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ARCHIVÉE - Un vrai compagnon et ami :
Le journal de William Lyon Mackenzie King

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Au cœur du journal

Politiques, thémes et événements marquants de la vie de King

Mackenzie King à Berlin

William Lyon Mackenzie King, premier ministre du Canada pendant vingt-deux ans, visita Berlin (Allemagne) à trois reprises au cours de sa vie, d'abord en 1900, comme étudiant, puis en 1937 et 1946, à titre de premier ministre. Dans son journal, l'un des plus fascinants documents de l'histoire du Canada, il relate ces visites avec beaucoup de précision.

Mackenzie King s'intéressait entre autres à Berlin en raison du fait qu'il était né et avait passé son enfance à Berlin... en Ontario. Cette ville de l'Ontario changea de nom en 1916 pour devenir Kitchener, mais, pour King, elle resta Berlin. Lorsqu'il était à Berlin, en Allemagne, il parlait souvent de sa ville natale du même nom au Canada.

Mackenzie King, 1899

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Mackenzie King, 1899

King à l'âge de 25 ans, lors de sa première visite à Berlin, Allemagne, en mars 1900.

King se rendit à Berlin pour la première fois le 21 mars 1900, à l'âge de 25 ans, et il y resta deux mois. Il bénéficiait d'une bourse de voyage de la Harvard University et se trouvait alors en Angleterre depuis octobre 1899. Il était parmi les meilleurs étudiants diplômés de Harvard en sciences sociales et préparait sa thèse de doctorat sur les difficultés syndicales dans le secteur du vêtement.

À Berlin, King demeura dans une maison située au 70 de la rue Kaiserin Augusta, chez le professeur Anton Weber, sa femme et ses deux filles, Dorothea et Susi. Il finit par nourrir un grand attachement pour eux. Il fut présenté aux Weber par le révérend J.F. Dickie, ministre de l'Église américaine à Berlin et vieil ami de la famille King. Dickie avait marié les parents de King et baptisé tous leurs enfants.

Dans le cadre de la préparation de sa thèse, King lut et traduisit des livres et des articles allemands sur les problèmes ouvriers. Il suivit des cours à l'université et tâcha d'apprendre à mieux s'exprimer en allemand. Il travaillait dur, mais il s'associa progressivement à des activités sociales, se sentant coupable de ne pas en faire plus. Il fut invité à des thés, des dîners et des fêtes et y rencontra un certain nombre d'Américaines et d'Anglaises. Il passait également beaucoup de temps avec Dorothea Weber et ses amies. Après une fête qui dura jusqu'à quatre heures du matin, il écrivit dans son journal : « Quelle folie et quelle perte de temps que toute cette affaire! Quels idiots sommes-nous, nous mortels! » [Traduction] (Journal, 5 mai 1900)

Berlin comptait plus de trois millions d'habitants en 1900, mais la maison où demeurait King se trouvait tout près du Tiergarten, un parc de plusieurs centaines d'acres. Il s'y promenait presque tous les jours et écrivit à ses parents le 16 avril : « J'ai grand plaisir à me promener dans le Thiergarten [sic] tout proche, à contempler la floraison et la feuillaison printanières, les oiseaux de retour et les jours plus clairs. » King avait apporté avec lui une bicyclette, avec laquelle il parcourut toute la ville. Un jour, tandis qu'il roulait, il rencontra le Kaiser Wilhelm II et sa suite, faisant de l'équitation dans la Grunewald, un parc forestier de Berlin. King leva son chapeau pour le saluer, mais, lorsque le Kaiser lui lança un regard « très dur », il se demanda s'il avait levé son chapeau suffisamment haut. [Traduction] (Journal, 11 avril 1900)

Tandis qu'il était à Berlin, King espérait obtenir un poste de professeur à Harvard. Il attendait impatiemment une lettre, mais rien ne vint. Un mois après avoir quitté Berlin, il reçut deux offres d'emploi : un poste à temps partiel à Harvard et un poste de rédacteur au Labour Gazette, à Ottawa. Après mûre réflexion, il décida d'aller à Ottawa.

