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Étude des vieilles cartes : le monde vu par les cartographes d'autrefois

par Jeffrey Murray, archiviste de cartes, Bibliothèque et Archives Canada

Les vieilles cartes, surtout celles que les cartographes ont produites aux XVIe et XVIIe siècles, époque où la cartographie (l'art de dessiner des cartes) en Europe devenait une activité sérieuse, sont souvent remplies de beaux dessins inspirés des nouveaux continents. Pour les observateurs d'aujourd'hui, certains de ces dessins paraissent bizarres parce qu'ils mélangent des représentations passablement réalistes de la faune et des scènes de la vie locale montrant des monstres marins et autres créatures imaginaires. Si ces agencements peuvent nous paraître étranges, ils nous en disent long sur les perceptions qu'avaient les cartographes d'autrefois au sujet des nouvelles terres découvertes au-delà des frontières de l'Europe.

Agrandissement d'une section de la carte intitulée « North America, 1715 » Image d'une carte intitulée « North America, 1715 »

Figure 1. Dans cette carte datant de 1715, le cartographe britannique Herman Moll, fidèle à l'idée qui circulait en Europe à cette époque selon laquelle les castors étaient doués d'une intelligence supérieure, insuffle la vie aux castors. Il les représente debout en train d'effectuer des tâches réparties selon les métiers européens : les castors bûcherons abattent les arbres, les castors charpentiers les taillent en longueurs utiles, les castors porteurs transportent les matériaux au barrage, les castors maçons construisent le barrage et, à l'arrière-plan, les castors médecins soignent les travailleurs épuisés.
(Bibliothèque et Archives Canada, NMC 21061)

Les cartographes qui dressaient les cartes de nouvelles terres avaient de grands espaces de terra incognita (« terres inconnues » en latin) et devaient trouver le moyen de remplir ces grands espaces vides. « Moins un pays était connu, plus il y avait d'espaces en blanc à remplir et plus il devenait nécessaire d'en donner les caractéristiques au moyen de dessins 1 » [traduction libre], a écrit le regretté Leo Bagrow, un des experts des anciennes cartes les plus réputés d'Europe, dans son livre History of Cartography. La solution du cartographe consistait à remplir les espaces libres sur leurs cartes avec des dessins de plantes, d'animaux et d'indigènes, et à aller au-delà de la simple cartographie en donnant une idée de ce que pouvait être la géographie de la région.

Image d'une carte intitulée « La Nuova Francia, 1556 »

Figure 2. En 1556, le cartographe vénitien Giacomo Gastaldi a complètement rempli l'intérieur du Canada atlantique de dessins très originaux du paysage et de ses habitants. Sans ce travail d'artiste, Gastaldi aurait eu très peu d'éléments à mettre sur sa carte, puisque les Européens n'avaient pas encore exploré la plus grande partie de la région.
(Bibliothèque et Archives Canada, NMC 52408)

Peu de cartographes ont vu de leurs propres yeux les régions qu'ils devaient représenter sur carte. Seuls les plus fortunés avaient accès à des peaux d'animaux séchées ou à des objets culturels, ou encore plus rarement à des plantes ou à des animaux vivants. La plupart des cartographes devaient se fier à des rapports écrits (récits de voyage) et à des récits de seconde main. C'est peut-être ce qui explique pourquoi de nombreux dessins ne respectent pas l'échelle de grandeur -- par exemple, des castors de la taille d'un ours -- ou sont sans rapport avec la réalité -- comme un opossum dont la poche est à la hauteur des épaules plutôt qu'au niveau des hanches.

Agrandissement d'une section de la carte intitulée « Ocenunus Occidentalis, 1541 » Image d'une carte intitulée « Ocenunus Occidentalis, 1541 »

Figure 3. Comme les cartographes anciens s'appuyaient surtout sur des comptes rendus écrits pour dresser leurs cartes, il n'est pas étonnant qu'ils aient dessiné des animaux que nous avons du mal à reconnaître aujourd'hui, tel cet opossum de l'Amérique du Sud sur une carte de 1541.
(Bibliothèque et Archives Canada, NMC 10027)

Les cartographes ont surutilisé certaines espèces animales et en ont ignoré d'autres; ils aimaient montrer les plus gros mammifères ainsi que des oiseaux et des reptiles. À regarder certaines des cartes, on croirait que la forêt nord-américaine ne contenait que des cerfs, des ours, des castors, des rats musqués et des renards. Wilma George, anciennement zoologiste à l'Université Oxford, explique que c'est parce qu'on citait le plus souvent ces animaux dans les récits des explorateurs et que « la représentation des gros animaux permettait de créer un contraste plus frappant avec la réalité européenne que les insectes ou les escargots qui, pourtant, devaient aussi être omniprésents 2 ».

