|
|
![]() |
![]() ![]() ![]() ![]()
|
![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() |
L'édition de bandes dessinéesAu milieu des années 1980, un vent de renouveau souffle sur le monde de la bande dessinée. Les grands éditeurs européens et américains s'abritent derrière des valeurs sûres et laissent peu de place aux jeunes auteurs qui ont quelque chose de différent à offrir. Pour contrer la frilosité du marché, plusieurs petites maisons d'édition indépendantes voient le jour. En France, il y a notamment la création de Chacal Puant, puis, quelques années plus tard, celles de l'Association et d'Égo comme X; puis en Belgique, celle de Fréon; et aux États-Unis, celles de Fantagraphic Books et de Slave Labor. Ces petits éditeurs offrent une bande dessinée plus adulte et plus personnelle qu'on qualifie de BD « alternative ». Les éditeurs spécialisés, 1982-Les premiers albums publiés au Québec ont généralement été l'œuvre de maisons d'édition qui s'y connaissaient peu ou pas en bande dessinée. Ces éditeurs, par opportunisme, publiaient des albums pour enfants inspirés par des personnages populaires de la télévision. Du fait de leur méconnaissance du médium, les œuvres offertes n'étaient souvent que des sous-produits de séries européennes à succès. Dans les années 1980, plusieurs petites maisons d'édition (certaines créées par des auteurs ou des intervenants du milieu) vont, avec des moyens réduits, prendre en main la publication d'albums. Leurs ouvrages présentent un éventail plus large et plus nuancé de la production québécoise. La « bande dessinée d'auteur » (ou BD « alternative ») fait donc son apparition dans les librairies. Albums cartonnés et albums souples
De 1982 à 1986, les Éditions Ovale de Sillery publient un certain nombre d'albums cartonnés et en couleurs destinés aux enfants. Quelques séries originales voient ainsi le jour : « Ray Gliss » de Rémy Simard et François Benoit, « Octave » de Patrice Dubray et Yvon Brochu, « Célestin » de Serge Gaboury et « Humphrey Beauregard » d'Yves Perron et Normand Viau. D'autres éditeurs visent un public plus âgé, et leurs albums se présentent généralement en noir et blanc sous couverture souple. Yves Millet, libraire et directeur de revues, anime également les Éditions du Phylactère. De 1987 à 1993, il publie près d'une trentaine de titres (de Luc Giard à Luis Neves en passant par Jean Lacombe, Michèle Laframboise et Pierre Drysdale), parfois reliés à la main. En 1988, le bédéiste Rémy Simard fonde sa propre maison d'édition, Kami Case, où paraissent des albums de Caroline Merola (Ma Météor bleue, La Maison truquée, Le Rêve du collectionneur), Jean Lacombe (L'Étrange, Un loup pour l'homme), Benoît Joly (Exit), Claude Cloutier (Gilles la Jungle, La Légende des Jean-Guy) et Simard lui-même (Le Père Noël a une crevaison, Les Momie's).
La dessinatrice et enseignante Mira Falardeau crée, en 1993, les Éditions Falardeau. Elle se consacre, jusqu'en 1996, à la publication des œuvres de son conjoint André-Philippe Côté (la série « Baptiste », Castello), mais aussi de quelques auteurs de la région de Québec : Mario Malouin (Guerre épais…), Jean-François Bergeron (La Voyante) et Marc Auger (Le Galion des mistigris).
De 1985 à 1997, les Éditions Michel publient quelques albums cartonnés d'Al+Flag (Story Board…, Post mortem, Réflexions) et de Caroline Merola (Cent dangers), tandis que les Éditions Logiques, entre 1992 et 1997, assemblent en recueils des histoires de Jean-Paul Eid (la série « Jérôme Bigras ») et de Serge Gaboury (Vive la nature et Gaboury sous pression) publiées initialement dans Croc.
