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ARCHIVÉE - Femmes à l‘honneur: Leurs réalisations

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Thèmes - Cinéma

Jennifer Hodge de Silva

Photo de Jennifer Hodge de Silva

(1951-1989)
Documentariste

Jennifer Hodge de Silva
Source


La vie et l'œuvre de Jennifer Hodge de Silva ont marqué l'histoire cinématographique canadienne, et plus particulièrement le cinéma afro-canadien. Durant les années 1970, elle est l'une des premières personnes de race noire (et l'une des premières Afro-Canadiennes) à accomplir une percée majeure dans l'industrie cinématographique et télévisuelle canadienne. Son œuvre est à l'origine d'une production diversifiée de films créés par des cinéastes issus des minorités. Spécialisée dans le documentaire, qu'elle traite sous l'angle du réalisme social, elle détermine en grande partie, pendant les années 1980, la vision de la culture cinématographique afro-canadienne. Les préoccupations qu'elle expose et sa façon de travailler s'inscrivent dans un courant que l'on pourrait appeler « progressisme noir ». Les films de Mme de Silva ne portent pas que sur la communauté afro-canadienne; en effet, la cinéaste affirme que son œuvre est influencée par des intérêts variés. Ses films abordent des sujets comme la Deuxième Guerre mondiale, la réforme pénitentiaire et les peuples autochtones. Son décès, à l'âge de 38 ans, met prématurément fin à sa carrière, mais les questions soulevées dans ses films et les interprétations qu'elle en fait sont toujours d'actualité.

Jennifer Hodge de Silva naît le 28 janvier 1951 à Montréal (Québec), de feu Cullen Squire Hodge et de Mairuth Vaughan Hodge Sarsfield. Élevée dans une famille de deux enfants, elle est largement exposée dès son plus jeune âge aux arts et à la culture. Elle est également entourée durant son enfance de femmes exceptionnelles. Sa grand-mère, Anne Packwood, enseignante et travailleuse communautaire, est récompensée pour sa contribution à la communauté noire. Sa mère fait carrière dans de nombreux secteurs, dont la radiotélévision et la diplomatie, et siège au conseil d'administration de la Canadian Broadcasting Corporation (CBC) [réseau anglais de la Société Radio-Canada] et de l'Université Carleton, à Ottawa. Elle est également faite Chevalier de l'ordre national du Québec en 1985.

Jennifer commence sa scolarité à Montréal puis, à la deuxième année du secondaire, elle déménage en Europe où elle terminera ses études secondaires. En Europe, elle fréquente l'École d'humanité de Hasliberg-Goldern, en Suisse. Le programme innovateur offert par cette école et les diverses expériences qu'elle y fait lui permettent de développer ses aptitudes scolaires et linguistiques (Jennifer parle couramment le français et l'allemand, et a des rudiments d'italien), et donneront à son œuvre une perspective cosmopolite lorsque, plus tard, elle deviendra réalisatrice.

Après avoir terminé son secondaire, Jennifer revient au Canada pour fréquenter l'université, à Toronto. Elle obtient un baccalauréat (avec spécialisation) en beaux-arts du Collège Glendon de l'Université York en 1974, puis un baccalauréat en arts appliqués de la télévision du Ryerson Polytechnical Institute (aujourd'hui Université Ryerson) en 1979. En 1982, elle épouse le producteur Paul de Silva et donne naissance à une fille, Zinzi. Ce couple lance également Jenfilms Inc., la société productrice de Inside Stories (1989), un film qui brosse un portrait du quotidien de Torontois de diverses origines ethniques et qui remportera un prix Gemini. Jenfilms Inc. a créé aussi la série primée Neighbourhoods, qui porte sur l'histoire et les traits distinctifs de diverses communautés canadiennes.

La carrière cinématographique de Jennifer recouvre plus de dix années. Elle fait son apprentissage à l'Office national du film (ONF), à Montréal, où elle se familiarise avec tous les aspects du métier, comme la production, la recherche, les entrevues, le montage et la réalisation. Au cours de cette période, elle contribue à quelques films indépendants. On peut voir son travail de débutante dans le film A Great Tree Has Fallen (1973), qui porte sur la mort du roi de la nation Ashanti, au Ghana, et sur les traditions qui entourent sa succession, ainsi que dans Potatoes (1978), un documentaire de l'ONF sur l'industrie de la pomme de terre à l'Île-du-Prince-Édouard qui observe le passage de la ferme familiale aux fermes industrielles. Elle entre à la CBC comme productrice en 1982.

