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Riel, Louis David (1844-1885)
À sir John A. Macdonald
Sir John A. MacDonald gouverne avec orgueil
    Les provinces de la Puissance.
Et sa mauvaise foi veut prolonger mon deuil
Afin que son pays l'applaudisse et l'encense.

    Au lieu de la paix qu'il me doit,
Au lieu de respecter d'une manière exacte
            Notre pacte
            Et mon droit,
Depuis bientôt dix ans, Sir John me fait la guerre.
Un homme sans parole est un homme vulgaire,
Fort ou faible d'esprit, moi, je le montre au doigt.

Il a voulu jeter dans la sombre disgrâce
    Le prélat de Saint Boniface,
Et se voyant mal pris, il a feint la candeur,
Il s'est montré gentil pour plaire à Sa Grandeur,
Il commissionna le Pontife Alexandre
D'apaiser les métisses justement soulevés :
Et de ne pas manquer de leur laisser entendre
Qu'ils avaient, après tout, bien fait de se défendre
Puisque les MacDougall et les Schultz dépravés
    Etaient dûment désapprouvés
De nous avoir causé toutes sorte d'alarmes
    En prenant contre nous les armes
          Sans l'autorité
          De Sa Majesté.

Eh ! comme de raison, il voulait faire croire
    Au gouvernement Provisoire
Qu'Ottawa renonçait à la duplicité
Et rejettait le mal qu'il avait medité
Contre nous, et saurait prendre une politique
A notre égard, conforme à la saine critique.
Sir John eut du bonheur, car l'envoyé sacré
Agit et parla comme il avait espéré.

Qui peut dire autrement ? L'évêque a bien fait l'oeuvre
Pour convaincre, il jura la parole d'honneur,
Mais au lieu d'accomplir, Sir John fit la couleuvre,
Le traître, il a fait honte au noble ambassadeur.

Il a laissé hurler sa province enragée,
Il ne l'a pas guidée, il n'a su que flatter,
Et John, dans ses erreurs, l'a même encouragée.
Cet homme n'a jamais rien fait pour racheter
La parole d'honneur qui se trouve engagée.

Il a trompé l'Evêque, et puis l'a démenti
A mots couverts, avec assez de politesse
    Pour cacher sa scélératesse,
Et contenter ses gens sans nuir à son parti.

Il a beau revêtir des façons imposantes,
Il a beau se fier sur son habileté,
Il rendra compte un jour, au Seigneur irrité,
     De ses injustices criantes.

Ses discours sont fins ; c'est le chef du Parlement,
Il est assis parmi les princes du royaume,
Mais à peine Sir John sera-t-il un atôme
Lorsque Dieu le fera paraître au jugement.

    Et qui sait même, dès ce monde,
    S'il ne faudra pas qu'il réponde
    De n'avoir été qu'une meneur
    Sans principes et sans honneur.

Tandis que ce géant des Communes étale
    Devant Son Altesse Royale,
    Ses qualités de diplomate,
Moi je me fortifie, et mon coeur se dilate,
Dans ce que la souffrance offre de plus exquis.

J'offre à Dieu de grand coeur tous les maux que j'endure,
Afin que son esprit souffle à mes ennemis
     De n'avoir pas la main trop dure
     Vis-à-vis mon peuple soumis.

Le candidat battu de Kingston s'est permis
    Plus d'une ruse en sa carrière,
C'est ainsi qu'il ternit sa réputation ;
    Un renard hors de sa tannière
Fait aussi bien des tours dignes de mention.

Et souvent Sir John tache encor sa renommée
Auprès d'une carafe, en abusant du vin,
    Et quand bien même la fumée
    De son cigare est parfumée
Cela l'empêche-t-il d'être un ministre vain ?

    En dix-huit cent soixante et treize
    Quand Lépine fut en prison ;
Que le Manitoba se tordait de malaise
    Et qu'on me traquait sans raison

 Sir John offrit trente-cinq mille piastres
 Si je voulais déserter pour trois ans
    Ma nation dans ses désastres ;
Et laisser mon ami Lépine, dans le temps
Que ses mains et ses peids portaient des fers sanglants.

