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Les Automatistes et le livre

Michel Brisebois
Bibliothécaire des livres rares

Sans reprendre l'historique du surréalisme et des autres tendances modernes en arts plastiques au Québec, nous tenterons ici de résumer comment l'automatisme s'est manifesté dans le domaine du livre et de l'édition et d'examiner de plus près Refus global en tant qu'objet imprimé.

Première période : 1939-1945
Avec le retour de France d'Alfred Pellan en 1940 et la fondation de la Contemporary Art Society, l'art dit moderne commence à voir le jour dans l'édition québécoise sous deux formes : le livre d'art et le livre illustré. Le coup d'envoi est donné par le critique d'art Maurice Gagnon qui publie Peinture moderne chez Valiquette en 1943. Il dirige également la collection « Art vivant » des Éditions de l'Arbre qui consacrent des monographies aux artistes adeptes de la nouvelle peinture dont Paul-Émile Borduas et John Lyman. C'est aussi aux Éditions de l'Arbre que paraît Fernand Léger : la forme humaine dans l'espace qui fait connaître les courants de l'art moderne en Europe. Quant à la production du livre illustré elle est modeste et se limite, à part quelques couvertures illustrées par Pellan, à vrai dire à deux ouvrages publiés par Lucien Parizeau: Les Îles de la nuit d'Alain Grandbois illustré de dessins de Pellan (1944) et Nézon de Réal Benoît illustré de dessins de Jacques de Tonnancour (1945).

Deuxième période : 1946-1948
La période qui précède la parution de Refus global est surtout dominée par les Cahiers de la file indienne, maison fondée en 1946 par Eloi de Grandmont et Gilles Hénault, ce dernier associé au groupe automatiste et membre du parti communiste. On retrouvera Gilles Hénault aux Ateliers d'arts graphiques et, plus tard, chez Erta. Pour la première fois, à la fois les textes et les illustrations, d'inspiration surréaliste et même automatiste, se rejoignent dans un même ouvrage. Des cinq ouvrages publiés par ces éditeurs, retenons surtout Le Théâtre en plein air de Gilles Hénault illustré de dessins de Charles Daudelin, un élève de Borduas, et Les Sables du rêve de Thérèse Renaud (plus tard Thérèse Leduc) illustré de dessins de Jean-Paul Mousseau. Ce livre est reconnu comme le premier texte automatiste publié au Québec. Bien qu'ils possèdent des caractéristiques du livre d'artistes - papier fin, tirage numéroté, couverture illustrée - Les Cahiers de la file indienne sont , par l'absence de gravures originales, encore loin des réalisations des Éditions Erta

Troisième période : 1948-1949
Quand on regarde sa présentation, Refus global est une publication hybride. Le texte polycopié s'accorde avec la nature du manifeste et son contenu révolutionnaire. Il sous-entend un texte clandestin, « underground ». Le manifeste collectif est suivi de textes théoriques de Borduas, Bruno Cormier et Françoise Sullivan, des pièces de théâtre de Claude Gauvreau et se termine par la déclaration-affiche de Fernand Leduc. Le manifeste devient livre mais livre en pièces détachées - à la fois physiquement (en feuilles détachées) et par son contenu - dont l'unité ou au moins l'intégrité est menacée. L'utilisation de papiers de couleurs variées, la typographie en noir et rouge des Commentaires sur les mots courants, les nombreuses photographies, la double couverture - papier et carton -illustrée par Jean-Paul Riopelle et le tirage numéroté représentent plutôt une tentative vers le livre d'artistes. Livre de luxe mal imprimé ou manifeste de luxe ? Plutôt un ouvrage collectif par des artistes représentant des domaines variés, conscients de l'apparence de l'objet, mais limités par les moyens financiers et techniques. Le Vierge incendié, texte également très long, a une présentation semblable mais beaucoup plus modeste. Sans illustrations ni couleurs, les cahiers polycopiés sont quand même entourés d'une couverture lithographiée de Pierre Gauvreau. Les feuilles d'errata de ces deux ouvrages montrent bien l'opposition entre la volonté de présenter un texte soigné et une technique primitive doublée d'un certain empressement. Projections libérantes, publié comme les deux précédents chez Mithra-Mythe, se présente d'une façon toute à fait différente : format plus petit, texte imprimé, papier de mauvaise qualité, tirage ambitieux mais non numéroté à 1000 exemplaires. C'est d'ailleurs dans ce format que l'on s'attend de voir Refus global, format qui rappelle certains manifestes surréalistes français.

