Bibliothèque et Archives Canada
Symbole du gouvernement du Canada

Liens de la barre de menu commune

Liens institutionnels

Le Gramophone virtuel
Enregistrements Historiques Canadiens

Biographies

Willie Eckstein, pianiste et compositeur (1888-1963)

« The Boy Paderewski »; « Mr. Fingers »

Photo de Willie Eckstein, vers 1929

Source
Willie Eckstein, vers 1929

Bien qu'il ait été de si petite taille qu'il ne pouvait pas servir dans les rangs, Willie Eckstein est considéré comme un géant parmi les pianistes de musique populaire de Montréal dès les débuts du ragtime et du jazz au Canada. Ce musicien des plus talentueux jouait de la musique populaire à la mode pour piano et de la musique de danse au cours des années 1920 et 1930 et figure parmi les premiers Canadiens à interpréter de la musique en direct à la radio et à enregistrer des pièces de ragtime.

William Eckstein naît à Montréal le 6 décembre 1888. Il bénéficie d'une formation musicale classique pour piano dès son très jeune âge, y compris de leçons d'un professeur de l'Université McGill dès l'âge de 6 ans. À mesure que son talent s'épanouit, le garçon acquiert la réputation d'enfant prodige. Une carrière comme pianiste de concert semble se dessiner devant lui. Willie obtient en effet à l'âge de 12 ans une bourse d'études en piano à McGill. Toutefois, parce qu'il vient d'une famille à faible revenu, il abandonne cette chance pour devenir un artiste rémunéré dans des spectacles de variétés.

Willie joue du piano comme artiste de variétés durant six ans sur Broadway et dans une tournée au Canada et aux États-Unis sous le nom de « The Boy Paderewski ». Ses engagements varient : l'Exposition nationale canadienne, Karn Hall de Montréal et la Maison-Blanche aux États-Unis, où il joue une pièce pour le président Theodore Roosevelt. Après 1905, alors qu'il est toujours adolescent, Eckstein réalise avec succès une tournée de concerts en Europe qui le mène à poursuivre ses études de piano en Suède et en Allemagne.

À 18 ans, Eckstein est visiblement trop vieux pour continuer à se présenter comme un enfant prodige et il abandonne les spectacles de variétés. En 1906, il revient à Montréal et se fait une réputation d'accompagnateur talentueux pour les films muets. En 1912, il fait la démonstration de pianos pour J.W. Shaw, fabricant d'instruments de musique et commerçant de la région, et est pianiste au Strand Theatre, où on lui donne le pseudonyme de « Mr. Fingers ». Officiellement, le théâtre décrit Eckstein comme « le meilleur interprète de films de cinéma du monde », car son interprétation est bien souvent plus populaire que le film même. Selon une légende, même Sergei Rachmaninoff, qui a vu Eckstein jouer au Strand, commente ainsi son interprétation : « C'est incroyable. »

En quelques années, Eckstein établit également sa réputation d'auteur-compositeur. Le ragtime est à son niveau le plus populaire et Eckstein contribue à ce style musical en composant les pièces pour piano « Delirious Rag » et « Perpetual Rag » avec son protégé Harry Thomas (1890-1941). Thomas enregistre ces pièces sur des rouleaux perforés à New York, en 1916. (Eckstein et Thomas avaient prévu l'ère du jazz, qui n'était pas encore arrivée au Canada. Ce n'est que l'année suivante que la pièce « Livery Stable Blues » de l'orchestre Original Dixieland Jazz Band est devenue le premier enregistrement de jazz vendu au Canada.) On décrit Harry Thomas dans le Canadian Jazz Discography comme le premier véritable musicien de jazz du Canada. Son interprétation de la pièce « A Classical Spasm » démontre la technique qu'il a apprise d'Eckstein.

Photo d'Harry Thomas, protégé d'Eckstein et coauteur, vers 1920

Source
Harry Thomas, protégé d'Eckstein et coauteur, vers 1920

Le ragtime est un style de musique tout naturel pour Eckstein, puisque cette musique tire ses racines en partie de la musique classique traditionnelle d'Europe qu'on lui avait apprise, et ses autres racines sont ancrées dans la musique afro-américaine; en effet, cette musique a été créée pour et par les Afro-Américains. Des Américains de race blanche et, plus tard, des Canadiens tels qu'Eckstein voient les possibilités de cette nouvelle musique et s'en inspirent. Eckstein se spécialise dans une forme connue sous le nom de « novelty rag », caractérisée par des passages de virtuose tape-à-l'œil et un degré de difficulté technique très élevé. Il faut noter toutefois que l'interprétation d'Eckstein ne cadre pas avec la définition stricte du jazz, en grande partie parce qu'il n'improvise rien, comme le font les musiciens de jazz.