Mais cette théorie de Wilma George n'explique pas pourquoi les cartographes dessinaient rarement certains gros animaux sur les cartes. Le bison d'Amérique du Nord, par exemple, n'a jamais été l'animal préféré des cartographes, malgré son abondance et son caractère unique à la région. Se pourrait-il que les cartographes n'aient été intéressés à montrer que les espèces ayant une importance économique évidente pour l'Europe? Le bison n'a eu aucune valeur pour les Européens jusqu'au milieu du XIXe siècle, époque où les cartographes ne dessinaient plus d'animaux sur leurs cartes. Même lorsqu'il est représenté, comme sur la carte du Mississippi de 1720 de Johann Baptist Homann, le bison ressemble beaucoup plus à une vache laitière docile qu'à une redoutable bête sauvage des plaines.

Agrandissement d'une section de la carte intitulée « Amplissima regionis Mississipi, 1720 » Image d'une carte intitulée « Amplissima regionis Mississipi, 1720 »

Figure 4. Un des principaux dessins de cette carte de Johann Baptist Homann, produite vers 1720, montre un bison très docile et ses gardiens indigènes (en bas à droite).
(Bibliothèque et Archives Canada, NMCnbsp;24544)

Dès le début du XVIIe siècle, les terra incognita rétrécissaient et les cartographes possédaient de plus en plus de nouvelles informations géographiques à insérer sur leurs cartes. Ils ont donc déplacé progressivement leurs dessins de la nature vers les bordures décoratives. Ils ont également commencé à se servir de symboles pour représenter des idées sur la nature telles que les saisons, les différences entre les continents et la croyance grecque classique selon laquelle toute la matière se compose de quatre éléments -- la terre, le feu, l'eau et l'air.

Image d'une carte intitulée « Nova Totius Terrarum Orbis, 1641 »

Figure 5. Sur cette carte de 1641, le cartographe a représenté le feu et l'air dans le haut de la carte -- plus près du ciel -- et l'eau et la terre dans le bas de la carte.
(Bibliothèque et Archives Canada, NMC 27678)

Pour illustrer ces sujets, les cartographes se sont tournés vers la mythologie grecque et romaine. Par exemple, il n'est pas rare de voir Bacchus, le dieu du vin, représentant une des saisons par sa participation aux vendanges ou à la fabrication du vin, deux activités d'automne en Europe, ou de trouver Neptune, le dieu de la mer, assis sur un chariot fait de coquillages et représentant l'élément eau, ou encore de trouver une « princesse indienne », avec coiffure de plumes, arc et flèches, représentant les Amériques sauvages et indomptées.

Image d'une carte intitulée « Mappe-Monde Geo-Hydrographique, 1686 »

Figure 6. Les Européens instruits de l'époque connaissaient bien les figures de la mythologie romaine qu'a utilisées Gerard Valck sur cette carte en 1686. Le printemps est représenté par Flora (en haut à gauche), la déesse romaine des fleurs, qui sème un champ; l'automne l'est par Bacchus (en bas à gauche), le dieu du vin, qui fait les vendanges.
(Bibliothèque et Archives Canada, NMC 27710)

Image d'une carte intitulée « Orbis Terrae compendiosa descriptio, 1592 »

Figure 7. Sur cette carte de 1592, la personnification de l'Amérique, America (en bas à gauche), très légèrement vêtue, est assise sur un tatou d'une taille exceptionnelle. L'Amérique est parfois associée aux alligators et aux iguanes.
(Bibliothèque et Archives Canada, NMC 8142)

Image d'une carte intitulée « Nova et Accuratissima Totius Terrarum Orbis, 1664 »

Figure 8. En 1664, Joan Blaeu représentait les saisons par l'âge des personnages qu'il dessinait (en bas, de gauche à droite) : le printemps, par une jeune femme entourée de fleurs; l'été, par une femme portant une couronne de graminées; l'automne, par une femme d'âge mûr avec sa récolte; l'hiver, par un vieillard se réchauffant auprès du feu.
(Bibliothèque et Archives Canada, NMC 108622)

Il serait toutefois trop simpliste de supposer que les illustrations de la nature des cartographes n'avaient d'autre but que de remplir de façon agréable les régions inexplorées. Au moins un géographe, feu Brian Harley, refusait de sauter à une telle conclusion. Il a dit que l'illustration du paysage nord-américain ressemblait à bien des égards à ce qu'on retrouvait sur les cartes européennes de la même époque. Se pourrait-il que les cartographes européens aient, à défaut d'information, rempli le paysage américain de symboles qui leur étaient familiers? Ou la similitude découlait-elle d'un acte inconscient de donner aux nouvelles terres un aspect moins inquiétant pour les investisseurs et les colons potentiels?

