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ARCHIVÉE - Anciens messagers, nouveaux médias : l'héritage d'Innis et de McLuhan

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Essais : Les archives en tant que média

Kim Sawchuk : La matérialité, la mémoire mécanique et les archives en tant que média

Kim Sawchuk, professeure agrégée, Département des études en communication, Université Concordia

Les archives recèlent d'une variété d'artefacts, ou « riches » médias, dont on reconnaît la valeur potentielle pour les futures générations. Selon Harold Innis, tous les médias -- lettres sur papyrus, traces photographiques sur celluloïd, tablettes de pierre -- ont un biais qui privilégie la communication soit dans le temps, soit dans l'espace. Les médias électroniques, par exemple, en raison de la rapidité de l'information, évacuent l'importance de la distance que parcourt la communication. À l'inverse, les tablettes de pierres, difficiles à graver et davantage encore à transporter, favorisent la continuité à l'intérieur d'une communauté.

En termes innisiens, si l'on considère les médias en tant que technologies de la communication qui privilégient le temps ou l'espace selon des modes divers, on peut étudier les archives comme média de communication, et non pas seulement comme dépôt d'artefacts. Prenez par exemple la différence entre les documents conservés aux archives et les fonds d'une bibliothèque. Hormis les collections de livres rares, on peut trouver les documents que possède une bibliothèque donnée dans au moins une autre bibliothèque, et il est possible de faire sortir des locaux, pour un temps déterminé, la plupart des articles de la collection. Pour leur part, certaines archives autorisent la reproduction de documents, souvent à fort prix; cependant, ces dossiers et enregistrements ne circulent pas aisément au-delà du lieu où ils sont conservés. On ne peut les emprunter, ni faire un prêt entre bibliothèques -- ils sont ancrés dans le temps et l'espace des archives mêmes. Aborder les archives comme média souligne leur caractère d'instrument organisationnel complexe, qui facilite ou entrave la communication individuelle et sociale d'événements passés, avec les générations futures, par l'instanciation de protocoles déterminés et de règles d'accès.

Innis s'interroge sur les biais qui marquent les relations de temps et d'espace dans tous les médias, et sur l'institutionnalisation de l'autorité que ces derniers produisent. C'est ce que traduit son expression « monopoles du savoir ». Selon lui, la construction de bibliothèques au cours de l'histoire, et le travail des scribes, qui occupaient « une fonction stratégique dans la bureaucratie centralisée de l'époque 1 » [traduction libre], indiquent que la bibliothèque ou les archives, pouvaient devenir un « extraordinaire instrument de pouvoir impérial 2 » [traduction libre]. Innis ne prétend pas qu'il faut bannir bibliothèques et archives, mais il se méfie des tendances à centraliser et à standardiser qu'imposent les moyens mécaniques de collecte de données apparus à la fin des années 1940.

Innis nous prévient : les archives ne transmettent pas le savoir de façon neutre; elles déterminent la mémoire culturelle et notre façon de penser. Tout conserver aurait-il l'effet de privilégier « l'accumulation au détriment de la synthèse »? Comment un changement des médias dominants usurperait-il les anciens détenteurs d'un monopole -- et qui serait alors marginalisé? Qui décide de ce qui a une valeur? Qui y aura accès? Comment l'information sera-t-elle diffusée?

En créant des archives, on ne s'appuie pas seulement sur les événements passés. Les archivistes qui obéissent aux mécènes doivent évaluer ce qui sera utile aux sociétés futures. Ils ne peuvent ignorer que l'importance culturelle accordée à certains objets peut changer; on se rappellera certains, d'autres seront délibérément oubliés. Ce qu'on élimine, tout autant que ce que l'on conserve, interdit les revendications de chercheurs qui tentent de trouver « la preuve » que recèle toute collection d'archives. Des chercheurs qui, comme moi, cherchent des traces de la participation des femmes à la vie civile ne le savent que trop.

Considérer les archives en tant que média lié aux divers monopoles du savoir met l'accent sur les politiques de conservation et de recherche, leur financement, et la relation qui existe entre la recherche et les technologies médiatiques. Les institutions doivent avoir sans cesse la possibilité d'entreposer et de maintenir une collection, et d'en connaître la valeur.

On peut soutenir que, avec l'avènement des technologies numériques, les archives deviendront un média de communication différent. Base de données virtuelle en ligne reliée par un vaste réseau hypertextuel, les archives numériques n'auraient pas de murs, et permettraient à tout un chacun d'entrer des données ou d'y accéder de partout et en tout temps. Dans cette déclaration utopique, les archives ne sont même plus archivium, ou maison du magistrat; elles ressemblent davantage à une ville qui ne cesse de s'étendre et de croître, et qui renferme de multiples chemins 3. L'idée traditionnelle d'archives qui conservent des documents uniques en un lieu donné viendrait à disparaître.

Les relations de pouvoir se transformeront obligatoirement au cours de cette numérisation des archives. Innis nous met cependant en garde : la matérialité d'un média donné nous force à tenir compte de la nature physique des documents disponibles. Les particularités matérielles des artefacts médiatiques et leurs modes de communication influent sur l'archivage comme sur la communication.

Je travaille actuellement à un projet qui souligne la complexité propre au processus de traduction d'objets fragiles du passé en forme numérique destinée au futur. Mon équipe de recherche s'affaire à numériser une collection de plus de 1 000 illustrations anatomiques dessinées par des femmes au cours des années 1940, femmes qui ont travaillé en marge et aux frontières de la médecine, et dont on n'a pas suffisamment reconnu l'apport. Nous devons procéder à des essais pour déterminer la résolution optimale d'un éventail d'images : photographies, dessins au trait, aquarelles et illustrations réalisées à la poussière de carbone. Certaines images, plus grandes qu'un scanneur conventionnel, appellent une démarche particulière, sans parler de l'investissement dans une autre technologie. Il sera peut-être nécessaire de choisir entre scanner à haute ou à basse résolution afin d'accélérer l'accès aux images numérisées. Il ne faut pas perdre de vue que toute base de données archivistique doit permettre à l'utilisateur d'accéder aux documents à partir de technologies et de plateformes diverses, à défaut de quoi il se formera un nouveau monopole du savoir, qui favorisera les utilisateurs ayant accès aux outils les plus perfectionnés. En bref, la matérialité du média est importante lorsque nous travaillons à créer nos archives d'images numérisées.

En raison des inscriptions qu'ils comportent, les artefacts véhiculent une communication, mais ils nous parlent également des valeurs établies au moment et à l'endroit où ils ont été créés, à cause des médias utilisés, et en raison des utilisateurs, imaginés ou non, ainsi exclus par la faute de la technologie. Attirer l'attention sur les archives en tant que médias, et non pas simplement comme espace ou lieu, c'est comprendre les archives comme machines à mémoire qui établissent notre sens de l'histoire et facilitent la communication entre les éventuels utilisateurs des générations passées, actuelles ou futures.

Notes

1. Harold Innis, The Bias of Communication (nouvelle édition),sous la direction de Paul Heyer et David Crowley, Toronto, University of Toronto Press, 1995, p. 135.

2. Innis, The Bias of Communication, p. 13.

3. Mike Featherstone, « Archiving Cultures », British Journal of Sociology, vol. 51, no 1 (janvier/mars 2000), p. 161-184.

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