Lorsque Emile Berliner a créé la Berliner Gram-o-phone Company, en 1893, l'industrie phonographique avait déjà huit ans. L'entreprise a connu des débuts tumultueux marqués par la course à l'enregistrement des brevets, l'espionnage industriel et les rivalités personnelles. Au cours des six années qui suivirent, Berliner a connu d'autres conflits qui l'ont conduit, à la fin, à décider d'abandonner le contrôle de ses brevets aux États-Unis à son associé, Eldridge Johnson, et de fonder une compagnie indépendante au Canada.
Peu après avoir inventé le phonographe en 1877, Thomas Edison a créé la première entreprise consacrée à l'enregistrement sonore, la Edison Speaking Phonograph Company. Celle-ci comptait cinq actionnaires, dont Gardiner G. Hubbard, le beau-père d'Alexander Graham Bell. L'entreprise a acheté le brevet du phonographe à feuille d'étain pour 10 000 $ et une garantie de 20 p. 100 sur tous les profits subséquents. Toutefois, après les premières démonstrations de la nouvelle invention, comme celle exposée à Rideau Hall, la compagnie est mise en veilleuse et Edison s'est consacré à autre chose.
En 1886, les Bell et Tainter forment l'American Graphophone Co. en vue de fabriquer et de vendre le graphophone. Cela a incité Edison à renouer son intérêt pour le phonographe dans une tentative de raffermir son contrôle sur la technologie de l'enregistrement sonore et de réorganiser sa société originale, devenue la Edison Phonograph Co. en 1887. À cette même époque, Edison a adopté des modifications de certaines des innovations de Bell-Tainter pour créer un phonographe amélioré utilisant des cylindres de cire solide et un style dont la pointe est en saphir. C'est ce type de phonographe qui a servi à faire le plus vieil enregistrement 1 survivant, qui consiste en un message de Lord Stanley, gouverneur général du Canada, destiné aux habitants et au président des États-Unis.

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Salle d'écoute de phonographe à un point de jonction avec la Pennsylvania Railroad, 1891-1892
Même s'il y avait déjà une grande concurrence entre ces deux rivaux, la Edison Phonograph Company et la American Graphophone Company ont toutes deux accepté de permettre à un riche homme d'affaires, Jesse Lippincott, de fonder la North American Phonograph Co. en 1888; cette compagnie devait superviser un réseau de vente composé d'entreprises locales ayant un permis pour louer des phonographes et des graphophones comme machine à dicter. M. Lippincott a accepté d'investir 200 000 $ dans la American Graphophone Company et d'acheter 5 000 machines par année. Il a acheté le contrôle des brevets d'Edison pour 500 000 $, et Edison a mis sur pied la Edison Phonograph Works afin de fabriquer et de développer le phonographe. Toutefois, la compagnie de Lippincott est très vite vouée à l'échec et, en 1890, la North American Phonograph Company fit faillite. Edison, en tant que principal créancier, a repris l'exploitation de l'entreprise. Lorsqu'il s'est rendu compte qu'il ne pourrait pas affirmer son contrôle sur les détenteurs de permis locaux, il a réorganisé la compagnie et a fondé la National Phonograph Co. en 1896.
Entre temps, une des compagnies originales, fondée indépendamment de la North American Phonograph Co. et, de ce fait, à l'abri de la prise de contrôle par Edison, est devenue un chef de file dans l'enregistrement de cylindres pour les phonographes payants. Il s'agit de la Columbia Phonograph Co., et lorsque la North American Phonograph Co. a fait faillite, la Columbia est devenue le seul vendeur autorisé en Amérique du Nord.
Tandis qu'Edison était aux prises avec la faillite de la North American Phonograph Co. et que Columbia s'établissait comme joueur important, Berliner a sauté d'emblée dans le jeu et est venu compliquer la querelle. En 1893, il a établi la United States Gramophone Co. afin d'attirer les investisseurs pour le gramophone. Il a engagé les frères Fred et Will Gaisberg, anciens employés de Columbia qui possédaient déjà une certaine expérience de l'enregistrement et, ensemble, ils ont formé un syndicat financier basé à Philadelphie qui a accepté de verser 25 000 $ pour le financement de l'entreprise de Berliner. La Berliner Gram-o-phone Co. a été établie à Philadelphie pour fabriquer de l'équipement pour l'enregistrement sonore ainsi que des disques sous le permis de la United States Gramophone Co., qui a conservé le brevet du gramophone. Berliner et Gaisberg ont alors retenu les services de Frank Seaman pour qu'il se charge de la publicité, de la distribution et de la vente du gramophone. À cette fin, Seaman a formé une troisième compagnie appelée la National Gramophone Co. À la fin, la Berliner Gram-o-phone Company s'est retrouvée mêlée à une querelle judiciaire avec Seaman et la Universal Talking Machine Co. (une compagnie affiliée à la National Gramophone Co.), qui a expulsé Emile Berliner de l'industrie du gramophone aux États-Unis.
En 1898, l'entreprise du gramophone était florissante et les dirigeants de Columbia commençaient à s'inquiéter. Peu disposée, ou peut-être incapable, de faire concurrence sur le marché sans un avantage supplémentaire, Columbia a décidé d'obtenir les brevets de Berliner. Une poursuite judiciaire complexe s'en est suivie, et a mis en cause non seulement la American Graphophone Co./Columbia Phonograph Co. et la Berliner Gram-o-phone Co., mais également Edison Phonograph Works, F.M. Prescott (un exportateur) et Frank Seaman. À la fin du conflit, le tribunal a émis une injonction empêchant Berliner d'utiliser le mot « gramophone » sur l'un ou l'autre de ses produits vendus aux États-Unis. Cette situation l'a poussé à fonder la compagnie E. Berliner Montreal, en 1899, qui détiendrait des droits exclusifs sur les gramophones et les disques au Canada (selon un brevet canadien obtenu en 1897), ainsi qu'à vendre les droits de ses brevets américains à son associé Eldridge Johnson, d'abord engagé par Berliner et Gaisberg pour concevoir un moteur efficace pour le gramophone. En 1901, Johnson a créé la Victor Talking Machine Co., et a repris les intérêts américains de Berliner. Pour l'instant, les relations entre Victor et les affiliés internationaux Berliner, y compris E. Berliner of Canada, étaient cordiales.

