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![]() ![]() Discours prononcé devant le Sénat, le 26 août 1896[page] 27 . . . L'honorable sir MACKENZIE BOWELL: Dans le passé il a toujours été d'usage de féliciter les jeunes membres de la Chambre des Communes aussi bien que du Sénat, de la manière habile avec laquelle ils s'étaient acquittés de leur tâche, en proposant et en appuyant l'adresse en réponse au discours du Trône. Je ne vois pas comment les deux honorables messieurs qui ont proposé l'adoption de l'adresse pourraient être classés dans cette catégorie qu'on appelle les jeunes. L'honorable sénateur de Halifax est de plusieurs années mon senior dans cette Chambre. D'un autre côté, j'ai eu l'honneur d'entrer en parlement la même année que l'honorable sénateur de De Lorimier, conséquemment, nous pouvons être placés sur le même rang quant à l'âge et à l'expérience parlementaire. J'avoue franchement que c'est avec beaucoup de plaisir que j'ai entendu de nouveau la voix de mon vieux collègue de la Chambre des Communes, bien que nous ayons toujours, ou presque toujours, été opposés l'un à l'autre tout le temps que nous avons lutté sur le champ de bataille politique du Canada. Je crois cependant pouvoir dire, et dire avec beaucoup de verité, que toute son intelligence et son meilleur jugement l'engagèrent à croire que, dans une circonstance au moins, l'ancien gouvernement, dont j'avais l'honneur d'être le chef, suivait une ligne de conduite digne ; mais les exigences de parti l'emportèrent et lui firent donner un vote que, j'en suis certain, il a toujours regretté depuis. Ce ne sont là que de simples inductions de ma part ; il est possible qu'elles ne soient pas fondées, néanmoins, il vaut mieux, dans [page] 28 des occasions comme celle-ci, dire toute sa pensée. Avant d'aborder le discours du Trône, je désire, M. le président,-vu l'occasion favorable qui s'offre à moi,-vous féliciter d'avoir été choisi par votre parti comme président de cette Chambre, et de la position honorable que vous occupez maintenant. Lorsque votre nom fut d'abord mentionné, j'inclinais à croire qu'on n'aurait pas dû abondonner la vieille pratique d'avoir alternativement des présidents de langues anglaise et française ; cependant, réflexion faite, j'en suis arrivé à une toute autre conclusion. En effet, je crois que le principe le plus sage qui puisse être suivi par le parti au pouvoir, en faisant son choix pour remplir l'importante position de président de l'une ou l'autre Chambre du parlement, c'est de voir plutôt aux aptitudes de la personne qui devra occuper cette position élevée, qu'à la nationalité ou à la croyance religieuse du candidat. J'espère que le temps n'est pas éloigné ou nous n'entendrons plus parler au Canada de la nationalité d'un homme ou de la religion qu'il professe. Nous vivons dans un pays et sous une constitution qui permet à chacun d'agir suivant les dictées de son jugement, ou suivant les principes de son éducation, sur toutes les questions ayant un caractère religieux, et qui, par là même, ont une très grande importance. J'ai vécu assez longtemps pour me convaincre que si un homme professe un principe particulier ou une croyance religieuse particulière, croyant être dans le vrai, il ne m'appartient par d'intervenir dans une question de conscience, ni suis-je d'opinion qu'aucun autre doit intervenir, ou combattre la ligne de conduite qu'il adopte, tant que les droits de la conscience des autres sont respectés. J'ai vécu assez longtemps pour me convaincre que si un homme professe un principe particulier ou une croyance religieuse particulière, croyant être dans le vrai, il ne m'appartient pas d'intervenir dans une question de conscience, ni suis-je d'opinion qu'aucun autre doive intervenir, ou combattre la ligne de conduite qu'il adopte, tant que les droits de la conscience des autres sont respectés. J'ai vécu assez longtemps au Canada, j'ai été assez longtemps lié à la politique de partie, pour savoir que tel n'est pas toujours le cas ici, mais j'espère que nous ne verrons jamais plus des affiches lancées dans le pays conviant les gens à voter pour "Morrison et le Pape" ou pour "Mowat et la Bible". Tel était le genre de luttes que nous avions quand j'étais beaucoup plus jeune. Ces jours sont passés, bien que nous puissions à l'heure qu'il est, nous accuser réciproquement d'avoir introduit des questions de race ou de religion dans les discussions qui ont été faites au cours des récentes élections. Je dis que là où la chose a été pratiquée, il aurait été bien préférable qu'il n'en eut pas été ainsi, et que nous devrions adopter une politique ne tenant aucun compte de la nationalité ou de la croyance religieuse d'un homme lorsqu'il s'agit d'une nomination ou de l'administration des affaires du pays. Nous vivons dans un pays où nous pouvons, sous l'égide de la Couronne anglaise, jouir de tous les droits et privilèges d'un sujet britannique, et j'espère qu'il en sera ainsi pendant longtemps encore. Je dois exprimer mes regrets à l'honorable sénateur de DeLorimier de n'avoir qu'une connaissance très limitée de sa langue maternelle. Néanmoins j'ai compris qu'il avait félicité la Chambre sur l'avènement du présent chef de la droite, qui occupe en même temps la haute et importante position de ministre de la Justice. Je partage absolument son sentiment, et j'espère que toutes les nominations futures au Sénat seront d'un caractère également recommendable. S'il en est ainsi, nous n'aurons que bien peu de raison de nous plaindre de ce côté-ci de la Chambre, je parle de ceux qui diffèrent d'opinion avec mon honorable ami sur les questions politiques. En écoutant l'honorable sénateur pour Halifax, je n'ai pu m'empêcher de penser à cette vieille histoire que j'ai lue quelque part, d'un monsieur qui, ayant prononcé un très bon discours, et recevant les félicitations d'un ami, disait: "Ah! Vous m'avez entendu faire ce discours ; bien, je voudrais que vous m'eussiez entendu faire le discours contraire." En l'écoutant, je me disais : Si l'honorable sénateur siégeait seulement de ce côté-ci de la Chambre, et si le gouvernement conservateur avait présenté une adresse comme celle sur laquelle nous délibérons maintenant, avec quel torrent d'éloquence il l'aurait critiqué et censuré. Avec tous ses talents cachés, il aurait lancé condamnation sur condamnation comme un volcan en éruption. L'honorable M. POWER : Je n'ai pas volcanisé. L'honorable sir MACKENZIE BOWELL : Non, vous n'êtes pas en position de volcaniser, comme vous le dites. De fait, vous représentez un volcan éteint, dont toute la lave est épuisée. Maintenant vous êtes obligé de faire ce que d'autres font dans des circonstances semblables, montrer un peu les dents quand vous sentez que vos adversaires deviennent irritables. A part cela, je suis certain que les honorables sénateurs des deux côtés de la Chambre, quelles que soient leurs vues politiques, partagent les sentiments que [page] 29 mon honorable ami a exprimés relativement à la position du Sénat. Non, le Sénat ne fera pas d'opposition factieuse aux mesures du gouvernement. L'honorable sénateur aurait pu parler également de deux ou trois autres occasions dans lesquelles le Sénat a affirmé son indépendance, non seulement contre le gouvernement de feu l'honorable Alexander Mackenzie, mais aussi contre un autre cabinet et cela en plus d'une circonstance. Cette Chambre, avec sa grande majorité conservatrice, a repoussé d'importants projets de lois qui lui avaient été envoyés de la Chambre des Communes lorsque sir John Macdonald était à la tête du gouvernement du pays. Vous avez le projet de loi concernant le chemin de fer de la ligne courte auquel sir John prenait un vif intérêt ; vous avez aussi, si la mémoire ne me fait pas défaut, la mesure relative à la refonte des statuts passés après la confédération. Dans ces occasions, le Sénat dit avec beaucoup de raison : vous nous avez envoyé une masse de projets de lois en ne nous donnant aucunement le temps de les étudier, nous mettant dans la nécessité de les voter simplement, et sans examen. Le Sénat dirigé alors par un conservateur, je crois que c'était sir Alexander Campbell, renvoya chacune de ces mesures et obligea le gouvernement à soumettre de nouveau aux Communes, au commencement de la session immédiatement suivante, les projets de loi en question, lesquels furent transmis au Sénat en temps convenable pour être examinés avec soin. Il y a encore d'autres circonstances dans lesquelles le Sénat a affirmé son indépendance, et je suis certain que, bien qu'il soit composé présentement, comme mon honorable ami l'a dit, en grande majorité de personnes opposées aux vues du gouvernement actuel, il n'adoptera en aucun temps, une ligne de conduite qui pourra être considérée comme factieuse ou abusive. Des questions d'un caractère très repréhensible pourront nous être soumises. Si elles sont d'un caractère tel que nous croyions qu'il n'est pas dans l'intérêt du pays de les adopter, cette Chambre les repoussera sans doute, en suivant les dictées de la conscience et pour le plus grand avantage du Canada. Je ne sais si je dois parler de l'époque défavorable de la réunion du parlement. Les raisons données par l'honorable sénateur de Halifax au sujet de l'époque à laquelle le parlement a été convoqué, sont irréfutables. Je ne sache pas que dans les circonstances les ministres eussent pu convoquer le parlement plus à bonne heure. J'ai quelque expérience d'un gouvernement arrivant au pouvoir, et des difficultés qui se présentent dans la préparation des mesures qui doivent être soumises au pays et que le Parlement aura à examiner, et je sais ce qui en est. Cependant, on me pardonnera si je ne puis accepter l'argument que l'honorable sénateur a présenté au sujet de l'émanation des mandats du gouverneur général. L'honorable sénateur dit, avec beaucoup de raison, que l'ancien gouvernement a, dans beaucoup de circonstances, demandé le mandat du gouverneur général, et cela pour des sommes s'élevant à des millions de piastres. Mais en faisant cette déclaration, il n'a pas cité un seul cas dans lequel des mandats du gouverneur général aient été demandés et émanés, l'argent obtenu, qui fut illégal, un seul cas, dis-je, en quoi que ce soit contraire à la loi. C'est là toute la question. L'à-propos d'une dépense d'argent peut être une question relevant de la politique, l'émanation des mandats du gouverneur général, dans certaines circonstances, est une question de loi. Mon honorable ami dit qu'il n'est pas un fort avocat. Je ne suis pas avocat du tout, moi, et comme je l'ai toujours fait par le passé, je dois prendre l'interprétation légale donnée par le ministre de la Justice. J'aimerais à connaître l'opinion du présent ministre de la Justice sur cette question de l'émanation des mandats du gouverneur général. Si je puis comprendre de l'anglais écrit en termes clairs et simples, je ne puis arriver à aucune autre conclusion que celle-ci, savoir que l'émanation d'un mandat du gouverneur général, même pour payer le service civil, ou n'importe quelle autre dette, est directement et diamétralement opposée aux dispositions de la loi qu'il a citée. Je vais la lire, non pas certainement pour l'information du ministre de la Justice, mais afin de faire voir la base sur laquelle je m'appuie pour en venir à cette conclusion. Dans le statut revisé et dans l'Acte d'audition, la sous-section (b) de l'article 32, nous lisons ce qui suit : Si, lorsque le parlement n'est pas en session, il survient à des travaux ou édifices publics quelques accidents qui exigent des déboursés immédiats pour le réparer, ou s'il se présente quelque autre cas dans lequel des dépenses imprévues, ou auxquelles le parlement n'a pas pourvu, sont instamment et