Au Canada français paraissent quelques albums sur des personnages et des événements de l'histoire locale. Ainsi, les Éditions Louis Riel, situées à Regina, publient, en 1986, Le Géant Édouard de Chloé et Claudette Gendron, biographie d'Édouard Beaupré, mieux connu sous le nom du géant Beaupré. Louis Riel retient l'attention des éditeurs de cette province, puisque deux volumes biographiques paraissent aux Éditions des Plaines : Louis Riel en bandes dessinées de Robert Freynet, en 1990, et Louis Riel, le père du Manitoba de Toufik et Zoran, en 1996. À Ottawa, les Éditions du Vermillon publient quelques ouvrages historiques réalisés par Christian Quesnel : Le Crépuscule des Bois-Brûlés (1995) sur la révolte des Métis; La Quête des oubliés (1998) sur la déportation des Acadiens en 1755; Le Grand Feu (1999) sur l'incendie qui a ravagé Hull au début du XXe siècle. Une présence qui compte : les Éditions Mille-Îles
En 1988, un joueur influent débarque dans le paysage de la bande dessinée québécoise : les Éditions Mille-Îles. Les premiers albums à paraître sont ceux de la série pour enfants « Gargouille » de Tristan Demers, puis ceux de Line Arsenault (série « La Vie qu'on mène ») destinés aux adultes. Plusieurs collections sont créées pour plaire à tous les lectorats : BD Mille-Îles, Coup de Griffe, Dérive, qui devient plus tard Fondation, et Zone Convective. Les albums pour enfants sont concentrés principalement dans la collection BD Mille-Îles (les séries « Pépite et Goberge » de Marc Chouinard, « Ariane et Nicolas » de Paul Roux, « Pignouf et Hamlet » d'Yves Rodier et David, « Super-H » de Paul LeBrun, « Pete Kevlar » de Makoello et Jean-Louis Roy, entre autres), alors que « Coup de Griffe » regroupe des recueils de bandes dessinées à l'humour un peu plus grinçant (la série « Rupert K. » de Bruno et Gilles Laporte, Les Vaginocrates de Serge Ferrand, Grokon le monstre de Mario Malouin et Yvon Landry, Bi-Bop de Raymond Parent et plusieurs autres).
La collection Fondation propose des rencontres d'auteurs de BD et d'écrivains venus d'autres disciplines. Deux albums de haut niveau ont été publiés jusqu'ici dans cette collection : Scaphandre 8 (série « Le Naufragé de Memoria ») de Jean-Paul Eid et Claude Paiement ainsi que Théogonie de Dominique Desbiens et Gilles Laporte.
En 1996, Yves Millet crée une nouvelle maison d'édition, Zone Convective, qui est rachetée trois ans plus tard par les Éditions Mille-Îles. Cette dernière y publie alors une collection constituée de BD dites « alternatives » : Villégiature de Leif Tande, Avatars ataviques de Philippe Girard, Planet Twist de Grégoire Bouchard, À Chandra de Surya d'Alexandre Lafleur et Marc Tessier, Stripbook d'Éric Braün, et autres titres. Dans la collection Zone Convective paraît aussi, en 2000, un imposant ouvrage collectif regroupant la plupart des auteurs « alternatifs » et underground québécois : Cyclope. Aujourd'hui, le catalogue des Éditions Mille-Îles compte plus d'une quarantaine de titres de tous les genres : de la BD pour enfants aux bandes underground en passant par la science-fiction et toutes les variantes de l'humour, ce qui fait de lui l'éditeur de BD le plus important que le Québec ait connu depuis Fides. À l'enseigne du dynamismeAu tournant du XXIe siècle, de jeunes maisons d'édition se joignent à Kami Case, Zone Convective et Mille-Îles :
Ces petites maisons d'édition n'ont pour l'instant que quelques albums à leur catalogue, mais les œuvres qui y sont présentées sont d'une qualité que la BDQ n'avait encore que rarement atteinte. Bon an mal an, les éditeurs québécois font paraître chaque année, depuis le milieu des années 1990, entre 30 et 40 albums (y compris, toutefois, les traductions d'albums américains comme la série « Garfield » de Jim Davis aux Éditions Presses Aventures). Ouverture sur le monde, 1990-
Puisque le marché québécois est très étroit, de plus en plus d'auteurs tentent leur chance à l'étranger. Certains, tels Yanick Paquette, Denis Rodier, Gabriel Morrissette, Michel Lacombe, Niko Henrichon et Jean-Sébastien Duberger, travaillent pour l'industrie du comic book américain (Marvel, DC Comics, Image), d'autres, tels Henriette Valium, Sylvie Rancourt et Jacques Boivin, pour des éditeurs américains indépendants (Fantagraphics, Kitchen Sink), alors que d'autres encore, tels Robert Rivard, Élie Klimos, Réal Godbout, Pierre Fournier, Guy Delisle, Tristan Demers, Julie Doucet et Thierry Labrosse, font paraître leurs œuvres chez des éditeurs européens (Glénat, Dargaud, L'Association, P. et T. Productions). Depuis 1990, une maison d'édition anglophone montréalaise, Drawn and Quarterly, propose de nouvelles voies aux auteurs québécois en leur ouvrant le marché anglo-saxon. Julie Doucet, Luc Giard et Michel Rabagliati participent à la revue éponyme de l'éditeur. Chez lui, Doucet réalise un comic book, Dirty Plotte, qui lui vaut une notoriété internationale. Les albums tirés de Dirty