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Magasin de la Berliner Gram-o-phone Company situé au 2315-2316, rue Sainte-Catherine, à Montréal

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Salle d'exposition principale du magasin de la Berliner Gram-o-phone Company, en 1913
Selon la loi canadienne de l'époque, un brevet était protégé uniquement si le fabricant établissait la production au Canada, et Berliner ne demandait pas mieux que de s'y soumettre. Il a importé l'équipement des filiales américaines, a établi un atelier dans des locaux loués de Bell Telephone Co., et a ouvert un magasin au 2315-2316, rue Ste-Catherine, à Montréal. La compagnie a entrepris une campagne de promotion intense du gramophone en soulignant le volume, l'endurance et l'économie d'espace du disque par rapport au cylindre. La campagne de publicité a également servi à mettre les concurrents de Berliner en garde contre toute contrefaçon des brevets de la compagnie et à déconseiller les consommateurs d'acheter toute imitation d'équipement et d'enregistrements. Il n'a pas fallu beaucoup de temps pour que E. Berliner, et Emmanuel Blout, engagé comme directeur général, deviennent prospères.

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Publicité pour E. Berliner, Montréal, montrant le logo HMV nouvellement commercialisé, en 1900

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Publicité pour E. Berliner, Montréal, parue en 1901

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Publicité pour E. Berliner, Montréal, parue en 1903
Il a été décidé d'incorporer l'entreprise et, en 1904, la Berliner Gram-o-phone Company of Canada a reçu une charte, dont les actionnaires étaient Emmanuel Blout, Joseph Sanders, Charles Gartshore, Robert Shaw et Herbert Samuel Berliner, fils d'Emile. Blout, Sanders et Herbert Berliner ont été nommés directeurs de la nouvelle société. Un studio d'enregistrement a été mis sur pied et, en 1906, une nouvelle usine a été construite à l'intersection des rues St-Antoine et Lenoir, un des premiers bâtiments en béton armé de Montréal. En 1909, la compagnie a subi une réorganisation et a été rebaptisée Berliner Gram-o-phone Company; Emile Berliner en a assumé la présidence, Herbert a été nommé vice-président et directeur général et le plus jeune fils d'Émile, Edgar, a été nommé secrétaire-trésorier. Blout est retourné aux États-Unis.