Son engagement dans la production et la réalisation de films reflète fidèlement l'intérêt qu'elle porte à la condition humaine et sa fascination pour les réactions des gens, ce qui n'est pas le cas des concepts abstraits d'où l'aspect humain est absent. En 1983, elle déclare en entrevue : « Au fond, j'aime voir comment les gens réagissent dans telle situation, dans telle condition, autrement dit ce qui leur arrive. » [Traduction] (Dale, p. 7) Les sujets de ses films sont présentés comme de vraies personnes, et non des stéréotypes, avec toutes leurs subtilités et contradictions, et sans préjugés quant à leurs milieux d'origine.

Jennifer Hodge de Silva collabore à la réalisation de nombreux films marquants. Lorsque l'Office national du film coproduit avec l'Office de la télécommunication éducative de l'Ontario (TVOntario) un film sur l'histoire des Noirs au Canada, elle fut choisie pour travailler avec le réalisateur Terence Macartney-Filgate en tant qu'assistante réalisatrice et productrice adjointe. Selon les observateurs, Fields of Endless Day (1978) est l'un des premiers films à aborder pleinement l'histoire des Noirs au Canada. Il couvre presque 400 ans de présence africaine au Canada, de l'arrivée des premiers Noirs au Canada au XVIIe siècle à la participation des Noirs à la guerre et à leur activisme durant la première moitié du XXe siècle. Les deux collaboreront par la suite à d'autres projets. Une semaine après l'achèvement de Fields of Endless Days, Jennifer est engagée comme productrice adjointe de M. Macartney-Filgate pour Dieppe 1942 (1979), un film en deux parties de 90 minutes réalisé pour la télévision de la CBC et portant sur l'un des événements les plus tragiques de la Seconde Guerre mondiale.

Les deux camps opposés des anciens combattants (canadiens, britanniques et allemands) ayant combattu à Dieppe participent au film, qui est tourné sur les plages où le raid s'est déroulé. Jennifer, à titre de réalisatrice adjointe, est chargée d'organiser la participation allemande au film. En 1979, dans l'une de ses rares entrevues publiées, elle décrit son expérience :

« J'ai mis une annonce dans le bulletin de l'association Dieppe Dora, publié par les vétérans de la 302e Division d'infanterie (une unité allemande) pour demander à ceux qui seraient intéressés de m'écrire à propos de leurs expériences à Dieppe... Ils étaient méfiants au départ, mais les lettres, adressées à "M. Hodge", ont fini par arriver. Lorsque je leur ai mentionné que j'étais une femme, ils ont changé ça pour "Mme Hodge". Ils ont été plutôt surpris lorsqu'ils m'ont vue, quand je suis arrivée à Dieppe pour le tournage. Ils ne s'attendaient pas à voir une personne noire. Ils ne s'attendaient pas à m'entendre parler allemand. »

[Traduction] (Telegraph-Journal « Showtime », 3  novembre 1979, p. 6)

Pour le tournage de Dieppe 1942, Jennifer Hodge de Silva doit démontrer de grands talents de négociatrice et être très persuasive pour combler le fossé entre des anciens combattants autrefois ennemis. Elle doit convaincre les vétérans allemands de la Luftwaffe ayant combattu à Dieppe de participer à ce film. Beaucoup sont réticents à cause de l'image négative d'autrefois. Jennifer réussit à les convaincre de participer au film. Comme elle le raconte, « Quelques pilotes de la Luftwaffe pouvaient parler anglais, mais parmi les vétérans de l'armée de terre, tous sauf un ne parlaient que l'allemand. J'étais la seule personne dans l'équipe de production qui pouvait facilement communiquer avec eux. » Plus tard, elle fera partie de cette collectivité d'anciens combattants : « Pendant le tournage, ils [les Allemands] s'efforçaient vraiment de comprendre ce qui s'était réellement passé à Dieppe, et de l'accepter. D'une façon ou d'une autre, ils ont senti le besoin de rencontrer ces Canadiens, même après 36 ans. Aujourd'hui, quelques-uns de ces Canadiens et de ces Allemands correspondent de façon suivie, et ils m'envoient des copies de leurs lettres. » [Traduction] (Telegraph-Journal « Showtime », 3 novembre 1979, p. 6). La CBC décerne à Jennifer le prix Anik pour sa contribution à Dieppe 1942.

