Bibliothèque et Archives Canada
Symbole du gouvernement du Canada

Liens de la barre de menu commune

Liens institutionnels

Les pages aux couleurs vives, teintes en rouge, en bleu, en jaune et en orange, sont coupées en bandes.

Détail de Oil Matter: May Be New York City, March '85 par Christiane Baillargeon, 1990.

Source

ARCHIVÉE - LIVRES D'ARTISTES
UNE LECTURE RÉINVENTÉE

Contenu archivé

Cette page Web archivée demeure en ligne à des fins de consultation, de recherche ou de tenue de documents. Elle ne sera pas modifiée ni mise à jour. Les pages Web qui sont archivées sur Internet ne sont pas assujetties aux normes applicables au Web du gouvernement du Canada. Conformément à la Politique de communication du gouvernement du Canada, vous pouvez demander de recevoir cette page sous d'autres formats à la page Contactez-nous.

Histoire d'un concept

Deux écoles de pensée s'approprient, chacune à sa façon, l'appellation « livre d'artiste ». Appartenant chacune à une époque et à un continent différents, elles ont, toutes deux, été déterminées par la conjoncture des techniques de production du livre, des courants de pensée et de l'esthétique artistique du moment.

Ainsi, l'appellation « livre d'artiste » apparue en France à la fin du XIXe siècle s'applique alors aux livres qui, réalisés par des artistes peintres, tirent parti de la pratique, plus accessible, des arts d'impression — de la lithographie — pour multiplier mécaniquement leurs images et des diverses techniques ayant cours dans l'édition de livres. La tradition du « livre illustré » est déjà, à cette époque, fort bien établie en bibliophilie. Mais le « livre de peintre » — ce livre d'artiste — tend à se démarquer dans la mesure où il incarne le refus de certains artistes d'alors1 de se limiter à illustrer le texte de façon anecdotique, leur refus d'accepter que leur création ne serve que de faire-valoir à l'œuvre littéraire. Le dialogue entre le visuel et l'écrit que propose cette nouvelle forme de livre procède du profond désir de ces artistes de prendre intégralement et pleinement part au projet éditorial.

Plus contemporaine, la seconde acception de l'appellation « livre d'artiste » a vu le jour dans les années 1960 chez des artistes du mouvement néo-dadaïste européen, d'une part, et de celui de l'art conceptuel américain2, d'autre part. Dans ce cas, le livre d'artiste, ou « artist's book », s'assimile au médium de masse qu'est le livre, dont il reprend les moyens de production et de diffusion. Sa facture s'écarte volontairement de l'esthétique des livres prisés par les bibliophiles et sa valeur ne se justifie que par le coût de sa réalisation.

À la lecture de ces définitions, on comprend que, sous la même appellation, cohabitent deux perceptions fort différentes du livre d'artiste, issues de philosophies tout aussi distinctes. La principale difficulté de définition réside dans le fait que, en français, la même appellation sert à désigner une multiplicité de genres, et qu'un vocabulaire propre à la pratique de chacun de ces genres n'a donc jamais été élaboré dans cette langue. Par contre, la langue anglaise, qui apparaît dès lors comme plus propice à l'innovation terminologiqu3, a mieux su s'adapter à l'évolution de la façon d'énoncer, sur les plans tant théorique que stylistique, le concept de livre d'artiste.

Au Canada, la production du livre d'artiste est le juste reflet de ses principales influences culturelles. Ainsi, les livres d'artistes québécois s'inspireront d'emblée de l'approche française, tandis que ceux du Canada anglais iront d'abord plutôt puiser au mouvement Private Press (presse particulière) britannique, pour ensuite s'orienter vers les voies de l'art conceptuel qui dominera au sein du milieu artistique entre les années 1960 et 1970. Aussi convient-il de rappeler ici certains épisodes de notre histoire, qui nous aideront à mieux comprendre les assises sur lesquelles repose l'édition du livre d'artiste actuellement.

Au début du XXe siècle au Canada, l'édition artisanale, qui était surtout le produit de presses particulières, a contribué au développement du livre illustré.

Livre devant le portfolio

Metropolitan Museum par Edwin H. Holgate.

Source

C'est à Montréal, en 1931, que l'artiste Edwin Holgate et l'écrivain Robert Choquette réalisent ensemble le livre Metropolitan Museum, qui constituera, du seul fait d'être un projet artistique indépendant d'un éditeur, une véritable innovation. Qui plus est, en frontispice, les noms de l'artiste et de l'auteur sont en caractères typographiques de même taille, ce qui témoigne, à l'instar du livre d'artiste français, du souci d'abolir la subordination d'un art à l'autre. C'est, d'autre part, en 1942 que naît, de la fusion de l'École technique (1907) et de l'École de reliure de Montréal4 (1937), l'École des arts graphiques. La présence d'artistes et d'artisans5 hors du commun donne une impulsion nouvelle à l'enseignement des métiers du livre et contribue à ce que de jeunes créateurs comme Roland Giguère accèdent à la modernité artistique. Peu de temps après la parution, en 1948, de Refus Global, Roland Giguère, poète, artiste et typographe, fonde les Éditions Erta, qui susciteront un renouveau dans l'édition du livre d'artiste et favoriseront l'avènement de certaines des petites maisons d'édition6 que nous connaissons toujours aujourd'hui.

