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Circulaire : Esclavage et humanité, février 1857

ARCHIVÉE - Sous une étoile du Nord

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Survol

Aperçu des collections de Sous une étoile du Nord

Dre Afua Cooper

Les sept collections en vedette dans Sous une étoile du Nord abordent des thèmes critiques de l'histoire des Afro-Canadiens et même si à prime abord cela ne semblait pas être le cas, elles sont interdépendantes de plus d'une façon. Fait intéressant concernant ces collections : chacune d'elles aborde l'expérience historique des Afro-Canadiens dans différentes parties du pays à différentes époques. En outre, chacune raconte l'histoire des importantes contributions apportées au Canada par les Noirs à titre de pionniers, d'esclaves, d'explorateurs, de citoyens et de colons. Un des aspects très importants de ces collections, c'est qu'elles viennent détruire les mythes voulant que les Noirs soient simplement « descendus du bateau » en révélant qu'ils ont fait partie de ce qui est devenu le Canada dès sa fondation. Les collections révèlent les différents niveaux de l'histoire des Canadiens noirs et explorent en profondeur les vastes réalisations des Noirs de même que leurs contributions à la société canadienne.

Ces documents ont maintenant été numérisés – et quel bonheur! En qualité d'Afro-Canadienne et de spécialiste de l'histoire des 18e et 19e siècles vivant à Toronto, j'ai souvent dû faire le trajet vers Bibliothèque et Archives Canada à Ottawa et vers des centres de recherche situés ailleurs pour accéder aux documents pertinents à ma recherche. Cela coûte du temps et de l'argent et nuit parfois à mon bien-être. Quels avantages aurais-je pu tirer si ces documents avaient été disponibles en format numérique en ligne. Imaginez que j'ai pu lire Voice of the Fugitive en ligne plutôt que de devoir voyager des centaines de kilomètres pour le faire. De nombreux chercheurs canadiens et internationaux sur la vie des Noirs seront sans doute aussi reconnaissants que moi, que ces collections soient mises à leur disposition sans qu'ils aient à quitter le confort de leur foyer ou de leur bureau. J'ai assisté à une conférence à Halifax sur le 200e anniversaire de la fin de la traite d'esclaves par la Grande-Bretagne. Se trouvaient également à la conférence des chercheurs des États-Unis et d'Europe qui travaillent sur les loyalistes noirs et sur la migration des Noirs à destination et en provenance du Canada pendant les 18e et 19e siècles. Le rôle d'appel des loyalistes noirs et les documents de la Colombie-Britannique et de l'Ontario,1 seront d'une grande utilité pour ces chercheurs puisqu'ils peuvent maintenant y accéder de n'importe où dans le monde.

L'histoire des loyalistes noirs

Nous commençons par traiter de l'histoire des loyalistes noirs. Ayant combattu pour la Grande-Bretagne pendant la Révolution américaine, ces pionniers ont acquis une identité unique d'Africains, de Noirs, d'Américains, d'habitants des provinces maritimes et de sujets britanniques. Les premiers loyalistes noirs sont arrivés à Halifax et dans d'autres ports maritimes à l'été de 1783, après la défaite de la Grande-Bretagne dans la Révolution américaine. Les Britanniques avaient promis la liberté à tout esclave afro-américain qui était disposé à se battre pour la Couronne. Des milliers d'esclaves noirs ont répondu à l'appel. À la fin de la guerre, eux et des milliers d'autres, maintenant appelés « loyalistes », ont été évacués vers les territoires britanniques du Nouveau Monde. La majorité des loyalistes noirs ont été envoyés en Nouvelle-Écosse. Et même s'ils avaient combattu pour la Couronne britannique, même si on leur avait promis, lors de leur évacuation vers la Nouvelle-Écosse, les mêmes droits, libertés et privilèges que leurs homologues blancs devaient recevoir, ils ont été trahis de façon éhontée par les gouvernements coloniaux et municipaux, qui leur ont refusé ces avantages.