Un film ayant fait époque et suscité un large débat, Home Feeling: Struggle for a Community (1983), se penche principalement sur les relations entre la police et les immigrants noirs dans le quartier torontois de Jane-Finch, une zone densément peuplée de North York située à la périphérie du noyau urbain, où sévissent de nombreux problèmes sociaux comme le désespoir et le chômage. Ce film présente aussi bien le point de vue de la police que celui des habitants de Jane-Finch. Les critiques considèrent que Home Feeling est le plus réussi de ses films, surtout en tant que documentaire réaliste et progressiste. Dans son portrait des habitants du quartier, elle traite des aspects psychologique, social et économique de leurs existences tout en évitant les superficialités et la victimisation. Elle prend soin d'obtenir des matériaux qui révèlent les contradictions et les subtilités des existences qu'elle choisit de filmer.

Home Feeling fait voir le contraste entre les rêves des habitants de Jane-Finch et la difficile réalité économique à laquelle ils doivent faire face. Le film met également en lumière les problèmes fondamentaux des membres de la communauté : conflits avec les forces de l'ordre, chômage, séparation des familles, exil. Cette expérience amènera les gens du quartier à se prendre en main et à organiser leur collectivité. Mme de Silva espère qu'il y aura une meilleure communication entre la police et la communauté, et considère qu'il est important de donner une voix à ceux qui n'en ont pas : « C'est le point de vue des gens qui ne sont jamais entendus et qui n'ont pas accès aux médias. » Elle espère également que le film entraînera des changements dans le quartier et amènera des gens de l'extérieur à comprendre « ...qu'il y a un côté très humain à Jane-Finch, qu'il y a là des gens qui font face aux réalités de la vie quotidienne, qui sont davantage que des statistiques ou quelque chose qu'il faut craindre. » [Traduction] (Dale, p. 7) Grâce au film, la collectivité a une voix, une meilleure image et de l'espoir pour l'avenir.

La vie et l'œuvre de Jennifer Hodge de Silva transcendent les frontières, notamment de race, de classe et de sexe, et son travail est reconnu à l'étranger. Ses films sont primés au Canada et aux États-Unis. Outre le prix Anik décerné pour Dieppe 1942, elle reçoit le Award for Creative Excellence (1987) du U.S. Industrial Film and Video Festival pour In Support of the Human Spirit, un documentaire sur la réforme pénitentiaire produit pour la John Howard Society of Ontario. Pour Myself, Yourself (Jenfilms, pour la section des programmes du Conseil scolaire de Toronto, 1980), une étude sur les stéréotypes raciaux dans le système d'éducation et leurs conséquences sur les membres des minorités, elle reçoit la médaille d'argent du festival du film de New York. Elle remporte également un prix de la CBC pour A Day in the Life of Canada: Yukon (1984) et le prix Chris du festival du film de Columbus (Ohio).

Jennifer produit d'autres films, dont Helen Law: Portait of an Immigrant Woman (1979), réalisé pour la série Canada Vignettes de l'ONF. Ce film dresse le portrait de Mme Law, une Chinoise ayant immigré au Canada, telle que la voit son fils, un Canadien de la première génération. Toronto's Ethnic Police Squad (CBC, 1979) porte sur l'escouade des relations ethniques de la police de Toronto, une unité de 12 hommes. Joe David: Spirit of the Mask (Jenfilms Inc, 1981) présente l'artiste Joe David, spécialisé dans l'art de la côte du Nord-Ouest, et ses masques de cérémonie. The Edenshaw Legacy (1984) expose l'œuvre de Charles Edenshaw, l'un des premiers artistes professionnels haïdas. Jennifer dirige aussi quelques épisodes de la série Neighbourhoods, soit Kensington Market (1985), avec Al Waxman comme animateur, et Outremont-Montreal Neighbourhoods (1986).