Ah ! Je me suis trouvé content de voir à terre
Un bon matin, Sir John avec son ministère !

Cependant ses projets sont beaucoup moins étroits
Que ceux d'Edouard Blake et ceux de MacKenzie.
Si Blake s'est fermé l'avenir, c'est la fois
         Qu'entraîné par la frénésie
         Il a voté le prix du sang,
         Et qu'au mépris de la justice
Il a sauté de haut sur un peuple innocent,
Et maudit, dans ses chefs, la nation métisse.

MacKenzie est un homme à peu près dépensé.
Son règne de cinq ans l'a bien recompensé
         Des services qu'il a pu rendre
Aux amis qu'il avait. Nous l'avons vu descendre
         Du pouvoir, degré par degré.
Il perdait tous les ans, sans y manquer, des votes.
Ses mesures étaient toutes un peu manchotes.
Cet homme fut chétif, ce me semble, a son gré,
         Personne ne l'a dénigré.
Un autre a pris sa place, il a perdu son siège.
On a pour lui le coeur plus froid que de la neige.
C’est un chef chef demi mort que j’aperçois debout.
Peut-être avant longtemps fera-t-il la culbute.
Il peut dans son comté faire encore une chute.
Je respecte son âge. Ah ! le vieux Marabout.

Sir John A. MacDonald a du prestige, certes,
Si ses amis de l'Est l'ont laissé sans appui,
La Colombie Anglaise a réparé ses pertes,
Et l'un de ses comtés a tout voté pour lui.

Sir John se trouve encore une fois au pinacle
Quoiqu'il soit très habile et leste à se jucher,
On peut presque s'attendre à le voir trébucher
Bientôt. Et ce sera peut-être au moindre obstacle.

Il discourt en faveur de la Protection,
Mais il frappe Lépine et moi d'oppression.
Cet homme fait dommage à sa cause Ontarienne
En y subordonnant la cause Canadienne.
Et pendant que Sir John tourne ses plans en loi,
         Moi je coup et je fends mon bois,
Je nettoye humblement tous les jours une étable.
Je mûris ; je médite ; et je suis équitable ;

Non pas autant qu'il faut, mais autant que je peux.
Sir John gouverne avec les loges débridées
D'Orange, il les soutient, moi je souhaite et veux
Conduire en m'appuyant sur les bonnes idées.

Que l'anglais soit ce qu'il voudra
Qu'il soit religieux à sa manière anglaise.
Il faut que moi je vive autant qu'il me plaira
Selon la bonne foi catholique et française.

         S'il veut me gêner là-dessus
Je saurai conserver dans mon âme assez forte
         Les principes que j'ai reçus.
Je me rirai de lui, je passerai sa porte
                     En disant :
                     "Malfaisant"
"Que le Diable, après tout, si tu le veux, t'emporte."

O Dieu Puissant ! Daignez protéger les Métis.
Que déjà les Anglais ont presqu'anéantis.

                         *
                        * *

Le Lac Ontario dans un jour de tempête
        Désempara la goëlette
De Sir John MacDonald. L'illustre Paria
        Se trouvait à la belle étoile
Parmi les naufragés, quand Ryan le pria
        De venir remonter sa voile
S'il pouvait, à tout risque, au marais du cajeu,
                  Au milieu
                  Des grenouilles
Qui chantent jour et nuit à l'ombre des quenouilles.
Sir John accepta. Mais quelqu'Ave Maria
L'a sans doute chassé du comté de Marquette
Car à peine essouflé, le grand homme à la quête
Se rendit à l'appel d'un gueux qui lui cria
Et s'en fut respirer l'air de Victoria.

          Chassé des bords de l'Atlantique
Il peut se reposer sur ceux du Pacifique.
          En vérité, c'est consolant.
Mais à tout prendre, c'est tout de même étrivant.
Sir John n'a pas grand poids, si Kingston le garoche
Sans forcer, par dessus les montagnes de roche.

