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Crémazie, Octave, 1827-1880
Émigration


LOIN de vos vieux parents, phalange dispersée,
O jeunes Canadiens, qu'une fièvre insensée
Entraîne loin de nous aux régions de l'or,
Avez-vous bien compris ce grand mot : la patrie ?
Ce ciel que vous quittez pour une folle envie,
Ce ciel du Canada, le verrez-vous encor ?

Oh ! pourquoi donc, quittant le pays de vos pères,
Aller semer vos jours aux rives étrangères ?
Leur ciel est-il plus pur, leur avenir plus beau ?...
Et peut-être, ô douleur ! ces lointaines contrées,
Dans vos illusions tant de fois désirées,
Ne vous donneront pas l'aumône d'un tombeau !

Quand vous auriez de l'or les faveurs adorées,
Ces biens rempliraient-ils vos âmes altérées ?
Car l'homme ne vit pas seulement d'un vil pain ;
C'est un Dieu qui l'a dit. Cette sainte parole
Dans les maux d'ici-bas nous calme et nous console,
Et d'un séjour plus pur nous montre le chemin.

Il nous faut quelque chose, en cette triste vie,
Qui nous parlant de Dieu, d'art et de poésie,
Nous élève au-dessus de la réalité;
Quelques sons plus touchants dont la douve harmonie,
Écho pur et lointain de la lyre infinie,
Transporte notre esprit dans l'idéalité.

Or, ces sons plus touchants et cet écho sublime
Qui sait de notre coeur le sanctuaire intime,
C'est le ciel du pays, le village natal;
Le fleuve au bord duquel notre heureuse jeunesse
Coula dans les transports d'une pure allégresse ;
Le sentier verdoyant où, chasseur matinal,

Nous aimions à cueillir la rose et l'aubépine ;
Le clocher de vieux temple et sa voix argentine ;
Le vent de la forêt glissant sur les talus,
Qui passe ne effleurant les tombeaux de nos pères,
Et nous jette au milieu de nos tristes misères
Le parfum consolant de leurs nobles vertus.

Loin de son lieu natal, l'insensé qui s'exile
Traîne son existence à lui-même inutile.
Son coeur est sans amour, sa vie est sans plaisirs :
Jamais pour consoler sa morne rêverie,
Il n'a devant les yeux le ciel de la patrie,
Et le sol sous ses pas n'a point de souvenirs.

Au nom de vos aïeux, qui moururent pour elle,
Au nom de votre Dieu, qui pour vous la fit belle,
Restez dans la patrie où vous prîtes le jour ;
Gardez pour ses combats votre ardeur enivrante,
Gardez pour ses besoins votre force puissante,
Pour ses saintes beautés gardez tout votre amour.

Aimez ce beau pays, où la vie est si pure,
Où du vice hideux fuyant la joie impure,
Des austères vertus on respecte la loi ;
Où, trouvant le bonheur, notre âme recueillie,
Des plaisirs insensés méprisant la folie,
Respire un doux parfum d'espérance et de foi.

Salut, ô ma belle patrie !
Salut, ô bords du Saint-Laurent !
Terre que l'étranger envie,
Et qu'il regrette en la quittant :
Heureux qui peut passer sa vie
Toujours fidèle à te servir,
Et dans tes bras, mère chérie,
Peut rendre son dernier soupir !

J'ai vu le ciel de l'Italie,
Rome et ses palais enchantés,
J'ai vu notre mère patrie, 
La noble France et ses beautés ;
En saluant chaque contrée,
Je me disais au fond du coeur :
Chez nous la vie est moins dorée,
Mais on y trouve le bonheur.

O Canada ! quand sur ta rive
Ton heureux fils est de retour,
Rempli d'une ivresse plus vive,
Son coeur répète avec amour :
Heureux qui peut passer sa vie
Toujours fidèle à te servir,
Et dans tes bras, mère chérie,
Peut rendre son dernier soupir !


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