Plotte sont réédités en français, puis traduits en finlandais, en allemand et en espagnol. En 2001, Rabagliati reçoit un Harvey Award (Best New Artist) et est mis en nomination aux Eisner Awards 1 (Best Single Issue) pour la version anglaise de Paul à la campagne (Paul in the Country) publiée par Drawn and Quarterly. Les éditeurs québécois tentent également de conquérir de nouveaux marchés. La Pastèque expédie une partie du tirage de Paul à la campagne en France, tandis que la revue Spoutnik est offerte par le distributeur américain Diamond dans tout le marché anglophone. De même, les albums de Zone Convective, dont Avatars ataviques de Philippe Girard, sont maintenant proposés outre-mer grâce à un distributeur européen. À la fin de l'an 2000, le Éditions Mille-Îles inaugurent une filiale française, 400 Coups-France. Celle-ci réédite des albums québécois (les séries « Rupert K. » des frères Laporte et « Le Naufragé de Memoria » de Jean-Paul Eid et Claude Paiement, ainsi que les versions françaises des albums de Chester Brown), en plus de proposer des albums originaux. Seul le temps nous dira si ces réalisations québécoises trouveront écho à l'étranger. ConclusionTout au long de son histoire, la bande dessinée québécoise a fait face à la concurrence féroce des États-Unis et de l'Europe. Encore aujourd'hui, la plupart des quotidiens ne publient que des traductions de bandes américaines distribuées par les syndicates. Dans les kiosques à journaux, les comic books américains et les revues de BD européennes connaissent une bonne distribution. De plus, sur les rayons des librairies et dans les grandes surfaces, on offre d'abord des albums européens. Malgré la couverture grandissante dont font l'objet les albums québécois dans les médias, leur vente ne représente que cinq pour cent du marché de la BD 2. Le reste est divisé entre les grands éditeurs européens, surtout français et belges. Cette double « invasion » -- américaine et européenne -- du marché local n'est pas un phénomène exclusif au Québec. Par le passé, plusieurs pays ont légiféré pour tenter d'endiguer cette invasion afin de permettre aux talents locaux d'émerger et de se faire connaître, par exemple l'Australie en 1940 et le Portugal en 1950. En 1949, la France, sous le couvert du contrôle des lectures destinées à la jeunesse, a adopté une loi limitant l'importation de BD américaines. D'autres pays, telle la Suède en 1968, ont plutôt instauré des campagnes de promotion en faveur de leur BD nationale. Des bandes dessinées étrangères déteignent sur la production locale. Il suffit d'examiner les fanzines étudiants et amateurs pour connaître l'influence du jour. Dans les années 1970, l'influence européenne, venue des journaux Charlie et Pilote, était dominante. Puis, dans les années 1980-1990, alors que l'industrie du comic book américain connaissait un boom exceptionnel, les superhéros sont apparus dans les pages des fanzines étudiants. Aujourd'hui, on trouve de plus en plus de personnages aux yeux de biche et au petit nez retroussé, signe évident de l'emprise nouvelle des mangas. Ceux-ci sont très bien distribués au Québec : en français par des éditeurs européens et en anglais par des éditeurs américains. Toutes ces BD étrangères ont créé des habitudes et des attentes chez les lecteurs. Les auteurs québécois se doivent de composer avec elles et avec un marché presque saturé pour arriver à joindre un public. En revanche, la bande dessinée n'est plus considérée comme un divertissement exclusivement destiné aux enfants, et, depuis le fameux « printemps de la bande dessinée québécoise » au début des années 1970, les choses ont changé pour les auteurs québécois. Alors que tout était à construire, il y a trente ans, les créateurs peuvent maintenant recevoir des bourses ou des subventions gouvernementales, des institutions font appel à eux pour réaliser des albums pédagogiques et, surtout, il existe désormais des éditeurs spécialisés en bande dessinée pour les publier. De plus, les revues d'humour Safarir, Kamikaz et Délire consacrent quelques pages à la bande dessinée, si bien qu'un certain nombre d'auteurs réussissent à vivre de leur travail.
Cependant, tout n'est pas rose, et il reste encore beaucoup à faire pour atteindre les lecteurs québécois qui jettent encore leur dévolu sur les BD américaines et européennes plutôt que sur les BD locales. Réduits bien souvent à n'être publiés que dans des fanzines à distribution restreinte, la plupart des auteurs restent méconnus du public et ne réussissent pas à faire diffuser leur art à grande échelle. La voie est difficile et parsemée d'embûches, mais de plus en plus d'auteurs au talent original, tels Julie Doucet, André-Philippe Côté, Guy Delisle, Michel Rabagliati, Éric Asselin et Caroline Merola, pour n'en nommer que quelques-uns, démontrent la spécificité et l'originalité de la BDQ et prouvent qu'il lui est possible de se tailler une place au soleil. |