Je ne souhaite pas, Sir John, que votre mort
Soit pleine de tourments, mais ce que je désire
C'est que vous connaissez et souffriez le remords,
Parce que vous m'avez mangé, comme un vampire.

L'horizon, tout le ciel m'apparaissait vermeil.
Vous avez accablé de soucis mon jeune âge.
Et vous êtes sur moi comme un épais nuage
Qui dérobe à mes yeux la clarté du soleil.

J'espère voir la fin de vos pensées altières.
Vous avez fait le mal : et c'est ce qui détruit.
Vous tomberez peut-être avec le même bruit
Qu'on entend l'Ottawa bondir dans les Chaudières.

Vos moyens d'actions, John, ne sont pas les miens.
Mes amis ont souffert de ma grande folie.
Ils s'en consoleront car elle fut jolie.
Vous n'effacerez pas mon passé, car j'y tiens.

Vous, vous serez comme pour le hardi mensonge.
C'est à vous que j'en veux pour ma proscription
Je fais mon temps d'exil, et je mange mon rouge
Et je suis, malgré vous, chef de ma nation.

Je n'abandonne pas mon plan, je l'étudie.
Et je l'ai travaillé d'une façon hardie.
        J'ai trouvé ce que je voulais.
Je vous connais à fond maintenant, peuple anglais.

        Le Bas-Canada n'est pas libre
        Avec vous, comme on le prétend,
Vous souffrez quand un nom canadien français vibre,
Vous tâchez de l'abattre en le persécutant.
        Vous avez rempli d'amertume
        La grande âme du Papineau.

        Et notre historien Garneau
Ne vous a pas encore mis assez sous sa plume,
Quoiqu'il ait buriné souvent la vérité
Sur votre compte avec beaucoup de netteté.

Nous sommes, grâce à Dieu, nés pour les idées belles
Pour les actes d'honneur et de beau dévouement
Nous avons de l'essor pour les vertus réelles,
        Mais votre faux gouvernement
Pèse sur nous sans cesse et nous coupe les ailes.

Vous voudirez remplacer notre religion
        Par vos idées philanthropiques.
Vos journeaux possédés avec leurs philippiques
Grondent, chacun leur tour, contre la légion
Des Canadiens-français d'élite, hommes et femmes,
Qui travaillent pour Dieu, pour le salut des âmes.

Vous admirez nos soeurs pour haïr nos couvents,
        Vous détestez nos séminaires
        Autant que nos missionnaires.
Et moi je vous ai vu rire de nos savants.

Vous détestez tous ceux qui, dans le sacerdoce
Combattent vaillamment les effets du poison
        Que vous donnez à grosse dose
        En mettant, dans chaque maison,
Cette soif de l'argent et de la jouissance
Qui fait tomber le corps en dégénérescence
Et qui fait aussi perdre à l'esprit sa raison.

J'ai voulu consacrer plusieurs de mes journées
A sonder, comme il faut, quelle intentions
Vous avez, en faisant vos fréquentes tournées
        Aux belles institutions

Du Canada français. Visiteurs à maudire,
Vous y venez toujours pour trouver à redire.
La plupart d'entre vous, vous vous souciez peu
D'être même polis. Vous entrez l'oeil en feu,
Vous partez sans laisser le moindre bon sourire,
        Car vous ne savez pas aimer.

Lorsque vous me croyez pris de folie extrême
Mes oreilles cent fois vous ont ouï blâmer
Les établissements de la charité même.
Quand vous vous croyez seul, votre bonheur suprême
Est de nous mépriser et de nous diffamer.

Dans le Bas-Canada, la classe gouvernante
Dit généralement qu'elle est fière et contente
D'obéir à l'anglais ; qu'il est pour nous, courtois
Et bon de nous laisser faire nos propres lois.

Mais croit-on que l'anglais fera jamais outrage
Aux Canadiens-français qui font bien son ouvrage,
L'anglais est égoïste et plein d'ambition,
Il lui faut pour agents des âmes aussi viles
               Qu'habiles.
Aussi s'applique-t-il, dans notre nation,
A gagner les plus fortes d'entre les plus serviles.