Itinéraire prévu pour la visite de Mackenzie King à Berlin, Allemagne, 1937

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Itinéraire prévu pour la visite de Mackenzie King à Berlin, Allemagne, 1937

Au terme de son séjour à Berlin, il conclut qu'il avait passé trop de temps avec la société anglaise et pas assez à parler allemand. Il trouvait l'Allemagne trop militariste, mais son séjour à Berlin lui avait plu. Il lui fut difficile de quitter la famille Weber, et des larmes furent versées lorsqu'ils se dirent au revoir. Il resta en contact avec eux pendant des années, et, le 25 décembre 1927, il écrivait à Dorothea Weber Rushbrooke « je ne pense jamais à vous et à votre famille sans me rappeler certains des meilleurs souvenirs de ma vie ».

En juin 1937, Mackenzie King, alors âgé de 62 ans, retourna à Berlin pour rencontrer le chancelier allemand Adolf Hitler. King avait songé à faire cette visite l'année précédente, mais il en avait été découragé par O.D. Skelton, son sous-secrétaire d'État aux Affaires extérieures. À la fin des années 1930, la politique étrangère officielle du Canada était isolationniste. Rien ne devait entraver le maintien de l'unité nationale. Mais King avait montré des compétences remarquables de médiateur des conflits de travail, et il avait le sentiment qu'il pouvait employer ses talents à éviter une autre guerre mondiale. King n'avait pas prévu d'aller voir Hitler lorsqu'il se rendit en Angleterre pour le couronnement de George VI, mais il décida d'y aller après avoir reçu une invitation de Joachim von Ribbentrop, ambassadeur de l'Allemagne en Grande-Bretagne, et y avoir été encouragé par le gouvernement britannique.

Arrivé à Berlin le 27 juin, King prit une chambre à l'hôtel Adlon. Les deux premiers jours, on l'emmena visiter des camps de jeunes, des camps de travail, le zoo de Berlin et le stade olympique, où il suivit un certain nombre de compétitions sportives depuis le siège qu'Hitler avait occupé aux Jeux olympiques de 1936.

Mackenzie King à la cérémonie d'ouverture de la compétition de sports allemande au Stade olympique de Berlin, en Allemagne, 1937

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Mackenzie King à la cérémonie d'ouverture de la compétition de sports allemande au Stade olympique de Berlin, en Allemagne, 1937

Le 29 juin au matin, King rencontra Hermann Goering, ministre allemand de l'aviation. Ils eurent un entretien d'une heure et demie au sujet du commerce entre le Canada et l'Allemagne, des relations entre le Canada et la Grande-Bretagne et de l'expansion de l'Allemagne en Europe. Lorsque Goering déclara que l'Angleterre était en train d'essayer de contrôler les actions de l'Allemagne, King répondit que « ce qui préoccupait surtout l'Angleterre, c'était le danger d'une action rapide et précipitée qui risquerait d'enflammer toute l'Europe. » [Traduction] (Journal, 29 juin 1937) À la fin de la rencontre, King invita Goering à se rendre au Canada, et Goering répondit qu'il aimerait faire une grande chasse au wapiti ou à l'ours. King lui promit de prendre des dispositions en ce sens s'il décidait de venir.

King se rendit ensuite au Palais d'Hindenburg pour y rencontrer Hitler. L'entretien dura plus d'une heure. King montra à Hitler sa propre biographie par Norman Rogers et attira son attention sur une photo de la maison où il était né, à Berlin (Ontario) : « J'ai dit à Herr Hitler que j'avais apporté ce livre pour lui montrer où j'étais né et les liens que j'avais avec le Berlin d'Allemagne par l'intermédiaire du Berlin d'Ontario. » [Traduction] (Journal, 29 juin 1937) King parla de son séjour à Berlin 37 ans auparavant et de sa vie chez les Weber, de l'autre côté du Tiergarten.

Mackenzie King en compagnie d'officiers allemands au Stade olympique de Berlin, Allemagne, 1937

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Mackenzie King en compagnie d'officiers allemands au Stade olympique de Berlin, Allemagne, 1937

King fit l'éloge du travail constructif du régime d'Hitler, puis fit allusion à la crainte et aux soupçons que suscitait le réarmement de l'Allemagne. Hitler déclara que l'Allemagne se réarmait pour être respectée et imputa les difficultés de son pays au Traité de Versailles. Il dit à King : « Quant à la guerre, il est inutile de craindre l'Allemagne. Nous n'avons aucun désir de faire la guerre, notre peuple ne veut pas la guerre, nous ne voulons pas la guerre. » [Traduction] (Journal, 29 juin 1937)

King mit l'accent sur le fait que le Canada était une nation libre et indépendante, même s'il faisait partie de l'Empire britannique. Il ajouta cependant que, en cas d'agression de quelque origine que ce soit, tous les pays du Commonwealth se serreraient les coudes. Lorsque Hitler se plaignit des Britanniques, King lui assura que l'Angleterre voulait la paix. À la fin de l'entretien, Hitler donna à King une photo de lui-même autographiée et encadrée.

