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Riel, Louis David (1844-1885)
L'archevêque de Saint-Boniface
         
Alexandre Antonin Taché !
Vous avez accompli des oeurvres qui m'enchantent.
Du haut des Monts-Rocheux, mon front se tient penché
Sous votre main. Mon coeur et mon esprit vous chantent.

Vous avez été fait prêtre chez les Oblats
A la fleur de votre âge. Et depuis, vos années
Ont été pour le Dieu qui vous les a données.
Evêque à vingt-huit ans, actif et jamais las,
Vous avez établi des missions nombreuses,
Nonobstant la misère et des peines affreuses.
Vous êtes grand devant moi, parmi les prélats.

Vous avez du Sauveur annoncé les maximes
        Au milieu de plusieurs tribus.
Vos leçons ont fermé sous leurs pas des abimes
        D'erreurs et des gouffres d'abus.

Vous leur avez donné la loi surnaturelle
        Et tous les préceptes divins
De la religion du Christ qui prend sur elle
D'effacer les péchés, et qui hait les devins.

Sous votre épiscopat, les familles Métisses
Ont fait plus de progrès en trente ou quarante ans
Que des gouvernements riches, pleins d'injustices
Leur en auraient fait faire en un siècle de temps.

        L'éducation eut votre sollicitude.
Plusieurs qui sont instruits ne le doivent qu'à vous,
            Ce fut votre habitude
            De travailler pour tous.

Vos travaux dont je vois briller la noble trace
Sont plus profonds que ceux du Congrès dans l'Utah.
Monseigneur, vous avez parmi nous plus de grâce
Que Minnéapolis dans le Minnesota.

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                            * *

Vous êtes le pivôt de la foi catholique
Autour duquel, Métis canadiens et français
Viennent s'amalgamer sans cesse et sans réplique
Dans ce Nord-Ouest où Dieu leur donne un accès.

            Les Métis canadiens français
            Grandiront sous votre guidance.
Ce triple nom vivra grâce à la Providence
J'en serais moins certain si je n'obéissais.

Monseigneur, la beauté de vos vues se déroule
            Devant les émigrants en foule
            Comme le sol du Nébraska
            Votre voix est édifiante.
            Votre parole sainte est plus fortifiante
            Que les eaux de Kamouraska
            Ne le sont à ceux qui s'y baignent
                         Heureux
                         Sont ceux
            Qui vous aiment et qui vous craignent.

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                            * *

            Soixante et dix vous fait honneur,
            Votre autorité salutaire
            A fait du bien à l'Angleterre,
Sa Puissance vous doit, je pense le bonheur
Des oeurvres qu'Elle vante à la Rivière Rouge,
Mais elle m'a fait mal, aussitôt que je bouge
Je sens l'horreur des coups que son bras m'a portés,
            Monseigneur, je vous remercie
D'avoir pris votre part de nos difficultés.
Assuré que, sans vous, une tombe noircie
Couvrirait à jamais les cendres de mon corps,
On parlerait de moi comme on fait des victimes
De trente-sept, l'Eglise et mes amis intimes
Reconnaîtraient, c'est vrai, mes généreux efforts,
Mais je serais parmi les hommes qui sont morts.

  D'ailleurs, vous le savez, j'ai compris votre rôle ;
  Puisqu'au moment voulu, j'ai pris votre parole.

Chaque fois que vos pieds partaient pour Ottawa,
Vous me paraissiez suivre une route aussi rare
Que le Mississipi, lorsque son eau sépare
            Les Illinois de l'Iowa.

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                            * *

    C'est la religion qui vous a fait prospère.

En dix-huit cent soixante et onze, le Saint Père,
    Que nous aimions vous fit monter
    Dans la Sainte hiérarchie.
En vous fortifiant aux yeux de l'anarchie
    Que vous travailliez à dompter.

Le Pontife régnant de la ville de Rome
Désireux d'honorer l'archiépiscopat
Vous y promût ; afin que se développât
De plus en plus votre oeuvre approuvé du grand homme.

    L'évêque de St-Albert
S'inclina devant vous, avec son diocèse
    Et la tribu Montagnaise
Et les autres indiens que son clergé dessert.