Canadiens ! L'anglais n'est ni droit ni généreux,
        C'est absolument le contraire,
Vous n'avez, pour le voir, qu'à bien ouvrir les yeux.
Voulez-vous bien juger de la vieille Angleterre,
Menacez de l'astreindre au traité de Paris
Non pas d'une manière infirme et libérale,
Mais dans l'acception très juste et littérale
De chaque terme ; alors vous verrez tout le prix
Que l'anglais fait de vous ; il jetera des cris,
Il vous prodiguera les plus grandes injures,
Il traînera, s'il peut, tous ses arguments faux
Devant le Parlement, devant les tribunaux.

Ses cours, contre vos chefs, produiront des parjures,
Et quand, douze jurés, embrouillés et confus
Auront tous, sur les bancs qui leur servent d'affûts
Fait entendre un verdict de haine Anglo-Saxonne,
Un Lord parlant au nom de sa propre couronne
        Et de sa fureur, écrira
Au grand chef d'Ottawa, des lettres toutes croches
        Que ce méchant-ci publiera,
Pour vous administrer les plus sanglants reproches,
        L'un et l'autre indirectement.

        C'est ainsi que dernièrement
Carnavon de sa voix arrogante et colère
Outragea tant Lépine.  Et l'infâme insulaire
        Emu jusqu'à l'emportement
        De ma présence au Parlement
Essaya de s'en prendre à la bonne Province,
        De crainte que je ne parvinsse
Un jour à réussir par le Bas-Canada,
Il lui fit les gros yeux et le reprimanda
        A mon sujet, de la manière
        La plus sotte et la plus grossière.

Nos évêques avaient fait leur pétition,
Carnavon n'eut pas l'air d'y faire attention,
Il télégraphia son espèce de prêche
A l'hypocrite et fin gouverneur général.
Aussitôt celui-ci du fond de Rideau Hall
Ordonna de livrer au public sa dépêche
Qui traitait le Québec d'aveugle et d'ignorant.
Anglais ! Vous ignorez ce que c'est qu'être franc.

Cartage n'a jamais vanté sa foi punique,
Parce que ses enfants avaient encore du coeur.
Mais l'anglais d'aujour'hui se vante sans pudeur
        De sa justice Britannique.
Et nous savons qu'il veut par d'infâmes leçons
Et par tous les moyens nous rendre anglo-saxons.

Vos titres, votre argent, vos emplois, vos menaces
Gatent, à mon avis, surtout les hautes classes
Du peuple.  Vous aimez les principles nouveaux,
Vous voudriez que déjà notre foi fut perdue,
Aussi vous parlez fort sur l'influence indue,
Et vous menez nos chefs comme des queues de veaux
        Dans les chambres provinciales
        Et dans les chambres fédérales.

Mais le Bas-Canada n'est pas fait pour périr,
Ses évêques sont prêts, je crois, à tout souffrir
S'il le fallait, plutôt que de vous laisser faire
        Quand vous voulez les faire taire.

Leur charge est de prêcher à temps, à contre-temps,
Vous savez, leurs discours seuls sont très importants.
Ils doivent s'opposer à l'orgueil, à l'envie,
Car la légèreté de l'homme en cette vie
Tend sans cesse à lui faire oublier l'essentiel
Obéir au clergé, c'est le chemin du ciel.

Les Evêques sont grands ; celui qui les méprise
Est puni tôt ou tard, car Dieu les autorise
Quand il leur dit d'aller prêcher les nations.
Les peuples ont besoin dans leurs corruptions,
Et les gouvernements dans la moindre entreprise
Que les hommes de Dieu, suivant leurs missions,
Les instruisent du vrai, leur enseignent sans cesse
Au nom du Bon Esprit, les voies de la sagesse.

Tout homme dont le coeur est assez animal
Pour outrager le prêtre, ou lui faire du mal
Lui fait ce que les juifs ont fait au fils de l'homme
Les prêtres zélés sont dans ce bas monde comme
        Des brebis au milieu des loups.
Mais si vous osez faire insulte à leurs lumières,
Leurs pieds peuvent soulever de terribles poussières
               Contre vous.
Et Dieu leur prêterait l'appui de son couroux.

