Au chapitre de la démocratie, les tiraillements entre l'habilitation et la retenue font depuis longtemps partie de l'histoire politique du Canada. C'était en fait la raison pour laquelle on a adopté le système encore en place. Au début du 19e siècle, les colonies que la Grande-Bretagne détenait toujours en Amérique du Nord étaient gouvernées par des assemblées législatives, dont les membres étaient élus à l'échelle locale. Toutefois, ces élus n'avaient que peu de pouvoirs réels comparativement aux conseils exécutifs que le lieutenant-gouverneur mettait en place dans chaque région. Ces conseils étaient habituellement composés d'un petit nombre de notables qui n'avaient aucune envie de partager les rênes du pouvoir. En 1836, Robert Baldwin a écrit à Lord Glenelg, le secrétaire aux colonies d'Angleterre, lui dressant un vibrant portrait de la rancœur politique des personnes soumises au régime autocratique des conseils dans le Haut-Canada. Bien qu'il ait alors existé des gouvernements représentatifs, ils ne pouvaient être qualifiés de responsables, puisque ceux qui disposaient du plus grand pouvoir n'avaient aucune obligation envers les élus. Soixante ans après la perte par la Grande-Bretagne de ses colonies américaines, Robert Baldwin fait remarquer sans détour qu'elle ne pourrait plus gouverner le Canada sans l'approbation du peuplei.
Joseph Howe, rédacteur en chef du journal Novascotian, a de son côté envoyé une lettre au successeur de Glenelg, Lord John Russel, lui présentant sensiblement les mêmes arguments. Il lui suggérait avec un brin de malice que, s'il venait à se rendre à Liverpool, devenu « le pivot autour duquel tournent toute l'administration civile, son ordre et sa défense, ses relations avec le reste de l'empire et du monde entier; la fontaine de laquelle les faveurs internes coulent; le point vers lequel tous devront se tourner pendant des années pour trouver un quelconque ascendant social ou politique » (traduction libre), les citoyens de la ville seraient, avec raison, aussi exaspérés et mécontents que ceux de la Nouvelle-Écosse, qui eux vivaient réellement une telle situationii.
Howe avait bien choisi sa cible : avant d'occuper un poste au bureau des colonies, Russel, à titre de secrétaire de l'Intérieur, avait déployé beaucoup d'efforts pour démocratiser la gouvernance de plusieurs grandes villes britanniques. Ces appels pour un gouvernement responsable au Canada se sont concrétisés dans le Report on the Affairs of British North America de Lord Durham; les réformes subséquentes de 1841 visant à ôter le pouvoir des mains de l'élite ont été si efficaces que le système politique a perdu toute stabilité, rendant les colonies encore plus ingouvernables. Ce sont ces événements qui ont précipité les négociations constitutionnelles à l'origine de l'établissement du Canada comme état démocratique fédéral en 1867. Non seulement le pays affiche-t-il les tensions inhérentes d'une gouvernance démocratique, on comprend à la lecture de ce qui précède qu'il y prend même ses racines.
iRobert Baldwin, Statutes, treaties and documents of the Canadian Constitution, 1713-1929: Constitutional documents of Canada. Toronto, Oxford University Press, 1930, 2e édition, p. 336. Accessible en ligne (en anglais seulement) au http://www.canadiana.org.
iiJoseph Howe, ibid., p. 393.