King fut impressionné par Hitler. Il écrivit : « Mon impression de l'homme tandis que j'étais assis auprès de lui et que je m'entretenais avec lui fut celle d'un homme qui aimait vraiment ses compatriotes et son pays, et qu'il ferait n'importe quel sacrifice pour eux. » [Traduction] (Journal, 29 juin 1937) Hitler lui semblait être « un homme d'une sincérité profonde et un vrai patriote » (Journal, 29 juin 1937). King vit des similitudes entre lui-même et Hitler : « Tandis que je m'entretenais avec lui, je ne pouvais m'empêcher de songer à Jeanne d'Arc. C'est manifestement un mystique (...). Il s'abstient de toute boisson alcoolisée et est végétarien. Il n'est pas marié, il pratique l'abstinence dans toutes ses habitudes et manières. » [Traduction] (Journal, 29 juin 1937)

Après sa rencontre avec Hitler, King se promena dans Tiergarten et trouva la maison où il avait vécu avec les Weber en 1900. Il se dit qu'il avait vécu dans l'un des plus beaux quartiers de Berlin et dans le foyer d'une famille exceptionnellement accueillante. Ce soir-là, il se rendit à l'Opéra, dans l'ancienne loge royale, occupant le siège d'Hitler lorsque celui-ci venait à un spectacle.

Le 30 juin, King appela le ministre allemand des Affaires étrangères, le baron Von Neurath. Neurath lui dit qu'Hitler était opposé à la guerre et qu'il avait fait du bon travail depuis qu'il était au pouvoir, puis il fit allusion à la population juive de Berlin. « Il me dit que j'aurais détesté vivre à Berlin avec des Juifs et me parla de la façon dont ils s'étaient multipliés dans la ville (...). Il me dit qu'il n'y avait aucun plaisir à aller dans un théâtre rempli de Juifs (...). Ils étaient en train de prendre le contrôle de toutes les entreprises, des finances (...). Il fallait les expulser pour que les Allemands contrôlent réellement leur propre ville et leurs affaires. » [Traduction] (Journal, 30 juin 1937) Ils discutèrent également de l'aversion des Allemands pour les Américains. Neurath se dit ensuite d'accord avec King, qui suggérait que tout le monde devrait combattre les préjugés et promouvoir la bonne volonté. King se rendit au domicile du diplomate pour déjeuner et y prit grand plaisir. Il trouva Neurath très aimable et agréable.

King était heureux lorsqu'il quitta Berlin. « Quand je songe à ma visite en Allemagne, je peux honnêtement dire que c'était aussi agréable, instructif et stimulant que toutes les autres visites que j'ai pu faire ailleurs. En fait, je me demande si j'ai jamais passé quatre jours plus intéressants ou, en réalité, comparables en importance. » [Traduction] (Journal, 30 juin 1937) Il était « immensément soulagé » et croyait qu'il n'y aurait pas de guerre. Rétrospectivement, on peut s'interroger sur ses impressions concernant Hitler. Il espérait bien sûr que la guerre pourrait être évitée. Une fois celle-ci déclenchée, cependant, l'opinion de King sur Hitler changea radicalement.

Le 20 août 1946, King, alors âgé de 71 ans, se rendit à Berlin par avion : il venait de la conférence de paix de Paris pour constater les dommages causés par la guerre. Arnold Heeney, secrétaire du Cabinet, l'accompagnait. Ils demeurèrent chez Maurice Pope, chef de la mission militaire canadienne à Berlin.