A vingt lieues d'ici, Dieu peut lever des armées
Plus promptes sur leurs chars que les aigles au vol ;
Et de qui les fureurs une fois allumées
Pourraient en quelques jours dévaster votre sol.

Notre clergé dira ce qu'il doit dire en chaire.
                   Mettez-moi
                   Hors la loi.
Et si vous me trouvez l'humeur encore trop fière,
Consolez-vous, ma tête est toujours à l'enchêre.

Quoi ! n'importe qui peut divaguer en public
Sur les hustings, pour ou contre le ministère,
Et le juge de rien qui tient à l'Angleterre
A ce qu'elle a de faux, comme un peu de mastic
Tient à la vitre, va gagner de faire taire
Nos prêtres ! Ah ! messieurs, vous aurez fort à faire
A nous innoculer votre venin d'aspic.

Le Bon Dieu m'a donné du coeur et de la taille,
Et je ne mourrai pas sans vous livrer bataille
         La bataille du bon sens
         Et celle du droit des gens.
Ce qui me rend fort, c'est un dévouement sans borne.
Je suis homme à sauter dans l'arène à pieds joints,
John Bull m'a trop fait mal avec ses coups de corne,
Je gagnerai sur lui.  J'en aurai pour témoins
La princesse Louise et le marquis de Lorne.

                         *
                        * *

Lisgar et Dufferin ont tous deux fait les gros,
Mais je dirai toujours que ce fut deux zéros.
Zéros qui n'ont jamais aidé chez nous le nombre
Des bons, que dans le sens du calcul décimal.
Zéros que l'Angleterre avec son crayon sombre
Plaça toujours pour elle, au grand profit du mal.

Lisgar aimait beaucoup mieux les gens malhonnêtes.
Il était satisfait lorsque tout son conseil
Le priait humblement de signer des sornettes,
Mais le droit des métis agitait son sommeil.

Dufferin fut habile à rejetter ma cause,
          Je suis sûr que ce Vice-Roi
          N'aurait pas voulu pour grand'chose
Qu'Ottawa fût fidéle [sic] à l'honneur envers moi.

Cet homme de talent eut le don de séduire
Les Canadiens-français auxquels il a su nuire,
Il excellait surtout à donner des partis,
Ses conversations avaient de la prudence.
Il faisait au grand nombre un peu de confidence,
Il attirait à lui les grands et les petits,
Tous laissaient son hôtel flattés et divertis.

Rideau-House est un lieu charmant dans les baissières
C'est là qu'un anglais borgne à force de manières
Sut, petit-à-petit, faire approuver mes maux
Par ceux-là de nos chefs qui sont lâches et sots.

Sur sa table abondait le plus vieux Malvoisie,
Nos Membres y trouvaient toutes liqueurs choisies
Les bouteilles de vin qu'il faisait déboucher
Leur lançaient le bouchons sans paraître y toucher.

Quand le vin chatouillait sa lèvre cramoisie
Et passablement îvre, il semait à propos
         Dans ses discours de fantaisie
Sur le Bas-Canada, quelques doux et bons mots.

Même il a su charmer Québec la vieille ville
En lui promettant bien de l'embelliseement,
Mais son brillant esprit et son parler facile
Ne m'ont jamais frappé les yeux d'aveuglement.

Qu'il arrange, s'il veut, l'ancienne capitale.
La faveur, après tout, n'est jamais que locale.
Tandis que son décret de commutation
Au sujet de Lépine et ma proscription
Compris d'avance avec la cour Impériale
        Ont jeté dans les accès
        D'une honte générale
Les Métis et non moins les Canadiens-français.