immédiatement requises pour le bien public, alors sur le rapport du ministre des Finances et receveur général constatant que le parlement n'a pas voté de crédit à cet égard, et du ministre ayant le contrôle du service [page] 30 en question, exposant que la nécessité est pressante, le gouverneur en conseil pourra faire préparer un mandat spécial, qui sera signé par le gouverneur, autorisant l'appropriation du montant jugé nécessaire. Voilà, d'après moi, la seule autorité qui permette l'émanation des mandats du gouverneur général. Le cas qui s'est présenté récemment est-il l'un de ceux tombant sous la désignation de la sous-section de l'acte que je viens de lire ? Y avait-il quelque chose d'imprévu en rapport avec le paiement des employés civils ? Est-ce que le parlement du Canada ne savait pas, est-ce qu'il y a quelqu'un dans le pays qui ignorait que le service public devait se faire,-que l'argent devait être voté pour payer les employés civils dans toute l'étendue du Canada ; et n'était-il pas connu aussi que pour payer certains contrats qui avaient été faits, et des travaux en cours d'exécution, des sommes d'argent seraient requises pour faire face à ces dépenses ? Est-ce qu'il y a quelqu'un dans le pays qui doute de cela ? S'il y en a, celui-là doit avoir une étrange manière de raisonner. Le parlement du Canada était en session avant le 30 juin, époque où se termine l'année fiscale. A cette date chacun savait que les appropriations seraient périmées, à moins qu'elles ne fussent renouvelées temporairement dans certains cas relatifs à des travaux publics en vertu de l'Acte de l'audition. Ceux qui ont empêché l'adoption des prévisions budgétaires savaient que le parlement ne pourrait pas se réunir pour autoriser les dépenses nécessaires à l'administration ordinaire des affaires du pays, et je n'hésite pas à dire, bien que je ne sois pas avocat, que l'émanation de mandats dans de telles circonstances est absolument illégale. Si ces honorables messieurs veulent bien me permettre de leur offrir un conseil, je leur suggérerai de soumettre un projet de loi légalisant ce qu'ils ont fait à cette occasion. Je ne veux pas dire que l'argent n'aurait pas dû être approprié pour défrayer les dépenses du service public, et plus particulièrement dans les circonstances que nous connaissons, au contraire, on devait trouver les moyens d'y pourvoir, mais la conduite suivie par le gouvernement actuel, en demandant au gouverneur général de signer un mandat non autorisé par une saine interprétation de la loi telle qu'elle est comprise par de bons avocats, et par d'autres personnes qui connaissent ce que c'est que la langue anglaise, était absolument et complètement illégale. L'honorable sénateur de Halifax a parlé de la demande du gouvernement,-non pas le dernier, mais de celui qui l'a précédé, car depuis la dernière session du parlement à venir aux élections, un autre gouvernement fut formé,-et il nous a lu des extraits de Todd, pour établir que l'opposition avait agi strictement suivant la pratique constitutionnelle et parlementaire. A tout le moins, c'est ainsi que j'ai compris le raisonnement qu'il nous a fait. L'honorable M. POWER : J'ai dit que la pratique constitutionnelle n'autorise pas l'octroi des subsides pour toute l'année. Je n'ai pas parlé de la conduite de l'opposition parce que je ne sais pas si le gouvernement d'alors a jamais demandé des subsides. L'honorable sir MACKENZIE BOWELL : Je suis surpris d'entendre mon honorable ami faire une telle déclaration. Nous savons tous qu'il surveille avec un intérêt spécial chacun des actes de ses adversaires, et la remarque qu'il vient de faire, à savoir qu'il ignore que le gouvernement de l'époque ait jamais demandé au parlement de pourvoir aux besoins auxquels le présent gouvernement a dû faire face, en violant la loi, me cause un grand étonnement. L'honorable M. Foster, l'ancien ministre des Finances, non seulement, a fait lui-même au chef de l'opposition, la proposition que j'ai mentionnée, lui faisant observer personnellement la difficulté qui s'élèverait, s'il n'était point fait d'appropriation partielle, mais il demanda à l'opposition, sur le parquet de la Chambre de voter des subsides suffisants pour faire face aux dépenses publiques jusqu'à ce que les élections eussent lieu, et que le parlement put se réunir pour voter la balance des appropriations. C'est précisement ce qui doit être fait, d'après le mémoire de M. Todd sur cette question. Cet auteur est si clair et si précis que personne ne peut se tromper sur la signification de ses termes. Le gouvernement d'alors consulta les autorités constitutionnelles pour savoir quel était son devoir, et le ministre des Finances fit la proposition dont j'ai parlé au chef de l'opposition dans la Chambre des Communes. Il en appela maintes et maintes fois à cette Chambre, de faire cesser l'obstruction afin que les prévisions budgétaires, ou une partie de ces prévisions fussent adoptées par les Communes et par le Sénat, et de permettre au cabinet d'administrer les affaires du pays. Nous connaissons tous la conduite [page] 31 de l'opposition à cette époque. Nous savons de plus que, pendant plus d'une semaine, avant l'expiration du parlement, le gouvernement d'alors abandonna la mesure qui était devant la Chambre, je veux dire la législation remédiatrice, et cela dans le but d'obtenir des subsides suffisants pour administrer les affaires du pays jusqu'après les élections, et jusqu'à ce que le nouveau parlement put se réunir pour voter la balance des appropriations de l'année. L'honorable sir OLIVER MOWAT : Où trouverai-je la preuve de ces faits? L'honorable sir MACKENZIE BOWELL : Vous les trouverez dans les Débats. L'honorable sir OLIVER MOWAT : Je croyais que vous pourriez peut-être me donner un renseignement plus direct. L'honorable sir MACKENZIE BOWELL : Je ne puis le faire en ce moment ; mais je puis