Image d'une carte intitulée « Poli Arctici, 1715 »

Figure 9. Cette carte de 1715 est très révélatrice des attitudes européennes envers les régions polaires. Elle est complètement entourée de scènes de l'industrie baleinière dans l'Arctique. La carte rappelait aux investisseurs européens les fortunes à réaliser dans cette terre inhospitalière.
(Bibliothèque et Archives Canada, NMC 21059)

Harley soutient la seconde hypothèse. Lorsque la noblesse européenne examinait ces cartes, elle voyait, au lieu des terres étrangères, des paysages peuplés d'une faune connue. Pour rendre ces nouvelles terres encore moins particulières, les caricaturistes encadraient toute la carte de gravures européennes en ne tenant pas compte souvent que ces terres appartenaient aux Autochtones. La terra incognita apparaît comme un territoire inhabité que les nations d'Europe pouvaient se diviser et habiter. Harley précise que les cartes de ce genre reflètent l'attitude colonialiste de l'Europe, qui s'accordait le droit de prendre possession et de gouverner des terres à l'extérieur de ses frontières. Autrement dit, leurs cartes constituent des images ethnocentriques : un permis pour s'approprier les territoires illustrés.

Agrandissement d'une section de la carte intitulée « North America, 1714 » Image d'une carte intitulée « North America, 1714 »

Figure 10. Dans le titre de cette carte de 1714 (en haut à gauche), George Willdey a entouré une princesse indienne -- la personnification de l'Amérique -- d'éléments exotiques qui faisaient la richesse du Nouveau Monde : la canne à sucre, le tabac (dans la boîte), les ananas et un alligator. Mercure, symbole du commerce, aide à soutenir une miniature du roi George I.
(Bibliothèque et Archives Canada, NMC 24606)

Si la main du cartographe était vraiment guidée par des motifs inconscients, plusieurs de ces cartes peuvent être perçues plus comme des annonces que des représentations d'un nouveau territoire. Par exemple, la carte de la Nouvelle-France préparée par Champlain en 1612 offre un panorama visuel de la richesse du Canada : les castors, les renards, les cerfs et autres animaux font allusion à la traite des fourrures, alors que l'abondance de la vie marine, des forêts et des fruits souligne la diversité des ressources naturelles du pays. En réalité, la carte de Champlain résulte d'un effort astucieux mais inconscient effectué en vue d'obtenir du soutien pour faire de futurs investissements et entreprendre des expéditions. « La carte, selon le collectionneur Joe Armstrong, est ... l'œuvre ... d'un habile psychologue [et] promoteur 3. »

Image d'une carte intitulée « Carte geographique de la Nouvelle Franse, 1612 »

Figure 11. Samuel de Champlain a incorporé astucieusement la flore et la faune de la région et des scènes représentant la vie des Autochtones dans cette carte de 1612 de la Nouvelle-France. La carte fait ressortir la diversité et l'ampleur des richesses naturelles du Canada. À plusieurs points de vue, c'est une invitation aux investisseurs et aux colons potentiels.
(Bibliothèque et Archives Canada, NMC 6327)

Quelle que soit l'interprétation qu'on en fasse, on ne peut nier le fait que les cartes produites au cours de la période des grandes explorations européennes sont magnifiques : un mélange unique de science et d'art rarement égalé. Cependant, ces chefs-d'œuvre sont rarement exposés dans les musées ou les galeries d'art parce que les historiens de l'art ne leur accordent aucune importance et les scientifiques les considèrent comme des reliques surannées. Néanmoins, ces cartes d'autrefois peuvent être très révélatrices du monde dans lequel elles ont été créées.

Notes

1. Leo Bagrow, History of Cartography, Londres, C.A. Watts & Co., 1964, p. 215.

2. Wilma George, Animals and Maps, Londres, Secker and Warburg, 1969, p. 25.

3. Joe C.W. Armstrong, From Sea Unto Sea: Art and Discovery Maps of Canada, Scarborough (Ont.), Fleet/Lester & Orpen Dennys, 1982, p. 7.

Autres lectures

Animals and Maps de Wilma George, Londres, Secker and Warbug, 1969, 235 p.

  • Wilma George jette un regard intéressant sur toutes les bêtes (certaines qui sont étranges, d'autres qui ne le sont pas tellement) que les premiers cartographes européens ont incorporé dans leurs cartes. Ce livre s'adresse à un public adulte.

The Road to There: Mapmakers and Their Stories de Val Ross, Toronto, Tundra Books, 2003, 146 p

  • Val Ross présente une histoire popularisée des plus grands cartographes au monde. Elle commence par les cartes de portulan des anciens et termine par les sondes spatiales de la NASA. Écrit pour un jeune auditoire, The Road to There est une histoire fascinante et bien illustrée.