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Herbert et Emile Berliner, vers 1915

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Publicité montrant l'usine et le siège social de la Berliner Gram-o-phone Company à Montréal, en 1918
Malgré le fait que Columbia et Edison avaient déjà pénétré le marché canadien à ce moment-là, et que l'industrie serait bientôt accessible aux compagnies indépendantes en raison de l'expiration du brevet original, Berliner était nettement le chef de file dans l'industrie de l'enregistrement au Canada. En dehors des questions de commodité et de qualité, le statut de la compagnie peut être attribué à la conduite presque impitoyable de Berliner envers ses dépositaires. Pendant de nombreuses années, il a exigé que ses détaillants vendent uniquement des produits Berliner et qu'ils les vendent aux prix fixés par la compagnie. Malgré la résistance incroyable à cette politique manifestée par les marchands de disques, ainsi que dans un éditorial publié dans le Canadian Music Trades Journal (novembre 1914), contre lequel la compagnie a intenté une poursuite et a gagné, Berliner a refusé d'assouplir sa politique.

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Éditorial dénonçant les politiques de la Berliner Gram-o-phone Company, publié dans le Canadian Music Trades Journal, en 1914. Berliner a poursuivi le journal pour diffamation et a gagné. La compagnie a renoncé aux dommages-intérêts et le journal a présenté des excuses spontanées

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Excuses présentées par John A. Fullerton, rédacteur en chef du Canadian Music Trades Journal à la Berliner Gram-o-phone Company; publiées dans le journal en novembre 1915
Au moment même où l'on assistait à une hausse des ventes, au cours de la Première guerre mondiale et immédiatement après, Herbert Berliner a décidé de réduire le nombre d'enregistrements importés des États-Unis par la compagnie dans le but de réduire les frais de droits d'auteur versés à Victor. En 1916, Herbert, par l'entremise d'une filiale, His Master's Voice, a introduit la série 216000 consacrée aux enregistrements canadiens. Plus tard, une série exclusivement canadienne-française a été lancée dans la série 263000 de HMV. Dès 1920, la majorité des disques de la Berliner Gram-o-phone Company étaient enregistrés et gravés au Canada. Victor a été vexé par cette situation et a dû exercer une pression considérable pour que Herbert Berliner quitte son poste de direction. La façon dont la compagnie est arrivée à ses fins restera toujours un mystère. Cependant, en 1921, Herbert Berliner a démissionné de la Berliner Gram-o-phone Company pour se consacrer à la Compo Company, de Lachine, au Québec, qu'il avait fondée de façon indépendante en 1918 pour fabriquer des disques pour d'autres étiquettes. Son jeune frère Edgar a assumé la présidence et la direction de Berliner; les séries HMV ont été éliminées graduellement et remplacées par les enregistrements Victor. En 1924, Victor a acquis des intérêts majoritaires dans la Berliner Gram-o-phone Company, et en a changé le nom pour la Victor Talking Machine Company of Canada. Edgar est demeuré président tandis que les autres directeurs étaient également des directeurs actifs de la compagnie américaine.

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Annonce de la nouvelle usine de pressage de disques de la Compo, parue dans le Canadian Music Trades Journal en octobre 1919
Pourtant, même la formidable Victor Co. n'a pu résister à l'augmentation de la prédominance de la radio dans l'industrie de l'enregistrement sonore et, en 1929, RCA (Radio Corporation of America) a fusionné avec Victor, y compris avec la Victor Talking Machine of Canada, pour créer RCA Victor. Emile Berliner mourut la même année, à l'âge de 78 ans. L'année suivante, Edgar Berliner a démissionné de la présidence de Victor of Canada, rompant ainsi le dernier lien que la famille entretenait avec la compagnie et mettant réellement fin à la première époque de l'enregistrement sonore au Canada.
1 Nul ne sait où se trouve le cylindre original, enregistré le 11 septembre 1888, mais un réenregistrement en a été fait en 1935.