dire ceci : comme j'étais alors à la tête du gouvernement, je connais les instructions données aux ministres. Mon honorable ami à ma droite (M. Ferguson), a envoyé la note suivante à l'honorable M. Foster, qui siège dans la Chambre des Communes : "Avez-vous fait une proposition à M. Laurier sur le parquet de la Chambre des Communes à la dernière session, à l'effet que des subsides fussent votés pour un temps limité, ou est-ce qu'une telle propostion a été faite personnellement à M. Laurier." Sa réponse est : "Toutes les deux." C'est-à-dire qu'il fit la proposition à M. Laurier personnellement, et qu'il la renouvela sur le parquet de la Chambre. De plus, je me rappelle très bien les circonstances, vu l'importance de la question. Les difficultés qui devaient s'élever à raison de l'absence de tout subside pour administrer les affaires du pays après le premier juillet, furent discutées plusieurs fois en Conseil, et lorsque nous avons décidé d'abandonner pour quelques jours la discussion sur la législation remédiatrice, cela fut fait pour permettre à la Chambre des Communes de voter les subsides nécessaires à l'administration des affaires publiques. Les membres du parti libéral refusèrent positivement de permettre ce vote. Le gouvernement agissait précisément suivant l'autorité citée par mon honorable ami, et qui s'exprime ainsi : Quand le parlement est sur le point d'être dissout à la suite d'une crise ministérielle, il est évidemment déplacé de demander à la Chambre des Communes de voter tout le montant ou tous les détails des prévisions budgétaires soumises, et par là même lier le pays à la politique financière de ministres dont le sort est sur le point d'être fixé par des élections générales. Le devoir de se prononcer définitivement sur ces prévisions devrait être laissé à la nouvelle Chambre des Communes. En attendant, le vote des subsides devrait être restreint à la somme absolument nécessaire pour défrayer les dépenses du service public jusqu'à ce que le parlement se réunisse de nouveau, et le vote partiel de crédits, ne doit pas être considéré en aucune manière comme liant la Chambre à approuver l'ensemble des prévisions budgétaires. Voilà précisement ce que l'ancien gouvernement demanda à l'opposition de faire, et ce à quoi elle refusa absolument de consentir. Mon honorable ami a oublié de lire un précédent s'appliquant même à l'octroi de l'ensemble des subsides. Todd, dans son second volume, dit ce qui suit. (Parlant sur le même sujet), à la page 504 : Par affaires nécessaires on doit entendre les mesures qui sont impérieusement requises par le service public ou celles qui peuvent être expédiées de consentement général. Il est contraire à tout usage et à l'esprit de la constitution, qu'un gouvernement puisse choisir les mesures qu'il juge convenable de soumettre à un parlement sur le point d'expirer, ou de lui permettre d'exercer sa propre discrétion pour des fins de parti, et de choisir les mesures qu'il soumettra à la considération et celles qu'il réservera. Il est d'usage, d'après le même principe, lorsque le parlement est sur le point d'être dissout, que ce soit à l'occasion d'une crise ministérielle ou pour toute autre raison, de restreindre l'octroi des subsides au montant nécessaire pour défrayer les dépenses indispensables du service public jusqu'à ce que le nouveau parlement puisse se réunir. L'honorable M. POWER : Jusqu'à ce que le nouveau parlement puisse se réunir ? L'honorable sir MACKENZIE BOWELL : Oui. Voilà ce que nous demandions et ce que vous avez refusé. Pourtant vous nous tenez responsables du fait qu'il n'y avait pas de subsides pour l'administration des affaires du pays, après l'expiration de la durée du parlement. Dans des circonstances ordinaires le parlement aurait pu être tenu en session deux ou trois mois de plus, afin d'obtenir les subsides, mais l'opposition de l'époque savait que l'existence du parlement prenait fin à un certain jour d'avril, et elle savait aussi que si elle réussissait par un mode quelconque d'obstruction, par une opposition factieuse connue de ceux qui veulent empêcher que les affaires publiques soient faites, à prolonger la session jusqu'à cette date, qu'elle empêcherait non seulement l'adoption d'aucune des mesures que le gouvernement désirait faire passer, mais aussi qu'elle l'empêcherait d'obtenir un seul sou pour payer les frais de l'administration publique. [page] 32 S'il y a un parti responsable de la position dans laquelle le gouvernement s'est trouvé placé, de violer la loi en demandant au gouverneur général ce qui n'aurait pas dû être fait dans des circonstances ordinaires (et même dans les circonstances actuelles, it est douteux que l'on puisse se le permettre) le blâme ou la responsabilité, quel qu'il soit, pèse sur les épaules de l'opposition en parlement à cette époque, et non pas sur le gouvernement d'alors. Plus loin Todd dit ce qui suit:- Cependant en 1868 on s'écarta de cette saine règle constitutionnelle de consentement général, et pour des raisons d'ordre public, et les subsides furent votés pour toute l'année fiscale finissant le 31 mars 1869, bien qu'une dissolution du parlement eut été décidée de bonne heure en juin. La prorogation eut lieu le 31 juillet, la dissolution en novembre et la réunion du nouveau parlement le 10 décembre 1868. Même dans le cas où toutes les prévisions budgétaires qui avaient été mises devant le parlement eussent été votées, en tenant compte des circonstances particulières dans lesquelles le gouvernement d'alors et le parlement se trouvaient placés, aucun grand inconvénient ne s'en serait suivi. En voici la raison. Si mon souvenir est fidèle,-je regrette de ne pas avoir les prévisions budgétaires devant moi,-il n'était pas demandé de sommes extraordinaires pour aucune entreprise publique ou pour l'administration ordinaire du pays, à l'exception des travaux en cours