Eckstein, pendant ces années, écrit des chansons en plus de ses pièces de ragtime. Parmi ses créations, on compte plusieurs chansons patriotiques dont l'inspiration lui est venue lorsqu'on lui a refusé la chance de servir dans les forces armées à cause de sa taille de moins de cinq pieds (environ 150 centimètres). La musique est devenue la contribution d'Eckstein à l'effort de guerre; il a composé des chansons telles que « Goodbye Soldier Boy » (1917) et s'est produit lors de rassemblements. Il connaît également du succès avec des chansons populaires, notamment « You Are My All In All » (composée en collaboration avec Thomas; paroles de Walter Bruce), qui est publiée par l'entreprise Delmar de Montréal vers 1917.

Couverture de la feuille de musique de YOU ARE MY ALL IN ALL, pièce composée par Eckstein et Thomas en 1917

Source
Couverture de la musique en feuille de « You Are My All In All », pièce composée par Eckstein et Thomas en 1917

Une autre chanson dont il est l'auteur,« Goodbye Sunshine, Hello Moon » (paroles de Gene Buck), fait partie de la revue de 1919 des Ziegfeld Follies.

Couverture de la musique en feuille de la pièce d'Eckstein GOODBYE SUNSHINE, HELLO MOON, jouée dans les Ziegfeld Follies de 1919

Source
Couverture de la musique en feuille de la pièce d'Eckstein « Goodbye Sunshine, Hello Moon », jouée dans les Ziegfeld Follies de 1919

Eckstein se taille une place de choix dans le monde de la musique populaire à Montréal et au Canada. En 1919, il donne la toute première interprétation en direct à la radio en Amérique du Nord à la station de radio montréalaise XWA (qui deviendra CFCF); Eckstein accompagne au piano le chanteur Gus Hill.

À peu près à la même époque, Eckstein joue dans un des premiers groupes de jazz de Montréal; il s'agit de l'Eckstein's Jazz Band dirigé par son frère Jack. Willie joue et enregistre également avec son propre orchestre instrumental appelé The William Eckstein Trio, connu aussi sous le nom de Willie Eckstein Trio. Le groupe fait de nombreux enregistrements, y compris la pièce « Goodbye Sunshine, Hello Moon » pour His Master's Voice, où Eckstein joue un solo ragtime au piano. Ce groupe enregistre également diverses chansons populaires et ballades sentimentales telles que « That Tumble-Down Shack in Athlone » et « Burmah Moon » du lieutenant Gitz Rice. Le trio utilise ordinairement le piano, le violon et le xylophone. On peut également entendre l'interprétation dynamique et accomplie d'Eckstein dans le solo de style ragtime de la pièce « Eyes That Say I Love You » composée par Fred Fisher.

Qui plus est, Eckstein fait des enregistrements comme pianiste solo sous les étiquettes Apex et Okeh, entre autres, y compris des enregistrements sous le pseudonyme de « Vi Palmer ». Il est également l'artiste principal de l'étiquette Victor de 1929 à 1932. Il est également possible qu'Eckstein ait accompagné l'orchestre Dumbells Overseas lors d'un enregistrement (Such Melodious Racket, p. 97). Un des enregistrements les plus impressionnants d'Eckstein a lieu en 1923 : il s'agit du premier enregistrement solo au piano sur disque 78 tours de la pièce « Maple Leaf Rag », écrite par Scott Joplin, le plus illustre compositeur de musique ragtime, qui est décédé cinq ans auparavant.

Publicité annonçant l'enregistrement réalisé par Eckstein de BURMAH MOON du lieutenant Gitz Rice

Source
Publicité annonçant l'enregistrement réalisé par Eckstein de « Burmah Moon » du lieutenant Gitz Rice; parue dans le Toronto Daily Star, le 15 août 1919, p. 4

Citons, comme autre exemple d'enregistrement remarquable d'Eckstein, « Music (Makes the World Go Round) », pièce qu'il compose en collaboration avec Billy Munro. Eckstein enregistre cette chanson en 1922 avec l'orchestre de danse hot Melody Kings de Montréal, dont Munro est membre. L'enregistrement comporte un solo de piano improvisé de style jazz joué par Eckstein. Les Melody Kings sont l'un des rares groupes à enregistrer du jazz dans les années 1920 au Canada. (La musique de danse hot, habituellement jouée par des orchestres composés d'un piano, d'un saxophone et d'un cornet ou d'un trombone, est alors perçue comme du jazz. En réalité, plusieurs caractéristiques différencient ce style de musique -- et le style d'Eckstein au piano -- du vrai jazz, notamment des solos adaptés et un rythme swing plus contraignant.)

Publicité annonçant d'autres enregistrements populaires d'Eckstein; parue dans le TORONTO DAILY STAR, le 12 septembre 1919, page 4

Source
« Publicité annonçant d'autres enregistrements populaires d'Eckstein; parue dans le Toronto Daily Star, le 12 septembre 1919, p. 4 »

En 1930, le musicien polyvalent quitte le Strand Theatre lorsque la disparition des films muets sonne le glas des accompagnements au piano en direct dans les salles de cinéma. Eckstein se met à jouer dans des cabarets, à la radio et dans les premières émissions de télévision. Il divertit des auditoires dans de nombreux clubs de Montréal avant de s'établir au Château Sainte-Rose, où il est l'artiste principal à la fin des années 1930 et au début des années 1940. Son numéro comprend des duos improvisés à deux pianos avec Robert Langlois et d'autres musiciens.