Le fait de souffrir d'une maladie mortelle n'atténue pas son intérêt pour le cinéma, qu'elle garde jusqu'à la fin de sa vie. En 1989, lorsqu'elle se trouve en France pour participer au festival du film de Cannes, Jennifer tombe malade et doit retourner au Canada. Elle décède le 5 mai 1989 à Montréal, à l'hôpital Royal Victoria, là où elle est née.

Aujourd'hui, son œuvre est toujours mentionnée dans les discussions sur les cinémas canadien et afro-canadien. Au moment de son décès, Jennifer Hodge travaillait à un scénario de long métrage, No Crystal Stair, portant sur la vie de la communauté afro-canadienne de Montréal dans les années 1930. Il était inspiré du roman du même nom, publié par sa mère, Mairuth Sarsfield, en 1997. Un film biographique, Jennifer Hodge: The Glory and the Pain (1992), présente sa vie et les thèmes de ses œuvres par le truchement d'entrevues réalisées avec des amis et des parents. Souvent, ses films figurent au programme des célébrations du Mois de l'histoire des Noirs et dans les listes de référence des cours de cinéma. En 1992, un catalogue commémoratif de films est produit par l'ONF à l'occasion du Mois de l'histoire des Noirs. Les producteurs de Black on Screen: Images of Black Canadians 1950-1990 déclarent : « Ce catalogue est dédié à la mémoire de feue Jennifer Hodge de Silva, en hommage à l'œuvre pionnière qu'elle a réalisée. » [Traduction] C'est là une description brève mais pertinente de l'héritage qu'elle nous laisse.

Une bonne partie des renseignements que contient cette biographie a été fournie par la mère et le beau-père de la cinéaste, Mairuth Hodge Sarsfield et Dominick Sarsfield.

Ressources

Bailey, Cameron. « A Cinema of Duty: The Films of Jennifer Hodge de Silva. » Dans Gendering the Nation: Canadian Women's Cinema. Publié sous la direction de Kay Armatage et al. Toronto : Université de Toronto, ©1999, p. 94-108.

« Black images. » Montreal Gazette. (15 février 1993), p. C3.

Black on Screen: Images of Black Canadians: 1950's-1990's. Montréal : Office national du film du Canada, 1992.

Brand, Dionne. « Jane/Finch Occupation. » Fuse: The Cultural Newsmagazine. Vol. 7, no 3 (septembre-octobre 1983), p. 112-114.

Dale, Stephen. « Hodge Probes Corridor Struggle. » NOW: Toronto's Weekly News and Entertainment Voice. Vol. 2, no 46 (28 juillet-3 août 1983), p. 7 et 14.

Flynn-Burhoe, Maureen. « Positive Presence of Absence: A History of the African Canadian Community through Works in the Permanent Collection of the National Gallery of Canada. » [Ottawa : Carleton University, 2003]. www.carleton.ca/~mflynnbu/PositivePresenceAbsence/ (consulté le 10 février 2004).

Hezekiah, Gabrielle. « Don't Go to Dat Place and Fool Around Like Rich Girls: Black Canadian Women Filmmakers and Video Artists. » CineAction: Radical Film Criticism and Theory. No 32 (automne 1993), p. 68-76.

Jackson Lord, Marva. « Black Canadian Film: The Hidden Story. » Publié auparavant dans Black Filmmaker Magazine. London, United Kingdom : 2001. www.griots.net/archives/focus/bcfilm.html (consulté le 10 février 2004].

« Jennifer Hodge de Silva. » Dans Some Black Women: Profiles of Black Women in Canada. Publié sous la direction de Rella Brathwaite et Tessa Benn-Ireland. [Toronto] : Sister Vision, ©1993, p. 24.

Jennifer Hodge: The Glory and the Pain [enregistrement vidéo]. Productrice, Claire Prieto. Toronto : Prieto-McTair Productions, ©1992.

Jennifer Hodge: The Glory and the Pain. A Prieto-McTair Production: Pressbook. [Toronto : Prieto-McTair, 1992].

« Jennifer Hodge: She Contacted German Vets for CBC Film. » Telegraph-Journal « Showtime ». Saint-Jean, Nouveau-Brunswick (3 novembre 1979), p. 6.

« Quest for Visibility Loses a Champion: Black Film-Maker Dies. » The Spectrum: Making Minorities Visible. Vol. 6, no 5 (15 mai 1989), p. 1.

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