    Vous avez un ami fidèle
Un confrère prudent, un apôtre modèle
    Dans Monseigneur Vital Grandin,
Ses travaux courageux dissipent les ténèbres
Au loin : et deviendront, peut-être, plus célèbres
    Que les exploits de Saladin.

J'ai pu connaître un jour sa charité parfaite,
    Son souvenir revient souvent
Egayer mon coeur comme un souvenir de fête,
Je sens qu'il fait gaudir ma plume en écrivant.

  Ils savent ce qu'ils font ceux qui l'ont mis au faîte.

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                            * *

    Le Saint Evêque d'Anemour
Qui donne à Jésus-Christ, aux pauvres, son amour,
               Avance
               Et lance
Ses prédications avec votre support,
    Aussi bien qu'il peut dans le Nord.

  Sa grandeur qui vous doit le respect de sa Mître
  Vous est soumise avec ses pouvoirs et son titre.

Je me souviens toujours de Monseigneur Faraud,
Jadis auprès de vous, il a dit quelque chose
Pour m'aider. Maintenant je peux en dire un mot,
Ce mot : c'est merci ; c'est le mot couleur de rose.

L'Evêque d'Ermidel, son cher coadjuteur,
Chaussé de la raquette et de sa pesanteur,
Souffle le dévouement dont son âme est saisie
    Dans l'Athabaska-McKenzie,
Tout droit au Pôle dont son zèle a la hauteur.

De quel pays heureux est donc originaire
    Ce courageux missionnaire ?
Ah ! c'est du beau pays de France ; Eh bien ! Salut !
Emparez-vous du Nord. Faites fondre la glace
Au feu de votre coeur, infatiguable élu !
Prêchez ! Faites du bien ! Qu'un Dieu Bon vous en fasse !

Archevêque Taché ! Vos grands Vicariats
Apostoliques, sont d'autorité plus forte
A mes yeux de chrétien, que les Viziriats
Autrefois si fameux de la Sublime Porte.

    Vous pouvez bien mettre les gants
Blancs de la grâce et ceux de votre Seigneurie,
    Habillez-vous dans la soierie
Des grandeurs de l'Eglise ! ah ! vos pieds élégants
Ont le droit de chausser la céleste chaussure,
Puisqu'en vous infligeant mainte et mainte blessures
Vous avez fait les pas du ciel... Vos suffragants
Ont en soin le beau champ de votre immense course,
Ils gravitent autour de votre trône aimé
    Comme autour du Pôle allumé
    Les étoiles de la Grande Ourse.

    Les Monts-Rocheux sont des remparts
Que franchit aisément le feu de vos regards.

Vos juridictions, votre archidiocèse
Ne comprennent-ils pas la Colombie Anglaise ?

Mes illustres Seigneurs d'Herboniez et Durien,
    Angéliques acolytes
    Vous servent au nom de Dieu.
Ils ont le coeur plus pur que les aérolites
Dont l'éclat se répand au milieu de la nuit,
Sous la voûte des cieux, sans y faire de bruit,
La mer vient vénérer sur les sables sauvages
    Le Prélat de Marcopolis.
Et son front se prosterne, humble, sur ses rivages,
Devant la crosse d'or de Militopolis.

La mer vient encenser de sa vague éloquente
    Votre autorité dans ses ports.
Et de ses beaux roulies la caresse fréquente
Embrasse votre sol, en chérissant ses bords.

  Vous êtes revêtu de la Grâce Divine.

    Le plus beau des océans
    Fait monter comme en colline
Sa lame pour tâcher de vous voir : il incline
    Pour vous ses flots bienséants.

Le soleil qui descend de l'horizon a hâte
De passer les pays situés au nadir,
Il court toute la nuit, jusqu'à ce qu'il éclate
Du côté de l'aurore, où je le vois bondir
Le matin, pour venir se mêler à la grâce
    Qui plane sur l'archevêché,
    D'Alexandre-Antonin Taché.

    L'Eglise de St Boniface
    N'éprouve jamais de chagrin,
    Sans que le ciel le plus serein
    Se contriste et devienne sombre ;
Sans qu'on entende au loin le tonnerre gronder
Et peu de temps après la foudre se fronder
Dans des nuages dont Dieu seul connait le nombre.