Couverture de livre bleu royal ouvert, face en dessous, avec de la typographie blanche formant un losange dans les coins gauche en haut et droit en bas et, chevauchant les deux plats, une image en noir et blanc figurant deux gants sur une planche de bois.

Stoned Gloves, édité par Coach House Press.

Source

Par ailleurs, Toronto voit naître, en 1965, la maison d'édition Coach House Press7. Non conformiste, cette entreprise s'inspire notamment du mouvement contemporain de la contre-culture. Si ses activités sont surtout axées sur l'édition littéraire d'avant-garde, cette maison assure aussi l'impression de documents éphémères et expérimentaux, au nombre desquels se trouvent des livres d'artistes. Elle réalise manuellement de telles éditions à petit tirage, qui excédent rarement les 750 exemplaires. Et, comme pour mieux marquer sa volonté d'explorer différemment la production et la diffusion de livres, elle va même jusqu'à passer sous silence, dans les achevés d'imprimer des livres publiés entre 1968 et 1975, les noms de leurs concepteurs et de leurs maquettistes.

Sur la page de gauche, photographie en noir en blanc figurant le devant d'une voiture avec l'entrée d'une maison, ainsi que, à l'arrière-plan, de la végétation forestère et, sur le bord de l'illustration, un pouce gauche. Sur celle de droite, photographie en noir en blanc figurant l'avant d'une voiture avec, à sa droite, un panneau de limitation de vitesse, ainsi que, à l'arrière-plan, de la végétation forestière et un chemin de terre et, sur le bord de l'illustration, un pouce droit.

Cover to Cover par Michael Snow.

Source

Dès 1967, le Nova Scotia College of Art and Design8 (NSCAD) de Halifax s'inscrit au nombre des écoles les plus avant-gardistes en Amérique du Nord. Le courant de pensée qui y domine alors est celui de l'art conceptuel. La visite, en 1969, de la critique d'art Lucy Lippard9, l'enseignement donné par des artistes novateurs et l'acquisition d'une presse offset se conjuguent pour donner le coup d'envoi à la création des NSCAD Press. De 197210 à 1987, 26 titres y seront publiés, dont des écrits d'artistes de renommée internationale issus des domaines de la performance, de la musique et des arts visuels11. Parmi ces titres, figure notamment le livre de Michael Snow Cover to Cover, qui, édité en 1975, est considéré depuis comme une œuvre emblématique de ce mouvement artistique.

Couverture rectangulaire bleu pâle portant, typographiés en noir, un « 8 » en caractère gras inscrit dans un cercle et, plus bas, le nom de l'artiste, avec, sur une étiquette blanche à gauche en bas, la cote de bibliothèque du livre.

Blue Book 8: Dec. 7, 1988, Oct. 2, 1989, édité par Art Metropole.

Source

À la même époque, le groupe d'artistes torontois General Idea12 fonde l'organisme Art Metropole (1974), l'un des premiers centres autogérés au Canada, voué à « la documentation, à l'archivage et à la distribution de toutes les images ». Au fil de ses vingt-cinq années d'existence, cette librairie-galerie s'imposera comme l'un des carrefours internationaux du réseau de l'art conceptuel. En décembre 1975, elle présentera l'une des premières expositions d'importance sur le livre d'artiste, soit Books by Artists 1960-1975.

Qu'ils soient le fait d'actes personnels ou collectifs, ces épisodes de notre histoire témoignent de la vitalité créatrice et de l'originalité de la contribution des artistes canadiens aux grands courants internationaux de l'art contemporain. Aussi, le concept de livre d'artiste fait-il désormais partie de notre univers culturel et se concrétise-t-il, à l'heure actuelle, avec toute la vitalité et l'originalité de ceux qui, jadis, l'ont inspiré.

1 Édouard Manet, Maurice Denis et Pierre Bonnard

2 Le suisse Dieter Roth, l'américain Edward Ruscha et le mouvement avant-gardiste Fluxus.

3 « Bookwork », « book as form », « book art », « art in bookform », « book in artform », etc.

4 Fondée par le relieur Louis-Philippe Beaudoin.

5 Albert Dumouchel, Édouard Sullivan et Arthur Gladu.

6 Éditions de l'Obsidienne, Éditions Art global, Éditions de la Frégate, Éditions Goglin, etc

7 L'imprimeur Stan Bevington et Wayne Clifford en sont les fondateurs.

8 Sous la présidence, alors nouvelle, de l'artiste Gary Neil Kennedy.

9 Lucy Lippard, Six years: The Dematerialization of the Art Object from 1966 to 1972, New York, Lucy Lippard/Praeger, 1973, 272 pages (voir Bibliographie).

10 Kaspar Koenig y sera l'éditeur jusqu'en 1976. Benjamin H. D. Buchloh lui succédera en 1978, pour assumer ces fonctions jusqu'au milieu des années 1980.

11 Yvonne Rainer, Simone Forti, Steve Reich, Claes Oldenburg, Hans Haacke et Donald Judd.

12 Formé de A. A. Bronson (Michael Tims), de Felix Partz (Ron Gabe) et de Jorge Zontal (Slobodan Saia-Levy/Jorge Saia).