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ARCHIVÉE - Les premiers Canadiens d'origine chinoise
1858-1947

Contenu archivé

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Documents relatifs à la taxe d'entrée

Dans cette section :

Essai : Se retrouver dans l'Histoire

Portrait photographique d'un homme et une femme

Source

Les grands-parents de l'auteur, Low Suey Fun (à gauche) et Yeung Sing Yew, réunis au Canada en 1965

Henry Yu est professeur associé en histoire et directeur de l'Initiative for Student Teaching and Research on Chinese Canadians (INSTRCC) à l'Université de la Colombie-Britannique (www.history.ubc.ca/people.php?people=81). Il est l'un des membres fondateurs de la Chinese Canadian Historical Society of British Columbia (www.cchsbc.ca).

Dans cet extrait de Finding Memories, Tracing Routes: Chinese Canadian Family Stories, le professeur Yu examine l'importance et le poids de l'histoire familiale, ainsi que la relation de celle-ci avec ce que nous révèlent les documents officiels.

Je suis né et j'ai grandi au Canada. J'ai eu la chance de connaître mon Goong-Goong, mon grand-père Yeung Sing Yew. Mon grand-père a dû débourser 500 $ de taxe d'entrée (plus d'un an de salaire à l'époque), pour immigrer au Canada en 1923, alors qu'il était âgé de 13 ans. C'était juste quelques mois avant la Loi d'exclusion des Chinois, qui ferma carrément la porte à l'immigration chinoise.

Son père était venu au Canada avant lui pour travailler à la construction des chemins de fer, et ses frères aînés comptaient parmi les pionniers de la Colombie-Britannique. Ses frères avaient travaillé dans les mines, cultivé des légumes, possédé des épiceries et construit des scieries. Il a suivi leurs traces et, pendant trente ans, il a travaillé comme boucher à bord des navires du Canadien Pacifique, sur la ligne entre Vancouver et l'Alaska.

Mon grand-père a passé presque toute sa vie au Canada; il n'est retourné en Chine que pour se marier, mais il a dû laisser sa femme enceinte en Chine, à cause de la loi canadienne d'exclusion.

Ces générations de familles séparées sont la conséquence directe du racisme légalisé au Canada. Son propre père les avait laissés en Chine, lui et ses frères, parce qu'il ne pouvait pas payer leur taxe d'entrée; il a dû attendre qu'ils soient assez âgés pour travailler et l'aider à payer la taxe en question.

Quand ma grand-mère et ma mère ont pu enfin rejoindre mon grand-père au Canada, juste avant ma naissance, ce fut une réunification très émouvante. Mon grand-père n'avait jamais vu sa fille, et ma mère avait grandi sans son père; elle avait 27 ans lorsqu'elle le rencontra pour la première fois en 1965.

L'attention que mon grand-père porta par la suite à ses petits-enfants est peut-être une réaction à ce qui lui avait tant manqué. Je me souviens quand nous marchions dans le quartier chinois - j'avais quatre ans - et que grand-papa montrait fièrement son petit-fils à tous ses amis. La plupart d'entre eux avaient vécu le même genre d'expérience; la joie sur leurs visages quand ils étaient réunis au restaurant pour jouer avec moi, reflétait toute l'émotion qu'ils ressentaient en pensant à leurs propres enfants ou petits-enfants absents.

Quelques-uns d'entre eux ont réussi à faire venir au Canada leur femme et leurs enfants, grâce à la Loi sur l'immigration de 1967. Malheureusement, plusieurs autres ont dû passer toute leur vie dans de petits logements de célibataires, dans les quartiers chinois, seuls, sans épouses, car les politiques d'immigration s'opposaient à la venue des Chinoises au Canada et le racisme généralisé les empêchait de fréquenter des femmes blanches. Je me souviens comment grand-papa me faisait sauter sur ses genoux, et combien intensément il me regardait, comme s'il cherchait à se créer une réserve d'images afin de compenser toutes les années perdues.

Ironie du sort, ces lois qui avaient forcé la séparation des familles pendant si longtemps ont aussi produit un bénéfice inattendu. Les percepteurs de taxes d'entrée ont tenu des registres méticuleux de tous ceux qui avaient payé cette taxe. Les Registres généraux sur l'immigration chinoise contiennent les noms de près de 100 000 Chinois entrés au Canada entre 1885 et 1923. Voilà un bel exemple de la perversité du racisme légalisé - la volonté du gouvernement canadien de charger ces coûteux droits d'entrée l'obligea à conserver une trace de chacun des immigrants chinois arrivés durant cette période, créant du même coup un incomparable ensemble documentaire.

