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ARCHIVÉE - Anciens messagers, nouveaux médias : l'héritage d'Innis et de McLuhan

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Essais : Les archives en tant que média

Michael Cheney : Le monopole du savoir : pour comprendre Harold Innis et ses archives

Michael Cheney, professeur et attaché supérieur de recherches, Institute of Government and Public Affairs, University of Illinois

Les historiens des communications donnent régulièrement Harold Innis pour l'une des figures marquantes de leur discipline. Dans ses travaux portant sur l'histoire des communications, Innis propose plusieurs concepts clés qui expliquent l'histoire, dont le plus important, le « monopole du savoir », permet de saisir son point de vue sur les communications -- point de vue qui transcende la démarche propre aux médias de communication à laquelle on l'associe parfois. Étudiant l'histoire des communications au fil du temps, Innis affirme que, lorsque les civilisations contrôlent un média de communication dominant, qu'il s'agisse d'écriture ou d'imprimerie, elles déterminent comment on obtient et diffuse le savoir. Définir ce à quoi pensent les gens et avec quoi ils le pensent explique une grande part des travaux publiés d'Innis, et précise les défis de ceux qui souhaitent aller au-delà de ses études actuellement disponibles.

Les énigmatiques travaux d'Innis en communication, produits en moins de 10 ans, laissent les savants contemporains perplexes. Sa démarche, les concepts qu'il élabore, et même l'éventail de documents et ressources utilisés défient les notions conventionnelles d'érudition. Aujourd'hui encore, ses livres et articles accessibles exigent du lecteur une grande concentration, et lui demandent de suspendre certaines facultés critiques typiques, afin qu'il puisse comprendre le flux de réflexion et la direction que poursuit l'auteur.

À l'instar des travaux difficiles à saisir d'autres savants, les études en communication d'Innis s'éclairent lorsqu'on les présente et les explique. C'est le cas de Empire and Communications, ouvrage dans lequel Innis présente l'histoire des communications depuis ses premiers balbutiements en Égypte, à Babylone et en Grèce. L'essai ne comportait, à sa première parution, que très peu de notes; ces dernières saisissent l'essentiel de l'idée dont il est question, mais Innis ne s'y étend pas, et n'explique pas non plus la relation entre la citation et les détails du texte. Cependant, dans le laps de temps écoulé entre la première et la seconde édition, Innis annote davantage le texte -- ajoutant des références, des commentaires, et facilitant en général la lecture afin que le lecteur puisse mieux saisir ses points de vue. Empire and Communications est l'un des rares exemples de ses travaux pour lequel nous disposons des commentaires et révisions d'Innis.

L'un des premiers articles qu'Innis a publié sur l'histoire des communications, intitulé « The Newspaper in Economic Development », illustre parfaitement le défi auquel se heurtent souvent ses lecteurs. L'article, écrit dans le style dense typique d'Innis, couvre une période allant des années 1600 aux années 1910, et fait usage d'un grand éventail de références et de points de vue. Comme Empire and Communications, l'article nécessite notes et commentaires additionnels. Il serait logique que le chercheur désireux d'analyser cet article explore les archives d'Innis pour vérifier les documents disponibles qui concernent l'article et d'autres travaux en communication. Quels brouillons sommaires, esquisses, lettres à des collègues ou notes le chercheur peut-il découvrir qui clarifieraient le contenu de l'article? Cependant, on ne trouve dans les archives qu'un ensemble de documents qui, plutôt que de l'éclairer, sèment la confusion.

Innis travaille, pour son projet continu en histoire des communications, à partir d'un manuscrit qui comporte plus de 1 500 pages de documents et s'étend des premiers temps de l'histoire à la fin du XIXe siècle. Il recourt aussi à un ensemble de fiches dans lesquelles il note les idées dont il fera peut-être usage et, sur des feuilles de papier qu'il découpe en unités distinctes, il consigne commentaires et citations qu'il inclura dans son projet. Ainsi que l'ont expliqué de nombreux chercheurs, Innis utilise régulièrement ces documents selon une méthode de découpage et de collage, mais il ne les associe que rarement au texte.

Quiconque chercherait dans les archives d'Innis un document à mi-chemin entre notes brutes et texte rédigé serait déçu. En effet, Innis a laissé, après sa mort, des archives riches de notes et autres documents variés, ainsi que diverses publications qu'il a produites, mais elles ne contiennent que peu d'ébauches intermédiaires. De fait, les 1 500 pages de « A History of Communications », base de données qu'Innis utilise pour son travail, sont une retranscription dactylographiée d'un manuscrit par la suite mis au rebut.

On raconte qu'au cours des rangements faits après la mort d'Innis, des documents ont été déplacés et jetés. Dans les années qui ont suivi, divers projets relatifs à Innis ayant été achevés, on a retiré des archives actuelles, sans trop y porter attention, des dossiers de recherche dont l'apport aurait pu être essentiel. Divers motifs ont justifié un tel ménage; néanmoins, les spécialistes d'Innis disposent de moins de documents intermédiaires et de travaux en cours que ce à quoi ils pourraient s'attendre, dans la mesure où ses recherches ont été interrompues peu avant leur aboutissement.

Ironiquement, les archives d'Innis constituent, de maintes façons, un monopole du savoir. Elles sont en cela semblables à toutes les archives au monde -- dépositaires d'une information et de documents collectionnés qui, malgré quelques concertations et le travail d'édition, présentent les documents et l'individu sous un certain jour. Pour le spécialiste de l'archivage, qu'il s'intéresse aux travaux de Innis, à toute autre personne ou à tout autre sujet, reconnaître la façon dont les pensées sont façonnées et les questions auxquelles on peut répondre à partir de données d'archives constitue exactement le genre de réaction que nous devrions avoir, selon Innis, devant tout monopole du savoir.

Tout comme Innis, les chercheurs repensent l'histoire des communications, et tentent de comprendre son besoin de repenser son travail et son sujet, et de reconnaître le monopole du savoir que ses archives constituent.

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