En 1959, Eckstein connaît de nouveau une grande popularité dans le domaine de la chanson patriotique quand il écrit « Queen of Canada » en l'honneur de la visite royale de la reine Elizabeth II au Canada. Eckstein reçoit des lettres de remerciement pour sa chanson du palais de Buckingham, du gouverneur général Vincent Massey et du premier ministre John Diefenbaker.

À cette époque, Eckstein a diverti le public pendant plus d'un demi-siècle. Il a une influence importante sur ses collègues pianistes montréalais, de même que sur ses protégés et collaborateurs, notamment Harry Thomas et Bob Langlois. Une autre protégée digne de mention est Vera Guilaroff (1902-1976), Montréalaise et pianiste ragtime nouveau genre qui travaille de concert avec Eckstein à la radio et dans les boîtes de nuit sous le nom de « The Piano Ramblers » et qui participe à la composition de la pièce « Lonesome Rose ». Willie Eckstein ouvre la voie à une génération de pianistes de jazz canadiens, dont Oscar Peterson.

Couverture de la musique en feuille de la chanson d'Eckstein UPTOWN 6303 sur laquelle on peut voir une illustration du Strand Theatre. L'affiche à l'extérieur du cinéma porte la mention SPECIAL, WILLIE ECKSTEIN AT THE PIANO

Source
Couverture de la musique en feuille de la chanson d'Eckstein « Uptown 6303 » sur laquelle on peut voir une illustration du Strand Theatre. L'affiche à l'extérieur du cinéma porte la mention « Special, Willie Eckstein at the piano »

Au mois de mai 1963, les nombreux amis et admirateurs d'Eckstein organisent une soirée d'appréciation en vue de commémorer sa longue carrière. Ce sera sa dernière interprétation publique; plus tard, cette même soirée, Eckstein est victime d'un accident cérébrovasculaire qui l'emporte quatre mois plus tard, le 23 septembre.

La musique de Willie Eckstein est toujours vivante grâce à des artistes exécutants, y compris la chanteuse de jazz bien connue Sarah Vaughan. Il y a à peine un an, la pianiste de ragtime canadienne-française Mimi Blais a enregistré la pièce « A Musical Massacre » d'Eckstein, inspirée d'une composition de Frederick Chopin.

Eckstein était un de ces pianistes bien souvent enviés tant par des musiciens classiques que par des musiciens de jazz : il connaissait la technique classique du piano, mais pouvait donner une interprétation convaincante dans des styles populaires. Musicien polyvalent, il a laissé un legs de réalisations comme artiste, auteur-compositeur et vedette du disque.

Pour obtenir de plus amples renseignements sur les enregistrements de Willie Eckstein, veuillez consulter la base de données du Gramophone virtuel.


Références

« Eckstein, Willie ou Billy ». -- Encyclopédie de la musique au Canada. -- Sous la direction d'Helmut Kallmann et al. -- 2e éd. rev. et augm. -- [Saint-Laurent, Qué.] : Fides, 1993. -- No AMICUS 13213211

Gilmore, John. -- Who's who of jazz in Montréal : ragtime to 1970. -- Montréal : Véhicule Press, 1989. -- 318 p. -- No AMICUS 9065160

Gracyk, Tim. -- Early recordings of African Americans / early Ragtime [en ligne]. -- [Réf. du 11 juin 2003]. -- Accès : www.gracyk.com/

« The great Canadian big bands ». -- Big Bands database homepage [en ligne]. -- [Réf. du 11 juin 2003]. -- Accès : http://nfo.net/can/cl.html

Hardie, Tom. -- « Mr. Fingers » [Willie Eckstein]. -- Jazz vine. -- Vol. 3, no. 10 (1995). -- P. 3. -- No AMICUS 14710827

Litchfield, Jack. -- The Canadian jazz discography : 1916-1980. -- Toronto : University of Toronto Press, 1982. -- 945 p. -- No AMICUS 3401671

Miller, Mark. -- Such melodious racket : the lost history of jazz in Canada, 1914-1949. -- Toronto : Mercury Press, 1997. -- 288 p. -- No AMICUS 16922705

Moogk, Edward B. -- En remontant les années : l'histoire et l'héritage de l'enregistrement sonore au Canada, des débuts à 1930. -- Ottawa : Bibliothèque nationale du Canada, 1975. -- xii, 447 p. -- No AMICUS 79943. -- Publié aussi en anglais sous le titre de Roll back the years : history of Canadian recorded sound and its legacy : genesis to 1930

« Willie Eckstein » [documentation éphémère]. -- Bibliothèque nationale du Canada, Division de la musique

Retour à L'époque de la Première Guerre mondiale