Les loyalistes noirs ont obtenu les pires terres – ou pas de terre du tout. Pour survivre, plusieurs ont dû se lier par des contrats à titre de serviteurs, d'artisans et d'apprentis. Certains ont même été dupés et vendus comme esclaves dans les Indes occidentales et, dans les pires cas, beaucoup sont morts de faim. Les loyalistes noirs ont dû se battre continuellement pour conserver leurs droits humains et leur dignité. Ils ont combattu le racisme. Ils ont combattu le retour en esclavage. Lorsqu'ils se sont rendu compte que leur vie au Canada en serait une de lutte constante, ils ont décidé de quitter cette oppression. En février 1792, plus de 1 200 loyalistes noirs se sont embarqués sur 15 navires dans le Port d'Halifax pour naviguer jusqu'à la Sierra Leone, en Afrique occidentale. C'était une décision radicale, un acte qui illustrait à quel point ce peuple était résolu à conserver sa liberté. Ceux qui sont restés au Canada ont poursuivi le combat. Les loyalistes noirs ont fait preuve de beaucoup de courage et de débrouillardise.

Les rôles d'appel des loyalistes noirs ne relatent pas seulement l'histoire singulière de l'une des colonies de loyalistes noirs les plus importantes – Birchtown; elle fait plus encore. Elle révèle que l'histoire maritime des loyalistes noirs ajoute un fil unique à la trame des débuts du Canada. Elle montre que les valeurs comme la liberté et les « droits de l'homme », chères aux Canadiens d'hier et d'aujourd'hui, ont été refusées aux loyalistes noirs. Les rôles d'appel illustrent également que le Canada n'était pas un refuge ou une terre de liberté pour la plupart d'entre eux, puisque l'histoire des loyalistes noirs contredit également le récit dominant de l'histoire des Afro-Canadiens, comme celui du chemin de fer clandestin, qui met l'accent sur le centre du Canada (notamment l'Ontario) – et la mythologie du « Nord libre ».

James Douglas et les pionniers noirs de la Colombie-Britannique

Sir James Douglas est connu comme le père de la Colombie-Britannique pour ses travaux innovateurs visant à établir la colonie pour la Grande-Bretagne et à assurer la position de la Compagnie de la baie d'Hudson comme la plus grande force commerciale du Nord-Ouest du Pacifique. N'est pas aussi connue, par contre, la relation de Douglas avec les premiers colons noirs de l'île de Vancouver et d'autres endroits en Colombie-Britannique. En outre, le rôle que ces premiers Canadiens ont joué pour rendre la colonie « britannique » et leurs contributions à son développement sont peu connus dans l'histoire du Canada. On connaît mal ces contributions puisque le rôle des Noirs a été effacé ou minimisé dans l'histoire du Canada.

Les documents Douglas parlent expressément des décennies centrales du 19e siècle et représentent une source précieuse d'histoire pour la province de la Colombie-Britannique, le Nord-Ouest du Pacifique, l'impérialisme britannique et la région du Nord-Ouest du territoire de la baie d'Hudson. Les lacunes qu'ils comblent dans l'histoire fondamentale des pionniers noirs de la Colombie-Britannique, sont aussi d'une grande importance. C'est à l'île de Vancouver, la colonie fondatrice, où la majorité des pionniers noirs se sont installés, mais ils ont bientôt commencé à s'installer sur le continent également, surtout dans la région qu'on appelle aujourd'hui Vancouver.

Les pionniers noirs sont débarqués à Victoria dans la colonie de l'île de Vancouver, en avril 1858. Ils avaient fui la Californie en espérant laisser derrière eux l'injustice raciale, les désavantages économiques et, pour beaucoup d'entre eux, la probabilité du retour à l'esclavage. Avant leur arrivée, ils ont envoyé une délégation à Victoria pour enquêter sur les conditions afin de savoir si elles répondaient à leurs besoins. En même temps, le nouveau gouverneur de l'île de Vancouver, James Douglas, avait besoin de colons loyaux. Ainsi, le désir de Douglas cadrait avec les plans que les Californiens avaient de quitter l'état.

À la fin de la migration finale, au moins 800 Afro-Américains s'étaient installés dans la colonie, principalement à Victoria et sur les îles avoisinantes. Ils se sont rapidement installés et ont commencé à rebâtir leur vie. Dans l'ensemble, ce groupe de colons était éduqué, avait de l'argent et apportait d'importantes compétences. Il formait le squelette « loyal » de la population de colons, concrétisant l'espoir de Douglas d'attirer des colons loyaux à la Couronne. Pendant une brève période, ces pionniers noirs ont formé la majorité de la population allochtone de l'île de Vancouver.