    Je sais que les politiciens
    Ont leur enjeux de politiques,
Pour déconcerter ou pour gagner la critique ;
Les plus francs ont leurs ruses et leurs petits moyens

Mais votre conduite est circonspecte, honnête.
Des motifs élevés guident vos actions,
Je vous ai vu parmi les chefs et les champions :
Vous étiez plus grand qu'eux tous, de toute la tête.

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Combien n'avez-vous pas pris de précautions
Pour tâcher d'adoucir l'amertume des luttes ?
Ah ! Lorsque vous voyez se succéder mes chutes
Votre voix me donnait des bénédictions.

Vous avez expliqué dans vos écrits lucides
Le sens de mes succès, celui de mes revers,
    Et vos lettres bien que placides
Ont souvent flagellé des ennemis pervers.

    Les enfants de St. Jean-Baptiste
    Et la multitude orangiste
    Parlaient en toute occasion
    De se mettre en collision,
    Ils étaient partis pour se faire
    La lutte la plus sanguinaire,
    Mais par votre intervention
    Votre grâce a su mettre un terme
    A la grande irritation
Des esprits, vous avez eu la main large et ferme.

    Et poussant cri sur cri plaintif
Vous avez de la paix enfin gagné la palme.
    Vous avez rassis dans le calme
    Votre cher pays adoptif.

Vous serez dans l'histoire aussi grand qu'un colosse
Entre le Nord-Ouest et le Haut-Canada,
Votre Pallium fait honneur au Sacerdoce,
Et votre nom s'étend comme le Névada.
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                            * *
Si ma poésie est oeurvre de bon poëte,
Je l'offre à votre Grâce ; et j'en ai du plaisir,
Ma langue, Monseigneur, serait presque muette
Si vous ne m'aviez pas aimé pour me choisir
Comme vous l'avez fait d'une manière aimable
    Lorsque j'avais douze ans,
Je me souviens toujours de quel air agréable
Vous m'avez désigné parmi beaucoup d'enfants,
En disant : "Nous pourrions, je crois, le faire instruire.
    Oh dix-huit cent cinquant-huit !

A mes yeux, charmés, c'est Dieu qui vous a fait luire !
Vous êtes l'année, où jeune, l'on m'a conduit
Dans le noble pays de la Nouvelle France
    Pour me sauver de l'ignorance
    Et des profondeurs de sa nuit ....

Grâce à vous, Monseigneur, j'eus ma place au collège
    Des Sulpiciens de Montréal
J'eus l'éducation qu'approuve le Saint-Siége
Et ma jeunesse a vu clair.  Le feu boréal

    De l'enseignement catholique
Eclaira l'horizon de mon heureux printemps,
J'ai reçu dans mon cour ses rayons éclatants.
J'ai compris la lumière, et j'ai vu dans sa marche
Les doux efforts que font vers le ciel ses tirants.
J'ai vu droit au zénith la beauté de son arche,
Et tout autour de moi ses immenses courants.

L'Eglise est un foyer de lumière électrique ;
    La Sainte Eglise apostolique
Et Romaine m'a fait contempler l'idéal
Du bien dans Jésus-Christ, et la vertu possible
    Sur les pas de son chef visible
Qui seul est Pape-Roi de l'ordre social.

Le jour où mon pays eut besoin de mon aide,
J'embrassai de ses droits le chemin lumineux,
Pour obtenir, après des travaux épineux
La contitution des forces qu'il possède.

J'ai taché, comme font les gens vraiment instruits,
D'avoir soin du présent, en vivant de constance,
J'ai tâché de porter pour l'avenir des fruits
Comme droit en donner tout arbre d' importance.

Aussi suis-je certain d'avoir édifié
Les pauvres et les bons, même d'injustes hommes,
Et je suis sans chagrin d'avoir mortifié
Les ambitieux dont j'ai refusé les sommes.

    Mais sans votre protection,
    Sans la brillante instruction
    Dont les prêtres que je vénère
M'ont fait don sous le toit de leur beau séminaire ;
    Ah ! sans vos bienfaits, Monseigneur,
Comment aurais-je pu m'élever à l'honneur
    D'écrire mon nom dans l'histoire ?
Jamais, sans vos bontés, je n'aurais eu la gloire
De me trouver en lutte avec ces millions
D'hommes dont j'ai bridé les fortes passions.