Quatrième période : après 1949
L'influence du surréalisme et de l'automatisme sur les arts du livre est surtout évidente à partir de 1949 dans la production des Éditions Erta de Roland Giguère. Celle-ci a fait l'objet d'une exposition dans cette salle en janvier 1997. Mais revenons aux signataires de Refus global. En passant en revue leur contribution au domaine du livre illustré, on se rend compte qu'elle est très modeste et ne se limite en réalité qu'à quatre noms : Jean-Paul Mousseau, Claude Gauvreau, Marcelle Ferron et Jean-Paul Riopelle. Jean-Paul Mousseau illustre de dessins la pièce de Claude Gauvreau Sur fil métamorphose publiée chez Erta en 1956 - les vingt-six premiers exemplaires seulement étant enrichis d'une pointe-sèche originale. Claude Gauvreau illustre son recueil Etal mixte (Editions d'Orphée 1968), de ses propres dessins automatistes datant de 1954. Il faut attendre 1960 pour que Marcelle Ferron s'associe à Gilles Hénault et produise de magnifiques eaux-fortes originales pour Voyages au pays de mémoire encore une fois publié par Roland Giguère chez Erta. La production d'estampes de Jean-Paul Riopelle est abondante mais on oublie que ce n'est qu'en 1966 - vingt-deux ans après Refus global - qu'il s'initie à cette forme d'expression. Ces livres illustrés sont d'ailleurs souvent des suites d'estampes avec un texte d'accompagnement plutôt que de véritables textes illustrés. Les autres artistes signataires du Refus global - Borduas, Marcel Barbeau, Pierre Gauvreau et Fernand Leduc - ne contribuèrent pas au livre illustré. Ce manque d'enthousiasme peut s'expliquer en partie par la nature même de l'automatisme surrationel, « écriture plastique non préconçue » d'après Borduas, qui laisse peu de place à l'inspiration d'un texte et sa transposition sous forme picturale. L'illustration pourrait au plus se juxtaposer au texte. Mais laissons aux historiens d'art le soin de contredire ou d'appuyer cette affirmation. L'autre explication est plutôt technique. A la parution du Refus global, les artistes automatistes ne connaissaient pas les techniques de l'estampe. C'est par l'enseignement d'Albert Dumouchel à l'École des arts graphiques que les artistes surréalistes des Éitions Erta s'initient à la gravure et c'est autour de Roland Giguère, imprimeur, typographe, graveur et poète, qu'écrivains et artistes unirent leurs efforts pour produire les premiers livres d'artistes au Québec.

Bibliographie sélective

Les Automatistes. Numéro spécial de La Barre du Jour. Nos17-20 (janvier-août 1969). 389 p.

André-G. BOURASSA. Surréalisme et littérature québécoise. Montréal: Éditions L'Étincelle, 1977. 375 p.

André G. BOURASSA et Gilles Lapointe. Refus global et ses environs. 1948-1988. Montréal: L'Hexagone, 1988. 184 p.

Paul DUVAL. Four Decades. The Canadian Group of Painters and their Contemporaries. 1930-1970. Toronto and Vancouver : Clark, Irwin & Co., 1972. 191 p.

François-Marc GAGNON. Paul-Émile Borduas. Biographie critique et analyse de l'oeuvre. Montréal: Fides, 1978.

François-Marc GAGNON. Paul-Émile Borduas. Montréal : Musée des Beaux-Arts, 1988. 480 p.

Groupe de recherche sur l'édition littéraire au Québec. L'Édition littéraire au Québec de 1940 à 1960. Sherbrooke : Université de Sherbrooke, 1985. 217 p.

Musée d'art contemporain de Montréal. Automatisme et surréalisme en gravure québécoise. Catalogue de l'exposition itinérante. Québec : 1976.

Musée d'art contemporain de Montréal. Dessin et surréalisme au Québec. Catalogue de l'exposition itinérante. Québec: 1979

Guy Robert. Borduas, ou le dilemne culturel québécois. Montréal: Stanké, 1977. 253 p.

Guy Robert. L'Art au Québec depuis 1940. Montréal : La Presse, 1973. 501 p.

Chronologie sélective

1939

Fondation de la Contemporary Art Society

1940

Retour d'Alfred Pellan de France après une absence de seize ans.

1946

20-29 avril. Première exposition automatiste, rue Amherst à Montréal.

1947

15 février - 1er mars : seconde exposition de groupe. Le terme "automatiste" vient du compte rendu de cette exposition rédigé par Tancrède Marsil dans le journal Quartier Latin.

 

parution du no 2 des Atelier d'arts graphiques

 

20 mai - La pièce de Claude Gauvreau Bien-être est jouée au Montreal Repertory

 

Theatre. C'est le premier texte automatiste joué en public.

 

20 juin-13 juillet - Exposition automatiste à la Galerie du Luxembourg à Paris.

 

automne - retour de Riopelle de son séjour en France.

 

décembre - janvier 1948: Rédaction du Refus global

1948

février - retrait des Automatistes de la revue Ateliers d'Arts graphiques

 

4 février - parution du "manifeste" du groupe de Pellan intitulé Prisme d'Yeux

 

7-29 février - dernière exposition de la Contemporary Art Society.