Les Californiens noirs ne sont pas arrivés à la colonie en tant que suppliants mais en tant qu'immigrants, libres d'agir. Leur énorme contribution au développement de Victoria et de la Colombie-Britannique – en qualité de fermiers, d'hommes d'affaires, d'entrepreneurs, d'ouvriers qualifiés, d'enseignants, de mineurs et de politiciens – est indéniable. Mifflin Gibbs, par exemple, a bâti le premier chemin de fer de la Colombie-Britannique, a occupé la fonction de maire suppléant de Victoria et a joué un rôle de premier plan dans l'entrée de la colonie dans la Confédération canadienne. Sylvia Stark, connue comme la mère de Salt Spring Island, était une sage-femme qui non seulement a mis de nombreux bébés au monde mais a également vu l'île passer de l'époque où elle représentait une frontière à l'ère moderne. Elle est morte à l'âge de 106 ans.

Les documents Douglas illustrent brillamment comment l'histoire officielle peut être utilisée pour éclairer l'expérience de peuples considérés comme marginaux et auxquels notre histoire accorde peu d'importance. En qualité d'historien des Noirs du Canada, on m'a dit plus souvent qu'à mon tour qu'il n'y a « pas grand-chose » sur l'histoire des Noirs dans un centre alors que j'arrivais toujours à y dénicher de l'information. J'ai vite appris que l'archiviste ou le bibliothécaire bien intentionné qui me répondait ainsi, ne regardait pas au bon endroit. Si on cherche dans les fiches sous le mot « Noirs », il est possible qu'on ne trouve rien. Mais si l'on fait preuve de créativité en consultant les documents de grands leaders, comme les documents Douglas, alors on peut trouver beaucoup de renseignements sur les Noirs au Canada. Douglas était l'un des « grands leaders » de l'histoire du Canada. Il faut toutefois se rappeler que ce sont les petites gens – en l'occurrence, les Afro-Canadiens – qui ont aidé à en faire un grand leader. Ses documents seront d'une immense utilité pour toute personne qui s'intéresse aux relations raciales au Canada, aux études transfrontalières, aux Noirs et à l'histoire ethnique, ainsi qu'aux études impériales.

William King et la colonie d'Elgin

De la Colombie-Britannique des années 1850, nous passons à l'Ontario, ou plutôt au Canada-Ouest, comme on l'appelait à cette époque. La colonie d'Elgin, mieux connue sous le nom de Buxton, a été une expérience utopique lancée par le révérend écossais William King et ses quelque 15 anciens esclaves. Ce sont d'ailleurs les documents de William King que nous étudions pour mieux comprendre la colonie d'Elgin.

King a hérité une propriété d'esclaves en se mariant. Fait ironique : King était un abolitionniste. Il a libéré ses esclaves puis les a amenés au Canada-Ouest. Avec des fonds levés par l'Association Elgin, il a acheté des terres dans le comté de Kent, où il a tracé une nouvelle voie avec ces nouveaux Afro-Canadiens. Buxton est devenu à la fois une bouée de sauvetage et un refuge pour les esclaves américains en fuite et pour les Noirs libres dont la sécurité et la recherche du bonheur étaient gravement affectées par des lois et coutumes extrêmement racistes aux États-Unis.

Le révérend King a pu amener ses anciens esclaves en Ontario parce qu'à l'époque, la province était devenue un véritable refuge pour les esclaves américains en fuite et les Noirs libres. Mais l'esclavage faisait partie de l'histoire et de la vie de la colonie du Haut-Canada depuis ses débuts. Des membres du clergé et du gouvernement, des fermiers, des hommes d'affaires et des entrepreneurs comptaient parmi les esclavagistes. Beaucoup d'esclaves noirs étaient arrivés avec leur propriétaire loyaliste après la Révolution américaine. En 1793, le nouveau lieutenant-gouverneur, John Graves Simcoe, a promulgué une loi interdisant l'importation de tout nouvel esclave dans la colonie. La loi n'abolissait pas l'esclavagisme en soi, n'empêchait pas l'achat et la vente d'esclaves à l'intérieur des frontières de la province et n'empêchait même pas la vente d'esclaves dans d'autres pays. La loi visait plutôt à veiller à ce que l'on rende la liberté à tout nouvel esclave arrivant dans la province après l'adoption de la loi. Ainsi, cette loi favorisait la liberté des esclaves étrangers, et non pas des esclaves qui se trouvaient déjà au Haut-Canada.

