques Boivin et à bien d'autres créateurs canadiens de faire publier leurs BD dans des maisons d'édition américaines.

Le boom ne va malheureusement pas durer. Bon nombre de nouveaux titres qui inondent alors le marché ne sont guère impressionnants; certains sont même d'une navrante médiocrité. L'inévitable se produit : l'abondance des BD parallèles produit un engorgement du marché. Du jour au lendemain, les collectionneurs deviennent beaucoup plus circonspects et sélectifs. Les vendeurs de BD, qui avaient accumulé de vastes stocks de BD parallèles pour répondre à un marché en surchauffe, ont peine à liquider leurs stocks à des prix de misère. Au premier trimestre de 1987, le marché pour de nouvelles BD parallèles en Amérique du Nord tombe en chute libre.

Cette chute se poursuit d'ailleurs pendant la dernière partie de 1987 et l'année 1988, même si les maisons d'édition ne sont pas toutes durement touchées par le recul du marché. Par exemple, Aardvark-Vanaheim, forte d'une clientèle fidèle, sort de la crise presque indemne. Par contre, Matrix cesse de publier comme beaucoup d'autres nouvelles maisons d'édition qui avaient poussé pendant le boom. Strawberry Jam parvient à publier un album de bandes dessinées en 1988. Vortex Comics, qui avait commencé, tout comme Matrix, à publier avant 1986, réussit à s'accrocher, allant même jusqu'à lancer quelques nouveaux titres en 1988, notamment le suspense érotique Black Kiss, qui présentait les dessins de l'artiste américain notoire Howard Chaykin. À la fin de l'année, cependant, le calendrier des publications de Vortex est irrégulier et son avenir, compromis. La maison d'édition Aircel demeure active et, à l'instar de Vortex, lance quelques nouveaux titres sur le marché; cependant, à l'automne 1988, Aircel et la maison d'édition américaine Eternity Comics/Malibu Graphics fusionnent.

Le boom et la chute de 1985-1988 dans le domaine de la BD parallèle a peu de répercussions dans le domaine de la presse spécialisée. Aucunement tributaire du marché de la BD, elle continue de croître. Alors que l'activité liée à la presse spécialisée au Canada anglais a été, par le passé, centrée d'abord à Winnipeg, puis dans le sud de l'Ontario, en 1985, le gros de l'activité se recentre en Colombie-Britannique, puis, dès 1986, devient moins centralisé, ce qui donne lieu à un phénomène plus national.

Couverture de l'album de bandes dessinées FAMOUS BUS RIDES, numéro 3
Couverture de l'album de bandes dessinées THE MUNDANE ADVENTURES OF DISHMAN, numéro 8

Colin Upton de Vancouver est l'un des plus remarquables créateurs associés au mouvement de la presse spécialisée entre 1985 et 1988. Dès 1985, il publie des douzaines de mini-BD, dont plusieurs décrivent ses échanges avec les marginaux des rues de Vancouver et autres marginaux. John MacLeod de Guelph est un autre créateur impressionnant associé au mouvement de la presse spécialisée; sa BD Dishman offre une interprétation fort brillante du genre du superhéros. L'artiste qui fait le plus sa marque à cette époque est sans contredit Julie Doucet de Montréal. Elle commence à publier sa BD Dirty Plotte à l'automne 1988. À l'instar de Chester Brown, Doucet profite de la liberté que lui confère l'autoédition pour explorer ses visions les plus sombres en toute impunité. Les BD qu'elle produit sont des chefs-d'œuvre poétiques virulents qu'on reconnaîtra un jour comme faisant partie des dessins de BD les plus excitants en Amérique du Nord. Il n'est donc pas surprenant qu'Upton, MacLeod et Doucet fassent la transition du mouvement de la presse spécialisée à des BD parallèles à plus large distribution, saut qui pourrait rapporter d'importantes redevances aux créateurs qui réussiraient à vendre leurs BD.