Ah ! Si la charité que vous avez nourrie
Pour moi, dès mon bas âge ! Ah ! Si votre Grandeur
N'avait pas fait de moi l'homme de ma patrie,
Jamais des bons combats je n'aurais eu l'ardeur !...

Et jamais je n'aurais reçu les doux hommages,
Le soutien généreux, le grand appui moral
             Dont le peuple rural,
             Les cités, les villages
         Du Bas-Canada, Se sont plûs
    A m'honorer ; jamais je n'aurais vu les dames
Les filles de Chambly, tant d'autres nobles femmes,
S'expliquer d'une voix et d'un coeur résolu
A Lady Dufferin ; et la presse de dire
    Au représentant de l'empire
    Au vice-Roi son fier époux,
Que les Métis étaient frappés d'injustes blâmes,
    Et que cinquante-huite mille âmes
Etaient en deuil de voir leurs chefs sous les verroux.

    Jamais les filles Angéliques
Des cloîtres canadiens n'auraient, dans la ferveur
    De leurs voeux et de leurs pratiques,
Soupirées vers le Dieu du ciel en ma faveur !...

Mes yeux n'auraient jamais contemplé le spectacle
    D'un archevèque de Québec,
    S'adressant à la Reine, avec,
    La prévoyance d'un oracle,
    Pour aviser Sa Majesté
D'agir vis-à-vis nous selon la probité
Que l'Etat doit toujours à ses chargés d'affaires ;
    Et pour prier la Royauté 
De se conduire envers nous, avec loyauté.
Puisque les sommités avaient été bien fières
De vous autoriser du ton le plus flatteur
En termes généraux et pleins de latitude
A vous rendre chez vous, en Pacificateur,
Afin d'y mettre un terme à notre inquiétude
A tout le trouble dont le gouvernement rude
    D'Ottawa, seul était l'auteur.

Jamais je n'aurais vu l'épiscopat sublime
De la Nouvelle-France. intervenir, aider
Avec sa force, avec son clergé magnanime ;
Et d'accord avec vous, tout ensemble, plaider
    Pour tout un peuple, auprès du trône,
    Et je n'aurais pas l'agrément
    Que la Providence me donne,
De savoir qu'aujourd'hui le noble document
De la Pétition épiscopale, bonne,
Attend après ses fruits et mûrit doucement
    Dans les Bureaux de la Couronne.

Archevêque Mon Bienfaiteur !
Puisque vos pieds saints m'ont cherché dans la chaumière
Métisse, pour ouvrir mes yeux à la lumière !...
Ah ! puisque vous m'avez servi de bon tuteur,
    Il convient que je vous renvoie
Avec humilité les fiertés de ma joie
    Et tous ces éloges d'Etat
Qu'a daigné me donner la Presse Américaine
Lorsque ses grands journaux se sont donnés la peine
De voir et d'empêcher qu'on ne vous molestât.

Le nom de Louis a brillé : sa renommée
    Vous appartient.  Elle est à vous.
La parole de Dieu que vous avez semée
En lui, vous fait du grain qui monte à vos genoux,

Ses vues sont les épis d'une moisson mouvante,
Qui du soleil ont eu la chaleur au besoin,
Que les orages ont arrosé avec soin,
L'air les fait onduler, balancer, quand il vente.

Le champ de mes pensées, sous un temps trop couvert,
Naguère encor, c'est vrai, paraissait un peu vert.
        Mais enfin la récolte est mûre
        Elle est grande à pleine clôture.

Récoltez, Monseigneur ! Le peuple Anglo-Saxon
Ne s'en fâchera pas. Il sait que la récolte
          Ne peut pas s'appeler révolte.
Commencez, s'il vous plait, faites votre moisson.

                             *
                            * *

Je recommande à tous ceux qui sont bons, cette ode,
        Je l'ai faite en vous célébrant.
Que le bon Dieu le veuille ! Et ce sera la mode
De réciter ces vers que j'adresse, en souffrant,
        A Monseigneur Taché-le-Grand.

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