Au début de la Guerre de 1812, la nouvelle du projet de loi commençait à circuler aux États-Unis et dès 1815, les esclaves américains en fuite ont commencé à se diriger vers le Haut-Canada. Ce fut le début de l'ère du chemin de fer clandestin. En 1834, la Grande-Bretagne avait aboli l'esclavagisme dans toutes ses colonies outre-mer, y compris le Canada. Le Haut-Canada est devenu un haut lieu de la lutte contre l'esclavagisme aux États-Unis, ce qui a permis à King et aux Noirs qu'il a libérés de venir y vivre.

Toutefois, comme le fait remarquer Shannon Prince, la fondation de la colonie d'Elgin n'a pas eu lieu sans opposition. Même si le Haut-Canada offrait la liberté juridique aux esclaves américains en fuite, cela ne signifiait pas pour autant que ses citoyens étaient contre le racisme ou qu'ils croyaient à l'égalité des races. Plusieurs étaient des négrophobes qui s'offusquaient de la migration accrue des Noirs du milieu du siècle et qui s'y opposaient. Certains d'entre eux ont tenté en vain d'empêcher la création de la colonie. À son apogée, la colonie d'Elgin comptait 1 200 personnes. William King, qui était patricien et patriarche, avait établi des règles strictes. Toutefois, comme le révèlent ses documents, ce furent les Noirs eux-mêmes qui furent les principaux acteurs dans la création de leur histoire.

En même temps, on doit garder en tête que même si la colonie d'Elgin était une importante colonie exclusivement noire et qu'elle jouit aujourd'hui d'un grand prestige, elle n'était pas la seule colonie noire de l'époque. Dans la région de Windsor, un couple abolitionniste noir, Henry et Mary Bibb, a fondé la Refugee Home Society, qui avait aidé à installer, en 1870, plus de 100 familles. Aujourd'hui, de nombreux descendants de ces familles se trouvent encore dans cette région. La colonie Dawn de Dresden, en Ontario, a été fondée par l'esclave en fuite et leader abolitionniste Josiah Henson. À son apogée, Dawn disposait d'une école industrielle pour les enfants des fugitifs noirs, l'une des premières écoles de ce type au Canada. En outre, Austin Steward, un activiste antiesclavagisme noir, a fondé, en 1829, la colonie Wilberforce dans la région qu'on appelle aujourd'hui London, en Ontario. Donc, la colonie de Buxton fait partie d'un mouvement plus vaste et d'importantes réalisations des Noirs.

Ce n'est pas uniquement dans ces colonies que vivaient les Afro-Ontariens. Toutefois, ils représentaient des modèles d'initiative et de détermination. Buxton est unique parce qu'il s'agit de la colonie la plus documentée et qu'il a obtenu le plus grand soutien, notamment de l'élite presbytérienne. L'histoire de Buxton, si richement documentée par des artefacts littéraires comme les documents King, nous aide à mieux comprendre la réalité des Noirs en Ontario et au Canada au 19e siècle.

Africville en photos

L'histoire d'Africville, c'est-à-dire de la démolition et du nivellement de la communauté par le conseil municipal d'Halifax entre 1964 et 1970, a été racontée encore et encore dans la communauté afro-canadienne, surtout en Nouvelle-Écosse. Qualifiée de « pollution visuelle » par le conseil municipal, Africville a été détruite et ses résidents ont été dispersés dans différentes parties d'Halifax et de la province. Les résidents ne voulaient pas déménager, mais puisqu'ils n'avaient aucun pouvoir politique et poids économique, ils n'ont guère eu le choix. La ville refusait de voir que, pour ses résidents, Africville n'était pas un simple « taudis », mais plutôt leur foyer et leur communauté. En fin de compte, la discrimination raciale qui était au cœur de l'éviction des résidents d'Africville eu gain de cause sur eux.

Les photographies d'Africville sont chaleureuses, touchantes et poignantes. Elles illustrent les familles, les foyers et la vie quotidienne. Elles donnent un visage humain aux histoires officielles méprisantes qui ont été racontées sur Africville. L'existence de ces photos contrecarre ceux qui souhaiteraient balayer la présence et l'histoire noires de cette communauté du revers de la main.