d'exécution. Voilà mon souvenir présentement. Après que la première proposition eut été repoussée, on en fit une seconde, à laquelle j'ai déjà fait allusion et que Todd déclare être la ligne de conduite constitutionnelle à être adoptée, soit, on demanda une somme suffisante pour payer les serviteurs du gouvernement et pour continuer les travaux donnés alors à l'entreprise. Voilà pour cette question des mandats du gouverneur général. Non seulement moi, mais je suis sûr que la Chambre entendra aussi avec un vif intérêt l'expression des vues de l'honorable sénateur qui dirige maintenant le Sénat du Canada sur la question de l'émission de ces mandats. Nous savons tous qu'il est un avocat éminent, que la position qu'il a occupée au Barreau et comme procureur général de la province d'Ontario pendant près d'un quart de siècle, fait que son opinion doit être respectée surtout lorsqu'il se prononce sur des questions de ce genre. Je l'écouterai avec un grand intérêt afin d'apprendre comment le génie d'un avocat éminent peut éviter les obstacles que soulèvent les dispositions d'un statut aussi clair que celui-là, du moins suivant moi. Mon honorable ami a aussi parlé de la question des écoles. C'est, je crois, un sujet sur lequel, à son point de vue, il ferait aussi bien de ne pas dire grand'chose. L'honorable M. POWER : Je n'en ai pas dit grand'chose non plus. L'honorable sir MACKENZIE BOWELL : Je n'aurais aucune hésitation à aborder la discussion de cette question si je croyais opportun de le faire en ce moment. Mais lorsque l'honorable sénateur dit, comme le fait sans cesse son parti, que l'ancien gouvernement, qui a eu cette question sous considération pendant six ans, ne s'est jamais adressé d'une manière amicale au gouvernement du Manitoba afin de l'amener à la régler dans les intérêts de la minorité, il dit une chose inexacte d'après les documents. Prenez tous les documents qui sont sortis du département de la Justice pendant cette période-même les dépêches et les lettres qui furent écrites au gouvernement du Manitoba-tous furent rédigés dans un langage des plus bienveillants, dans un langage auquel aucun homme, ayant les intérêts de son pays à coeur, pourrait trouver à redire. Mais ces messieurs prétendent qu'après le dernier jugement du Conseil privé, l'ancien gouvernement lança un mandat dictant au gouvernement du Manitoba ce qu'il devait faire, et ayant par là même recours à ce qu'ils ont appelé de la coercition. Même à cette occasion-là, le gouvernement manitobain fut traité de la manière la plus amicale possible, et si l'opinion des avocats peut nous être de quelque utilité, ou peut servir de guide à des profanes, nous ne pouvions suivre une autre ligne de conduite si nous voulions placer la question sous la juridiction du parlement canadien. Je suis heureux de voir que même le chef du gouvernement actuel, a déclaré dans différentes parties du pays, que ce parlement peut régler la question, pourvu que le gouvernement du Manitoba ne l'en empêche, en rétablissant la minorité dans ses droits. Il a aussi déclaré que si le gouvernement manitobain ne faisait rien, il prendrait l'initiative dans la Chambre des Communes et l'y obligerait, ou en d'autres termes, qu'il userait de coercition à l'égard de cette province. Je nie que l'on ait le droit d'employer avec justesse le mot "coercition" dans la circonstance actuelle. [page] 33 Jamais le gouvernement canadien n'a essayé d'imposer sa volonté au peuple du Manitoba. Ce n'est pas du tout de la "coercition" que de dire à un homme qui vous a enlevé vos droits, soit comme individu, soit comme membre de la société en général, qu'il doit vous rétablir dans ces droits. Je comprendrais le mot "coercition" comme signifiant quelque chose de très injurieux, mais l'appliquer de la manière dont il l'a été relativement à la question des écoles, ce terme est doublement offensant parce qu'il n'est pas vrai. L'honorable secrétaire d'Etat a, je crois, dans un discours prononcé il n'y a pas longtemps, dit au peuple de la bonne ville d'Ottawa, que la meilleure manière de régler cette question était de ne pas s'en occuper pendant trois ans, et que pendant ce temps la difficulté se résoudrait par elle-même. Nous l'avons entendu maintes et maintes fois déclarer dans cette Chambre, parlant du siège occupé présentement par mon honorable ami assis à ma droite (M. Ferguson), que l'ancien gouvernement avait été traître à son devoir et lâche dans sa conduite, et pourquoi ? Parce qu'il n'avait pas tout d'abord désavoué l'acte. L'honorable M. SCOTT : Ecoutez! écoutez! L'honorable sir MACKENZIE BOWELL : Et la minute d'après, nous avons entendu son chef et ceux qui l'entourent, déclarer qu'il ne doit pas y avoir d'intervention, qu'elle soit bonne, mauvaise ou indifférente, qu'on ne doit pas intervenir dans ce que font les gouvernements provinciaux, que leurs actes soient constitutionnels ou non. Que ces messieurs acceptent aujourd'hui l'une ou l'autre des alternatives du dilemme, qu'il leur plaira, et le pays jugera des résultats. Maintenant j'ignore quels sont les termes du règlement que l'on est en voie de faire. Néanmoins je promets à mon honorable ami que s'il soumet une mesure, admettant que la chose soit nécessaire, ou si quelque arrangement est fait entre les deux gouvernements, qui soit de nature à satisfaire le peuple de cette province et la minorité dont les droits ont été, suivant moi, violés, il aura mon appui le plus sincère, et en disant cela je crois parler au nom de chacun des membres des deux côtés de la Chambre qui diffèrent d'opinion sur le principe qui guide le présent gouvernement. Ce que nous désirons c'est de voir disparaître cette question de l'arène de la politique fédérale. Quand ces messieurs accusent l'ancien gouvernement d'avoir pour des fins particulières, maintenu cette question devant le peuple, ils disent une chose que les documents ne