 

13 février- Borduas démissionne de la Contemporary Art Society et rompt brutalement avec John Lyman et Maurice Gagnon.

 

15-29 mai - seconde exposition du groupe Prisme d'Yeux à la Librairie Tranquille.

 

9 août - lancement de Refus global à la Librairie Tranquille à Montréal.

 

4 septembre - Borduas est congédié de l'École du Meuble.

1949

juillet - parution de Projections libérantes de Borduas

1953

Borduas s'installe à New York

1955

Borduas s'installe à Paris.

1960

21 février - Borduas meurt à Paris

Les Signataires : notes biographiques

Magdeleine Arbour.

Elle contribua des costumes et des décors de théâtre pour les pièces automatistes. Plus tard elle anime des émissions pour la télévision et exécute des oeuvres murales et des décors dont celui du Pavillon du Canada à l'Expo 67.

Marcel Barbeau, 1925 -.

Élève de Borduas à l'École du Meuble, il prend part à la plupart des expositions automatistes. Il poursuit une carrière artistique variée incluant la sculpture, la photographie et le film.

Paul-Emile Borduas, 1905-1960.

Le rédacteur du Refus global, Borduas est considéré comme un des plus grands peintres canadiens. Plusieurs ouvrages lui ont été consacrés.

Bruno Cormier, 1919-

Ami de Pierre Gauvreau et de Françoise Sullivan, il écrit des poèmes et des pièces de théâtre au début de l'automatisme. Avec une formation de psychanalyste, il devient un expert mondial en psychologie criminelle.

Marcelle Ferron-Hamelin, 1924 -

Dernière recrue des Automatistes, elle fut très active à l'époque du Refus global. Elle s'installe en France de 1953 et 1966. Elle contribua plusieurs vitraux aux édifices publics.

Claude Gauvreau, 1925-1971.

Personnage central de l'Automatisme. Ami et défenseur de Borduas jusqu'à sa mort, Claude Gauvreau contribua plusieurs oeuvres poétiques, théâtrales et théoriques à la littérature québécoise d'avant-garde.

Pierre Gauvreau, 1922-

Frère ainé de Claude et un des premiers amis de Borduas. Participa à plusieurs expositions automatistes. Plus tard partagea son temps entre son art et l'écriture de téléromans dont le célèbre Le Temps d'une paix.

Muriel Guilbault, ? - 1952

Comédienne de théâtre, elle joua dans Bien être de Claude Gauvreau (voir les photos de Refus global) et devint le grand amour de sa vie. Elle se suicida en 1952.

Fernand Leduc, 1916-

Considéré avec Borduas comme le théoricien du groupe automatiste, il fut celui qui entretint les contacts les plus étroits avec les surréalistes français. Il s'installa à Paris avec sa femme Thérèse Renaud en 1946 et s'éloigna petit à petit du groupe. Il fit une brillante carrière de peintre et s'adonna aussi à l'enseignement lors de ses quelques passages au Québec.

Thérèse Renaud-Leduc - 1927

L'auteure du premier ouvrage automatisme Les Sables du rêve en 1946. Mariée à Fernand Leduc, elle s'installe très tôt à Paris. Elle fait une courte carrière comme chanteuse. Elle publia quelques ouvrages de littérature au début des années 1980.

Jean-Paul Mousseau, 1927- 1991

Se joint aux Automatistes à l'âge de 17 ans. Il fut un des plus actifs au sein du mouvement avec Claude Gauvreau. Plus tard il contribua des décors de théâtre et des murales pour des édifices publics dont certaines stations du Métro de Montréal.

Maurice Perron

Étudiant à l'École du Meuble, il fut l'éditeur officiel des automatistes et Mithra-Mythe était enregistré à son nom. Il fut également le photographe du groupe - la plupart des photographies de Refus global sont de lui - et ses photographies de Françoise Sullivan sont très connues.

Louise Renaud

Élève de l'École des Beaux-Arts, elle s'adonne à la danse. Pendant la période précédant le Refus global, elle est gouvernante chez Pierre Matisse à New York. Elle y rencontre plusieurs des artistes français expatriés et est le lien entre ceux-ci et les automatistes de Montréal.

Françoise Riopelle

Danseuse et choréographe. Elle épouse Jean-Paul Riopelle et se rend avec lui à Paris en 1946.

Jean-Paul Riopelle, 1923-

Confrère de Borduas à l'École du Meuble, Riopelle maintient un contact étroit avec les Surréalistes français. Il continue une brillante carrière internationale partageant son temps entre la France et le Canada. Plusieurs ouvrages lui ont été consacrés.

Françoise Sullivan, 1928-

Une des pionnières de la danse et choréographie modernes. Elle s'adonne aussi à la sculpture et à la peinture.


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