Comme en témoignent les photos d'Africville présentées par Irvine Carvery, la colonie était un lieu de réconfort et de bien-être où régnait l'esprit communautaire. M. Carvery peut en témoigner puisqu'il a lui-même vécu à Africville lorsqu'il était enfant; il connaît donc son histoire et ses récits. Grâce au récit de M. Carvery, nous pouvons constater que l'âme d'Africville est toujours bien présente.

Les documents Mary Ann Shadd Cary

Ces documents sont les seuls à mettre l'accent sur une femme. Ils racontent la vie et les expériences historiques d'une femme noire, Mary Ann Shadd Cary, et, par extension, d'une communauté noire au milieu du 19e siècle. Mme Shadd Cary était enseignante, rédactrice et éditrice de journal, activiste abolitionniste et défenseure des droits des femmes. Ces documents apportent donc une contribution importante aux études afro-canadiennes, à l'histoire féministe du Canada, à la culture de l'imprimé et à l'éducation au Canada.

Mary Ann Shadd Cary vivait à une époque où la majorité des Noirs, hommes et femmes, étaient esclaves ou, pour ceux qui étaient libres, souffraient du racisme des Blancs. Par conséquent, le fait qu'elle soit noire et une femme apportent une importance particulière à ses diverses initiatives, qu'elle proteste contre les terribles conditions des écoles noires ségréguées ou qu'elle attire l'attention sur les souffrances des démunis. Les femmes blanches qui se lançaient dans l'activisme pour les droits des femmes n'avaient pas à s'inquiéter de la « question raciale »; elles prenaient leur couleur de peau pour acquis et contestaient rarement les privilèges qui venaient avec leur appartenance raciale. Même si elles se battaient aussi pour les droits des femmes, elles ne tenaient pas pour autant compte des femmes noires ou d'autres minorités. Cette attitude de considérer la femme blanche comme la femme « représentative » est manifeste dans toute l'histoire et l'historiographie du féminisme au Canada et aux États-Unis.

Par exemple, on considère que le féminisme canadien est né avec Emily Stowe et la Guilde littéraire féminine qu'elle a fondée à Toronto, en 1876. Toutefois, 20 ans avant, Mme Shadd Cary, une femme noire, dirigeait un journal et était une éditrice autonome. D'autres femmes noires comme Mary Bibb et Amelia Freeman, avaient également fondé des clubs littéraires et des clubs d'enrichissement mutuel féminins au début des années 1850. Mais parce que mesdames Shadd Cary, Bibb et Freeman étaient noires, elles n'étaient pas considérées par les historiens ordinaires du féminisme et des femmes comme des femmes représentatives. Leur activisme était considéré comme de l'activisme « noir », alors que les travaux de Mme Stowe et d'autres féministes blanches n'étaient pas vus comme de l'activisme « blanc » mais comme de l'activisme « féministe ».

Qu'est-ce que les historiens ordinaires du Canada ont à perdre s'ils attribuent le début du féminisme canadien à Mme Shadd Cary et à d'autres femmes noires comme elle? Les documents Shadd Cary représentent donc des outils pour émettre des théories sur le mouvement féministe au Canada et aux États-Unis. Par ailleurs, ils soulignent les problèmes de l'historiographie de mouvements comme le chemin de fer clandestin qui met l'accent sur les esclaves en fuite.

Les écrits sur le chemin de fer clandestin sont pleins d'exemples de fugitifs « pauvres et illettrés » ayant fui vers le Canada avec l'unique bagage de « vêtements qu'ils avaient sur le dos ». Ces fugitifs, nous dit-on, étaient reconnaissants d'être au Canada et embrassaient souvent le sol à leur arrivée. Mme Shadd Cary est non seulement née libre mais était également éduquée et éloquente et se percevait comme une bâtisseuse de communauté. Et elle n'était pas reconnaissante. Les articles et éditoriaux dans son journal, le Provincial Freeman, révèlent la colère qu'elle éprouvait face à la discrimination exercée contre la population noire de l'Ontario par la plus grande communauté blanche.

