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Fréchette, Louis
Saint-Malo


VOICI l'âpre Océan.
                  La houle vient lécher
Les sables de la grève et le pied du rocher
Où Saint-Malo, qu'un bloc de sombres tours crénelle,
Semble veiller, debout comme une sentinelle.
Sur les grands plateaux verts, l'air est tout embaumé
Des aromes nouveaux que le souffle de mai
Mêle à l'âcre senteur des pins et des mélèzes
Qu'on voit dans le lointain penchés sur les falaises.
Le soleil verse un flot de rayons printaniers
Sur les toits de la ville et sur les blancs huniers
Qui s'ouvrent dans le port, prêts à quitter la côte.
C'est un jour solennel, jour de la Pentecôte.

La cathédrale a mis ses habits les plus beaux ;
Sur les autels de marbre un essaim de flambeaux
Lutte dans l'ombre avec les splendeurs irrisées
Des grands traits lumineux qui tombent des croisées.

Agenouillé tout près des balustres bénits,
Un groupe de marins que le hâle a brunis,
Devant le Dieu qui fait le calme et la tempête,
Dans le recueillement prie en courbant la tête.

Un homme au front serein, au port ferme et vaillant,
Calme comme un héros, fier comme un Castillan,
L'allure mâle et l'oeil avide d'aventure,
Domine chacun d'eux par sa haute stature.
C'est Cartier, c'est le chef par la France indiqué ;
C'est l'apôtre nouveau par le destin marqué
Pour aller, en dépit de l'Océan qui gronde,
Porter le verbe saint à l'autre bout du monde !
Un éclair brille au front de ce prédestiné.
Soudain, du sanctuaire un signal est donné,
Et, sous les vastes nefs pendant que l'orgue roule
Son accord grandiose et sonore, la foule
Se lève, et, délirante, en un cri de stentor,
Entonne en frémissant le Veni, Creator !

De quels mots vous peindrais-je, ô spectacle sublime ?
Jamais, aux jours sacrés, des parvis de Solime,
Chant terrestre, qu'un choeur éternel acheva,
Ne monta plus sincère aux pieds de Jéhova !

L'émotion saisit la foule tout entière,
Quand, de haut de l'autel, l'homme de la prière,
Ému, laissa tomber ces paroles d'adieu :
" Vaillants chrétiens, allez sous la garde Dieu ! "

O mon pays, ce fut dans cette aube de gloire
Que s'ouvrit le premier feuillet de ton histoire !
Trois jours après, du haut de ses mâchecoulis
Par le fer et le feu mainte fois démolis,
Saint-Malo regardait, fendant la vague molle,
Trois voiliers qui doublaient la pointe de son môle,

Et, dans les reflets d'or d'un beau soleil levant,
Gagnaient la haute mer toutes voiles au vent.
Le carillon mugit dans les tours ébranlées ;
Du haut des bastions en bruyantes volées
Le canon fait gronder ses tonnantes rumeurs ;
Et, salués de loin par vingt mille clameurs,
Au bruit de l'airain sourd et du bronze qui fume,
Cartier et ses vaisseaux s'enfoncent dans la brume !

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(1) Jacques Cartier commence ainsi le récit de son second voyage : " Le 
dimanche, jour et fête de la Pentecôte, seizième jour de May, an mil cinq cent 
trente-cinq, du commandement du Capitaine et bon vouloir de tous, chacun se 
confessa et reçûmes tous ensemble notre Créateur en l'église Cathédrale de dit 
Saint-Malo ; après lequel avoir reçu fûmes nous présenter au choeur de la dite 
église devans Révérend Père en Dieu, Monseigneur de Saint-Malo, lequel en son 
estat épiscopal nous donna sa bénédiction."


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