peuvent établir. Si des sentiments nationaux et religieux ont été mêlés à cette question, la responsabilité en pèse beaucouop plus sur les épaules de ceux qui ont réussi aux dernières élections par des appels à ces sentiments de race et de religion, que sur celle des membres de l'ancien gouvernement. Ni moi ni ceux avec lesquels j'agissais de concert ne se sont jamais occupés du fait que la majorité était catholique romaine ou protestante. C'est là le point de vue adopté par le gouvernement dont j'ai eu l'honneur d'être le chef pendant quelque temps, ainsi que par celui dont j'ai fait partie sous d'autres premiers ministres. Nous avons posé comme principe que certains droits étaient garantis à tous par la constitution, quelles que fussent leur nationalité ou leurs croyances religieuses, et que ces droits devaient être respectés quand même. Je suis encore de cette opinion. Il m'est parfaitement indifférent que les plaintes viennent des protestants du Bas-Canada ou des Métis français du Nord-Ouest. C'est simplement pour moi une question constitutionnelle, une question intéressant le maintien de la paix et de l'harmonie dans le pays. Je remarque que la commission, dont mon honorable ami qui siège en face de moi, devait être le président, n'a pas encore été nommée, bien qu'elle doive être chargée du règlement de cette question. Nous savons avec quel succès il a administré les affaires de la province d'Ontario. Nous connaissons l'agitation qui s'est faite et la position qu'il a prise sur la question des écoles séparées et de l'instruction du peuple d'Ontario. Mon honorable ami me rendra la justice de reconnaître que, depuis que je suis entré en parlement, j'ai toujours proclamé hautement mes vues, qu'elles fussent ou non conformes à celles de mon chef. Je n'ai jamais approuvé la politique suivie par quelques-uns des membres du parti conservateur d'Ontario sur cette question ; sir William Meredith, maintenant juge en chef, n'a pas, non plus pris part à un tel mouvement. Je ne l'approuve pas encore aujourd'hui. Il n'y a suivant moi, qu'une conduite sûre à suivre par n'importe quel homme aspirant à gouverner ou à prendre part à l'administration de ce pays, c'est de s'en rapporter à la constitution telle qu'elle est de s'y conformer [page] 34 aussi rigoureusement que possible, en défendant les droits de toutes les classes de la population et spécialement de toutes les minorités. Je le demande, allez-vous accomplir ce grand exploit de régler cette question épineuse des écoles du Manitoba au moyen d'une entrevue avec le procureur général de cette province, et en recourant à cette bonté et à cette placidité avec lesquelles mon honorable ami peut traiter toutes les questions de ce genre ? Que mon honorable ami me permette de lui signaler les discours prononcés par M. Sifton, le procureur général du Manitoba, lorsqu'il est allé éclairer les électeurs de Haldimand relativement à cette question. Qu'on prenne les déclarations des organes de ces gens dans les Territoires du Nord-Ouest, dans lesquelles on proclame hautement et solennellement qu'on ne permettra jamais que l'on touche à la loi scolaire. Qu'on prenne les déclarations de quelques-uns des collègues de l`honorable ministre-de M. Geoffrion, de M. Tarte et autres-qui ont affirmé qu'aucun règlement ne peut être fait qui soit acceptable à la minorité, à moins qu'il ne place les écoles sous le contrôle de leur Eglise. Ces messieurs sont allés jusqu'au point de déclarer que l'exercice du droit d'émettre des certificats, et l'inspection des écoles par des fonctionnaires du gouvernement, seraient une violation de leurs droits. Sont-ils prêts à réclamer l'accomplissement de leurs revendications, ou sont-ils disposés à cracher sur toutes leurs déclarations passées ? Est-ce que M. Sifton et ses collègues vont faire précisément la même chose, afin d'assurer un triomphe de parti aux messieurs qui ont remporté les dernières élections ? Qu'est-ce que cela prouvera au peuple du Canada ? Cela lui prouvera, ainsi qu'au monde entier, que l'opposition dans le parlement canadien et le gouvernement du Manitoba étaient de connivence depuis le commencement de l'agitation jusqu'à présent, et cela dans le but d'assurer la défaite du parti conservateur, puisque ces messieurs sont disposés maintenant à en venir à un arrangement. Si vous pouvez concevoir entente plus inique entre des partisans politiques, j'aimerais que mon honorable ami le ministre de la Justice nous expliquât la situation. Je lui soumets la question. Il y a bien d'autres points relatifs à cette question dont je pourrais parler, mais je m'en dispenserai pour le moment. Mon honorable ami, le sénateur pour Halifax, nous a fait une longue dissertation sur les devoirs des gouvernements lorsqu'il s'agit pour eux de remanier un tarif. Il nous a lu de copieuses citations des déclarations de l'ancien ministre des Finances, M. Foster. J'approuve de tout coeur chacune des expressions qu'il a citées. M. Foster a fait remarquer dans ce discours, quelle avait été l'expérience de tous les hommes d'Etat qui ont eu quelque chose à faire avec l'élaboration ou le remaniement d'un tarif, ou avec la politique commerciale d'un pays. Ceux qui ont quelque peu lu l'histoire et qui ont étudié un tant soit peu le mécanisme du gouvernement constitutionnel, plus particulièrement les effets de la protection sur le commerce et le développement d'un pays, savent bien qu'un pays jeune ou pauvre, qui adopte le système protecteur doit, de toute nécessité, au fur et à mesure que les années s'ajoutent aux années, que la richesse du pays s'accroît, que ses industriels deviennent plus puissants, grâce à la protection qu'ils reçoivent, et deviennent de plus en plus capables de lutter et de se maintenir sans l'aide du tarif, un tel pays, dis-je, doit réduire les droits protecteurs et même quelques fois, les enlever complètement, sans