Ce problème n'était nulle part aussi apparent que dans le système d'éducation. En 1850, l'éducation ségréguée était devenue loi dans la province et dans la plupart des villes et villages du Sud et du Sud-Ouest de l'Ontario, les enfants noirs étaient rassemblés dans des écoles séparées de qualité inférieure. Mme Shadd Cary a utilisé les pages de son journal pour protester contre cette situation éhontée. Elle s'est également servie de son éducation pour apporter des solutions et enseigner aux enfants noirs et fonder au moins trois écoles. Même si elle déclarait que ces écoles étaient ouvertes à toutes les races, en réalité c'étaient les étudiants noirs qui s'y précipitaient parce que c'étaient eux qui en avaient le plus besoin.

Son travail d'enseignante et ses lettres adressées à diverses personnes et divers organismes sur l'éducation des Noirs et la communauté noire en général, sont une source importante de renseignements sur la vie et la culture noires du milieu du siècle. En outre, les lettres jettent un éclairage indispensable sur l'état de l'éducation dans la province et reconnaissent Mme Shadd Cary comme l'une des pionnières de l'éducation en Ontario. Le Provincial Freeman représente également un excellent exemple du journalisme et de la culture imprimée du Canada.

Dans mes travaux historiques récents, j'ai parlé de l'invisibilité de l'histoire des Noirs dans le récit dominant de l'histoire canadienne.2 Ces collections numérisées garantissent que plus jamais cela ne se produira.

Bibliographie choisie

Bibb, Henry. Life and Adventures of Henry Bibb, An American Slave. New York, publié par l'auteur, 1849, réimprimé en 2001.

Bristow, Peggy. We're Rooted Here and They Can't Pull Us up: Essays in African Canadian Women's History. Toronto, ON: University of Toronto Press, 1994.

Clairmont, Donald. The Spirit of Africville. Halifax, NS: Formac Publishing, 1992.

Cooper, Afua. « Acts of Resistance: Black Men and Women Engage Slavery in Upper Canada, 1793–1803. », Ontario History. 99, 1, (printemps 2007), p. 5 à 17.

Edmunds-Flett, Sherry. « 'Abundant Faith': Nineteenth-Century African-Canadian Women on Vancouver Island. » In Catherine Cavanaugh, éd., Telling Tales: Essays in Western Women's History. Vancouver, BC: University of British Columbia Press, 2000.

Killian, Crawford. Go Do Some Great Thing: The Black Pioneers of British Columbia. Vancouver, BC: Douglas & McIntyre, 1978.

Mensah, Joseph. Black Canadians: History, Experiences, Social Conditions. Halifax, NS: Fernwood Publishing, 2002.

Nelson, Camille et Charmaine. Racism, Eh? A Critical Inter-Disciplinary Anthology of Race and Racism in Canada. Concord, ON: Captus Press, 2004.

Perkins, Dorothy. Last Days in Africville. Toronto, ON: Dundurn Press, 2003.

Prince, Bryan. I Came as a Stranger: The Underground Railroad. Toronto, ON: Tundra Books, 2004.

Rhodes, Jane. Mary Ann Shadd Cary: The Black Press and Protest in the Nineteenth Century. Bloomington, IA: University of Indiana Press, 1998.

Ripley, C. Peter. The Black Abolitionist Papers: Volume Two: Canada. Chapel Hill, NC: University of North Carolina Press, 1986.

Smith, Dorothy Blakely. James Douglas: Father of British Columbia. Toronto, ON: Oxford University Press, 1971.

Ullman, Victor. Look to the North Star: A Life of William King. Boston, MA: Beacon Press, 1969.


1. Remarque sur la terminologie. La province de l'Ontario a d'abord été appelée Haut-Canada (de 1791 à 1842), puis Canada-Ouest (de 1842 à 1867) et enfin Ontario (de 1867 jusqu'à aujourd'hui). Ces noms sont utilisés de manière interchangeable partout dans le texte.

2. Voir la préface de l'ouvrage d'Afua Cooper intitulée, The Hanging of Angélique: The Untold Story of Canadian Slavery and the Burning of Old Montréal. Toronto, ON: HarperCollins, 2006; et La Pendaison d'Angélique : L'histoire de l'esclavage au Canada et de l'incendie de Montréal. Montréal, QC: Les Éditions de l'Homme, 2007.