King fut consterné par la destruction de Berlin. Il écrivit : « Peu avant 10 heures, nous sommes sortis faire le tour de Berlin. Tout m'était très familier, mais effroyable. Le Tiergarden [sic] était devenu un terrain vague. De magnifiques immeubles étaient démolis au point d'être méconnaissables. Tout le centre de la ville était entièrement détruit. Je reconnaissais les immeubles les uns après les autres : c'était une destruction complète. C'était si étrange de passer à côté de l'hôtel Adlon, où j'étais descendu lorsque j'étais venu rencontrer Hitler. » [Traduction] (Journal, 21 août 1937)

King se rendit dans le bunker où Hitler et Eva Brauns s'étaient suicidés le 30 avril 1945. Il écrivit : « Le plus intéressant fut de descendre au bunker qu'Hitler avait fait construire pendant la guerre pour s'y réfugier en dernier recours. Après trois ou quatre escalier en béton, nous sommes arrivés à une série de pièces, dont une pièce sombre où Hitler faisait une partie de son travail. On nous emmena ensuite à sa chambre, adjacente à celle d'Eva Braun (...). Des gens avaient déchiré le tissu des sofas, des fauteuils, etc. pour les garder en souvenir. Passant par la grande salle, j'ai pris un morceau du mur, pensant que ce serait un souvenir intéressant. On nous a aussi donné un carreau de la salle de bains d'Hitler, à l'extérieur de la grande salle. » [Traduction] (Journal, 21 août 1946) À l'extérieur, on leur montra l'endroit où les corps d'Hitler et d'Eva Braun avaient été incinérés. « Dans une pièce, on nous montra le sofa qu'on avait trouvé couvert de sang et sur lequel Eva Braun s'était probablement suicidée. Je songeai, tandis que je descendais au sous-sol, à quel point ces hommes s'étaient dégradés eux-mêmes si totalement qu'ils avaient régressé à une forme de vie inférieure, animale, quelque chose de l'ordre de la vermine, des rats, etc., vivant dans des trous dans le sol. » [Traduction] (Journal, 21 août 1946)

King insista pour voir la maison du 70 de la rue Kaiserin Augusta, où il avait vécu avec les Weber en 1900. Ce fut difficile, car tout n'était que décombres. Arnold Heeney écrivit dans ses mémoires qu'ils cherchèrent la maison pendant plus d'une heure « jusqu'à ce que, finalement, nos guides, avec une unanimité suspecte, annoncent que les lieux qui échappaient à nos recherches avaient été identifiés ». King sortit de la voiture pour se faire prendre en photo.

De Berlin, King se rendit à Nuremberg, où avaient lieu les procès pour crimes de guerre. Il assista à quelques séances depuis la première rangée de la tribune, observant Goering, Neurath et Ribbentrop. Il fut heureux qu'aucun d'eux ne regarde précisément dans sa direction ou n'essaie de capter son regard. King blâmait Hitler et les hommes eux-mêmes de leur sort : « C'était véritablement horrible, pathétique et tragique de voir ces hommes, et de se dire que ce groupe bien particulier, sous la direction d'un chef, un maniaque, un démon incarné, avait réussi à attirer une telle destruction sur eux-mêmes, sur leur pays et sur le monde et, pire encore, qu'ils avaient détruit les normes morales. » [Traduction] (Journal, 22 août 1946) King remarqua que Goering était deux fois plus petit dans son souvenir et que Ribbentrop était l'ombre de lui-même. King ressentit de la sympathie pour Neurath : « C'est un personnage solitaire très pathétique. Lorsqu'on songe à l'agréable gentleman, honorable, diplômé d'Oxford, etc. qu'il était lorsqu'il occupait un poste élevé, cela semble un sort effroyable, l'exemple d'un homme du mauvais côté de la barrière. » [Traduction] (Journal, 22 août 1946) En octobre 1946, Goering se suicida, juste avant d'être pendu. Ribbentrop fut pendu en novembre 1946. Neurath fut condamné à quinze ans de prison.

Pour King, ce dernier voyage à Berlin, en 1946, fut l'achèvement d'un cycle, « commencé à Berlin au Canada, pour se poursuivre à Berlin en Allemagne, avant la guerre, avec Hitler et ses amis, et enfin, aujourd'hui, la guerre terminée, certains de ces derniers décédés et d'autres sur le point d'être pendus. Étrange récit du caractère inéluctable du droit moral et de la rétribution. » [Traduction] (Journal, 20 août 1946)

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