que pour cela les industries existantes en souffrent. Pourquoi ? Parce que la protection dont ils ont été entourés dans le passé leur a permis d'administrer leurs affaires de manière à pouvoir soutenir la concurrence des industries étrangères. Suivant moi il est douteux que le Canada en soit maintenant arrivé là dans sa vie nationale, et je crois que bien d'autres esprits partagent ce doute avec moi. Le programme du parti libéral pose le principe d'un tarif de revenu, et l'honorable sénateur pour Halifax nous a donné sa définition d'un tarif de revenu. Son chef se réclame de l'école libérale anglaise et se proclame un libre-échangiste pur et simple ; il a dit aussi être en faveur de l'union commerciale ou du libre-échange continental. Il a aussi, plus tard, prêché la réciprocité illimitée. Laquelle de ces opinions allons-nous voir triompher aujourd'hui ? Si j'ai bien compris mon honorable ami, M. Béchard, qui a parlé dans sa langue maternelle, il est en faveur du libre-échange pur et simple. Comment concilier un tarif de revenu avec la déclaration contenue dans cette adresse, où vous dites que vous n'êtes pas pour nuire aux intérêts existants, est un problème qui, [page] 35 je crois, sera très difficile à résoudre, même pour l'esprit si sage du ministre de la Justice. Que pourront-ils donc faire, ces messieurs, dans les circonstances actuelles, pour diminuer sensiblement le fardeau des taxes qui pèse sur le peuple sans nuire à quelque intérêt? Ces messieurs nous ont dit que la matière première doit être admise en franchise. Si mon honorable ami veut lire le tarif il verra que presque chaque article employé par les industries de ce pays et qui n'est pas produit au Canada, est libre de droits; presque tous les articles nécessaires à la réussite de n'importe quelle entreprise industrielle, sont maintenant inscrits dans la liste des matières admises en franchise. Mais l'honorable premier ministre a demandé si le fer était admis en franchise maintenant ? Certainement, non. Allez-vous enlever le droit sur le fer en gueuse, qui est la base de l'industrie métallurgique. Si vous le faites, n'allez-vous pas nuire à quelque intérêt ? Si vous enlevez les droits sur la matière première, vous aurez à décider ce qui constitue la matière première, vous aurez à décider ce qui constitue la matière première. Le minerai est la matière première de l'industriel qui fabrique le fer en gueuse. Le fer en gueuse est la matière première du manufacturier de fer en barre. Le fer en barre est la matière première de l'industriel qui fabrique les fers à cheval ; les clous et les fers à cheval sont de la matière première pour l'homme qui ferre le cheval. Ainsi, si vous mettez votre théorie en pratique, d'enlever les droits sur la matière première, vous les enlèverez sur tous les articles du tarif. Mon honorable ami, le sénateur pour Marquette, qui est le plus ardent libre-échangiste que nous ayons, ne manquera pas de prétendre que tous les articles sont de la matière première. Est-ce qu'il a suffi de trois mois à l'honorable sénateur pour en venir à la conclusion, après les déclarations faites par ses amis, qu'il n'était pas nécessaire d'enlever le droit sur le fer en gueuse ? L'honorable monsieur qui fut ministre des Finances dans le précédent gouvernement libéral, a souvent déclaré que l'industrie sucrière de ce pays n'était rien moins qu'un vol légalisé. De fait, il n'y avait pas d'expressions tirées du dictionnaire anglais qui fussent trop fortes pour dénoncer les industries protégées au Canada. Faut-il donc à présent accorder beaucoup de temps à ces honorables messieurs de l'autre côté de la Chambre, pour considérer et décider que le sucre doit être admis en franchise, afin que le consommateur puisse l'avoir à meilleur marché. Je ne sache pas qu'il faille trois mois pour décider cela. Je pourrais comprendre, s'il ne parlait que du droit sur le fer en gueuse, qu'il cherchât à se rendre compte comment la suppression du droit pourrait affecter l'industrie du fer en barre, la fabrication des roues de wagons, les laminoirs et les autres industries qui emploient le fer ; mais s'il commence par admettre en franchise le fer en gueuse, alors qu'il admette également en franchise tout le reste, et il aura un tarif bien simple. L'honorable sénateur pour Halifax veut simplifier le tarif. Je puis citer un précédent relatif à la simplification du tarif. Lorsque sir Richard Cartwright était ministre des finances dans l'administration de M. Mackenzie, il ne se donna pas beaucoup de trouble pour remanier le tarif. Il prit celui de sir Francis Hinks tel qu'il était, y ajouta deux et demi pour cent indistinctement, et le fît adopter par le parlement du Canada. L'honorable M. POWER : Le précédent tarif était simple et raisonnable. On ne peut pas en dire autant de celui que nous avons maintenant. L'honorable sir MACKENZIE BOWELL : Ce n'était pas exclusivement un tarif de revenu que nous avions à cette époque là, car si l'honorable sénateur veut bien étudier l'histoire de la question, il verra que sir Alexander Galt avait imposé un droit sur les lainages, plus particulièrement sur les couvertes, en s'inspirant du principe protecteur. Grâce à ce tarif protecteur, des fabriques de couvertes et autres articles en laine, furent établies et existent encore aujourd'hui. Le résultat fut qu'en bien peu d'années, les couvertes et autres articles en laine de qualité inférieure employés par les marchands de bois et la population de ce pays, furent à aussi bon marché ou même à meilleur marché qu'en Angleterre. L'honorable M. MACINNES (Burlington) : Ecoutez! écoutez! L'honorable sir MACKENZIE BOWELL : Mon honorable ami de Burlington qui a de l'expérience en ces matières, sait que mon avance est vrai. Quand on me dit que le tarif de sir Francis Hincks était un tarif simple, j'admets cela, mais je parle maintenant du génie déployé par