La nature exhaustive de cette vaste liste de noms est d'une grande utilité pour ceux qui s'intéressent à l'histoire de leur famille. Quant à ceux qui étaient les bienvenus au Canada à cette époque, il n'existe aucun dossier historique de cette nature les concernant. Si votre ancêtre est arrivé au port d'Halifax en provenance d'Écosse, par exemple, il a simplement débarqué du bateau sans laisser pratiquement aucune trace dans les registres gouvernementaux.

La liste en question pose tout de même quelques difficultés. Plusieurs des personnes inscrites ne l'ont pas été sous leur véritable nom. Mon grand-père, par exemple, est inscrit sous le nom de Low Jang Yit. Ce « nom d'emprunt » lui provient d'un ami de la famille, et il conserva cette identité fictive pour le reste de ses jours au Canada. [Note du rédacteur : il n'était pas rare à l'époque que les gens achètent et vendent ainsi des certificats d'identité associés à la taxe d'entrée.] La première fois que j'ai vu le vrai nom de mon grand-père écrit en anglais, j'ai dû déchiffrer à travers mes larmes les formes étranges de ces lettres sur sa pierre tombale.

La différence entre Yeung Sing Yew et Low Jang Yit représente plus qu'une simple différence entre un vrai nom et une identité sur papier. Cette différence est aussi celle entre deux manières d'appréhender l'histoire et notre relation avec le passé. Yeung Sing Yew raconte notre histoire familiale, une façon de connaître mon Goong-Goong grâce aux liens intimes qui nous unissent, véhiculés par une langue qui parle d'amour et de devoir. Low Jang Yit, par contre, est le nom écrit dans le froid et bureaucratique langage de la surveillance. Ce nom ne représente-t-il pas tout ce qui était cruel et injuste dans ces politiques de notre pays contre les Chinois? Ne devrions-nous pas plutôt parler de Yeung Sing Yew en tant que frère, père et grand-père? Laquelle de ces vies vaut la peine d'être conservée et intégrée dans un passé collectif dont nous serions tous fiers?

Sans doute faut-il que les deux noms continuent de coexister, parce que se souvenir de l'un au détriment de l'autre impliquerait d'oublier une vérité qui ne doit pas disparaître - soit celle des injustices du passé que nous percevons maintenant, soit celle, tout aussi vraie, de l'histoire trop souvent négligée de nos ancêtres qui ont peiné en silence toute leur vie, racontant leurs souvenirs à voix basse, autour de la table ou dans les réunions de famille. Qu'il est dommage que tant d'entre nous, dans nos vies quotidiennes, ne puissions prendre le temps d'écouter ces voix venant du passé avant que les vérités qu'elles nous soufflent disparaissent à jamais.

J'ai en ma possession le certificat de décès de mon Goong-Goong; il a été émis après sa mort au mois d'août 1978, j'avais alors onze ans. Ma mère me l'a donné pour que je puisse plus facilement retracer mon grand-père dans les Registres généraux sur l'immigration chinoise. Ce certificat demeure rangé sur une tablette, plié dans une enveloppe. Au moins, sur ce certificat, ses deux noms figurent côte à côte. On y lit : « Yeung Sing Yew, aussi connu sous le nom de Low Jang Yit ». Quand je regarde ce certificat, je vois beaucoup plus que simplement deux noms et deux histoires différentes. Je vois aussi toute notre riche histoire partagée, qu'elle soit documentée ou non, écrite par les fonctionnaires du gouvernement ou racontée par les membres de ma famille. C'est à travers la vie et la mort de ceux qui nous ont précédés qu'il faut trouver notre histoire commune, sinon il nous manquera une vérité essentielle de notre passé, et nous perdrons la capacité de partager une histoire que nous avons bâtie ensemble. [Traduction]

Note : ce texte est une adaptation de la postface du professeur Henry Yu pour l'ouvrage Finding Memories, Tracing Routes: Chinese Canadian Family Stories. (Vancouver, Chinese Canadian Historical Society of British Columbia, 2006.)

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