Quand j'ai vu que cet homme obtenait des éloges
De fou, je me suis dit : je m'en vas dans les loges
C'est là qu'en travaillant j'ai su faire le mort
Le temps que j'ai voulu, dans un coin de Beauport,

Mes ennemis venaient, en allumant leurs pipes
S'informer si le fou de l'asile était près
D'avoir en un cerceuil sa tête dans les ripes.
         Et cependant je tirais
         Au naturel leurs portraits.
         J'ai plusieurs photographies
         De nos grands maîtres anglais.
Ma main, en écrivant, leur pousse des soufflets,
Qui causeront peut-être à leurs joues des bouffées.

         Les anglais m'ont tant malmené,
         Que je m'en trouve aliéné.

Je ris de ceux qui font passer la flatterie
Avant l'amour sacré qu'on doit à la Patie.
J'ai droit de rire, moi, du comte Dufferin
Ce mort-né qui sortit du sein meurtrie d'Erin
En présentant non pas sa tête la première
        Mais en offrant son derrière
        Le premier à la lumière.

Dufferin et sa femme ont repassé la mer.
L'ennui de les avoir perdus n'est pas amer.

         Ils ont des successeurs illustres,
Issus d'un marquisat et d'une royauté.
Moi je suis de parents pauvres et presque rustres
Qui m'ont dit de prétendre à la principauté

Des bons principes ; et que c'est rendre service
De résister aux grands qui font mal.  C'est pourquoi
Je haïs en politique autant qu'ailleurs le vice,
          Quand même c'est le Vice-Roi.
L'homme injuste est en paix dans sa maison d'argile.
Mais elle tombera, car sa bâse est fragile.

                         *
                        * *

Le travail d'un solide et courageux esprit
Doit valoir les combats d'un Guillaume d'Orange.
Notre peuple est bon, c'est malaisé qu'on le range.
Voyez ce que je fais en n'étant qu'un proscrit.
On peut gagner beaucoup par un seul bon écrit.

Les Ontariens ont pour eux les grosses bourses
Mais moi j'ai dans l'esprit mes plans et mes ressources.
Messieurs, vous nous paierez l'affaire de Guibord,
Et vos jugements creux à propos des écoles
Du Nouveau-Brunswick. Plus vous nous avez fait tort,
       Moins nous vous serons bénévoles.
Si vos décisions sont celles du plus fort.
Elles n'en sont pas moins tyranniques et folles.

Sachez que Washington est plus proche de nous 
Que Londres. Vos voisins sont plus nobles que vous.

Si Dieu nous a jadis séparés de la France
Malgré les beaux élans de notre affections,
Souvenez-vous un peu qu'aussi bien sa Puissance
Peut briser d'un clin d'oeil le sceptre d'Albion.
Prenez garde. Je puis sans gêne vous le dire.
Pour ma part, je vous veille. Et je suis décidé
        Depuis longtemps. Tout votre empire
Craque ; il a trop joué ses vilains coups de dés.

Les enfants dispersés de la Nouvelle-France
Ont, sous le joug anglais, trop connu la souffrance
Pour ne pas en vouloir au peuple décrépit
Qui les a grouvernés avec tant de dépit.

Les nombreux rejetons de l'Irlande indomptable
Ne sont pas, sans dessein, dans les Etats-Unis.
Le jour qu'ils se mettront sous un chef acceptable
Et qu'ils voudront marcher dans des chemins bénis,
Les Canadiens-français et les métis sincères
Marcheront avec eux comme avec de bons frères :

         Et sans aucun embarras
         Ils leur ouvriront les bras.

         Et nous verront si la matière
Et le commerce anglais ont d'aussi forts enjeux
         Que la justice et la lumière
         Dont le propre est de rendre heureux.

Un peuple à beau porter une puissante armure,
S'il fait un injustice il n'est pas bien gardé.
Aussitôt que d'un mal la conséquence est mûre
Elle éclate, et malheur quand elle a retardé.

Si vous ne voulez pas que notre fière race
         Se détache sitôt de vous,
Traitez la comme il faut, puisqu'elle est à sa place
Ne vous en montrez pas insensément jaloux.

                             LOUISE "DAVID" RIEL.

Daté à Sainte Joseph, Dakota, Août 1879.

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