Parmi les autres BD de presse spécialisée remarquables de l'époque, citons New Reality de la Cartoonist Society de la Colombie-Britannique, Masque de Don Fuller et de Garrett Eng, Spatter de Spatter Publications, Miscellaneous Stuff de Roger Williamson, Melody de Sylvie Rancourt et Fabulous Babes de Reactors. Il faut noter toutefois qu'aucune de ces BD ne sont des BD de presse spécialisée typiques, qui sont habituellement des mini-BD photocopiées.

En 1987, Peter Dako de Casual Casual Comics organise une importante exposition de BD avant-gardistes appelée « Casual Casual Cultural Exchange: A Travelling Exhibition of the Graphzine Arts ». Présentant des œuvres d'art d'artistes canadiens tels que Carel Moiseiwitsch et Henriette Valium, de même que des artistes de France, du Japon, d'Angleterre et des États-Unis, l'exposition a lieu d'abord dans des galeries de Montréal et de Toronto avant d'être présentée en Europe et au Japon. Elle s'accompagne d'un catalogue très imposant qui recense tout ce qui touche la BD de la presse spécialisée à travers le monde.

Bien que la période 1975-1988 se termine avec des développements décourageants dans le domaine de la BD parallèle, l'époque marque tout de même une renaissance de la BD au Canada anglais. Pendant cette période, on assiste également à l'émergence de plusieurs BD de journaux, notamment Herman de Jim Unger, Outcasts de Ben Wicks, Pavlov de Ted Martin, The Byrds de Vance Rodewalt et For Better or for Worse de Lynn Johnston.

Couverture du livre CANUCK COMICS: A GUIDE TO COMIC BOOKS PUBLISHED IN CANADA

Autres points marquants en lien avec la BD est la publication, en 1986, de la première étude sérieuse sur la BD au Canada anglais, Canuck Comics de John Bell (avec des apports de Robert MacMillan et de Luc Pomerleau) et la création, en 1987, du Comic Legends Legal Defense Fund (CLLDF). Fondé par les bédéistes Derek McCulloch et Paul Stockton en vue d'aider une librairie de BD de Calgary à se défendre contre une accusation d'obscénité, le CLLDF aide depuis des détaillants, des distributeurs, des éditeurs ou des créateurs de BD canadiennes qui contreviennent aux lois sur l'obscénité. Pour recueillir des fonds pour leur cause contre la censure, le CLLDF publie deux anthologies impressionnantes intitulées True North et qui présentent des bédéistes canadiens.

Étonnamment, à mesure que les BD se recentrent sur des thèmes plus adultes, il y a de nombreuses poursuites de censure contre les librairies qui vendent des BD. De plus, Douanes Canada commence à s'intéresser de plus en plus aux expéditions des maisons d'édition et des distributeurs américains de BD parallèles. Bien qu'un certain nombre de femmes bédéistes qui se considèrent des féministes se réjouissent de la liberté que leur confèrent les BD parallèles et les BD de la presse spécialisée pour explorer des sujets tabous, une grande partie de la pression qu'elles subissent vient tout de même du mouvement féministe, tout comme l'appui au nouveau projet de loi fédéral contre la pornographie, le projet de loi C-54. À l'automne de 1988, les attaques renouvelées contre les BD incitent les éditeurs de la Revue de droit d'Ottawa de l'Université d'Ottawa à consacrer une édition spéciale à la campagne contre les romans policiers en images canadiens dans les années 1950. C'est également en 1988 que le cinéaste torontois Ron Mann produit son documentaire sur l'histoire de la BD, Comic Book Confidential, qui reçoit un accueil bien favorable.

Tous ces développements -- même l'attention négative associée à la censure -- soulignent une nouvelle maturité au sein de l'industrie de la BD au Canada anglais. La BD, semble-t-il, arrive finalement à maturité au Canada anglais. La question à se poser est la suivante : maintenant que les BD sont apparemment devenues une forme d'art pour adultes, pourraient-elles survivre aux dix prochaines années, puisque le marché allait connaître d'autres changements et que des menaces inattendues à la BD allaient se manifester?

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