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Crémazie, Octave, 1827-1880
Le vieux soldat canadien


Vous souvient-il des jours, vieillards de ma patrie,
Où nos pères, luttant contre la tyrannie,
Par leurs nobles efforts sauvaient notre avenir?
Frémissant sous le joug d'une race étrangère,
Malgré l'oppression, leur âme toujours fière
De la France savait garder le souvenir.

Or, dans ces tristes temps où même l'espérance
Semblait ne pouvoir plus adoucir leur souffrance,
Vivait un vieux soldats au courage romain,
Descendant des héros qui donnèrent leur vie
Pour graver sur nos bords le nom de leur patrie,
La hache sur l'épaule et la glaive à la main.

Mutilé, languissant, il coulait en silence
Ses vieux jours désolés, réservant pour la France
Ce qui restait encor de son généreux sang;
Car, dans chaque combat de la guerre suprême,
Il avait échangé quelque part de lui-même
Pour d'immortels lauriers conquis au premier rang.

Alors Napoléon, nouveau dieu de la guerre,
De l'éclat de son glaive éblouissant la terre,
Avait changé l'Europe en un champ de combats.
Et, si vite il allait, fatiguant la victoire,
Qu'on eût dit que bientôt, trop petit pour sa gloire,
Le vieux monde vaincu manquerait sous ses pas.

Quand les fiers bulletins des exploits de la France
Venaient des Canadiens ranimer l'espérance,
On voyait le vieillard tressaillir de bonheur;
Et puis il regardait sa glorieuse épée,
Espérant que bientôt cette immense épopée
Viendrait sous nos remparts réveiller sa valeur.

Quand le vent, favorable aux voiles étrangères,
Amenait dans le port des flottes passagères,
Appuyé sur son fils, il allait aux remparts:
Et là, sur ce grand fleuve où son heureuse enfance
Vit le drapeau français promener sa puissance,
Regrettant ces beaux jours, il jetait ses regards!

Alors il comparait, en voyant ce rivage,
Où la gloire souvent couronna son courage,
Le bonheur d'autrefois aux malheurs d'aujourd'hui:
Et tous les souvenirs qui remplissaient sa vie,
Se pressaient tour à tour dans son âme attendrie,
Nombreux comme les flots qui coulaient devant lui.

Ses regards affaiblis interrogeaient la rive,
Cherchant si les Français que, dans sa foi naïve,
Depuis de si longs jours il espérait revoir,
Venaient sous nos remparts déployer leur bannière:
Puis, retrouvant le feu de son ardeur première,
Fier de ses souvenirs, il chantait son espoir.

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(1) Cette pièce de vers a été composée à l'occasion de 
l'arrivée à Québec de la Capricieuse, corvette française envoyée en 1855, par l'empereur Napoléon III, pour nouer des relations
commerciales entre la France et le Canada.


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