le ministre des Finances de l'administration de M. Mackenzie, et de la façon heureuse avec laquelle il résolut alors le problème du tarif. [page] 36 A tout événement, le pays verra avec beaucoup d'intérêt la proposition que les ministres soumettront à la Chambre. En attendant, il est nécessaire que le gouvernement ait trois mois pour décider s'il doit enlever l'inique droit de trois sous imposés sur les produits du porc. On nous dit qu'il est dans l'intérêt du consommateur que cette taxe soit supprimée, mais sait-on quel sera le résultat de cette suppression sur les industries agricoles ? Comment cela affectera-t-il la culture de certains grains ? Cette suppression de droit ne nuira-t-elle pas à cette classe pour laquelle le parti libéral a montré tant de sollicitude pendant les vingt dernières années. Pendant vingt ans, les libéraux ont dénoncé le tarif protecteur comme une iniquité et un vol. Veulent-ils avoir six mois de plus afin de trouver le moyen de le faire disparaître. Je dis: adoptez le système anglais, immédiatement si vous êtes honnêtes ; imposez des droits sur des articles que nous ne produisons pas dans le pays, faites payer aux malheureux cultivateurs, sur le compte desquels vous vous êtes tant apitoyés, que vous en aviez presque pris le deuil-faites-lui payer plus pour son sucre et son thé, et empêchez complètement la matière première d'entrer dans le pays, car vous ne pouvez pas adopter un tarif de revenu, et prélever les fonds nécessaires à l'administration des affaires publiques, à moins que vous ne taxiez tous les articles qui sont admis en franchise en vertu du présent tarif. Donnez-nous à la place un droit de timbre, donnez-nous des droits sur les articles admis actuellement en franchise, et vous aurez accompli les objets que vous aviez en vue. Mais cela sera-t-il acceptable au pays, ou cela constituera-t-il un soulagement, au point de vue des taxes, pour la classe envers laquelle vous vous êtes montré si plein de sollicitude pendant tant d'années ? Je laisse la solution de cette question à mes honorables amis de l'autre côté de la Chambre. Mon honorable ami le sénateur pour Halifax a attiré notre attention sur la déclaration faite par l'ancien ministre des Finances, dans la session de 1893, à l'effet que le tarif serait examiné pendant la vacance du parlement, dans le but de le diminuer. Cela est vrai, et c'est là l'une des erreurs que nous avons commises comme gouvernement. Cela nuisit au commerce du pays. Avec l'opinion généralement répandue aujourd'hui sur ce que se propose de faire les honorables messieurs qui contrôlent les destinées du Canada, il va se produire une stagnation dans les affaires qui empechêra le placement de beaucoup de capitaux dans nos industries. Vous pouvez être certains que toutes les opérations industrielles vont être diminuées. Je vous parle le langage de l'expérience et j'avoue franchement que nous avons commis une erreur en 1893 ; mais lorsque cette déclaration fut faite par le ministre des Finances du parti conservateur, elle le fut avec l'entente que, quelque fût la réduction opérée, on s'engageait à continuer et à maintenir le principe de la protection aux industries nationales. D'un côté, les déclarations faites par les honorables messieurs maintenant au pouvoir, comportent, si je les comprends bien, qu'ils vont faire disparaître tout vestige de protection. Au moins voilà ce qu'ils ont dit, mais il est probable qu'à l'avenir comme par le passé, ils continueront à professer un certain principe dans l'opposition et à l'ignorer une fois au pouvoir. Je suis bien persuadé que c'est encore ce qui va arriver, du moins dans une très grande mesure. Ils vont violer les nombreuses promesses et déclarations de principe qu'ils ont faites, non seulement au sujet du tarif, mais sur bien d'autres questions. Ils vont s'apercevoir qu'il est complètement impossible, dans l'administration des affaires du pays, de mettre leur théories en pratique, et il en sera de même pour le tarif. Je serai bien surpris, en vérité, si le commerce n'est pas paralysé et si les manufactures ne limitent pas leur production aux stricts besoins du pays. Je base cette opinion sur ce qui s'est passé à ma connaissance dans une autre occasion où les circonstances étaient beaucoup moins graves qu'elles ne sont aujourd'hui. Néanmoins, la responsabilité devra en peser sur le gouvernement. J'accepte l'opinion exprimée sur mon compte par l'honorable sénateur pour Halifax. Je suis et j'ai toujours été depuis mon bas âge, un protectionniste. Plus je vieillis plus je suis convaincu que c'est la seule politique qui puisse être adoptée dans un pays nouveau, qui n'a pas atteint un certain degré de richesse, si le peuple de ce pays veut prospérer et prendre rang parmi les nations du monde. Le libre-échange est une théorie admirable,-mon honorable ami le sénateur pour Marquette la possède à la perfection,-mais le libre-échange en pratique est une toute autre affaire, et plus particulièrement quand tous les marchés du monde vous sont fermés. [page] 37 Quelle que soit la décision du gouvernement, j'espère qu'il pèsera avec soin la responsabilité qu'il prendra en touchant à cette très importante question du tarif. Si je suis encore ici et si mes forces ne me font pas défaut, il aura mon sincère appui, pourvu que sa politique soit d'accord avec ce que je crois qu'elle doit être. Si non, je m'efforcerai de l'améliorer autant que cela me sera possible. Je condamne ce cri, toujours répété, de manque de bienveillance pour nos voisins de l'autre côté de la frontière. Je considère ces déclarations faites par les honorables messieurs de l'autre côté de la Chambre et par le parti auquel ils appartiennent, et plus spécialement par leur chef, comme étant non seulement anti-patriotique, mais comme étant à jamais nuisibles aux intérêts du Canada. Sommes-nous pour nous courber devant un pouvoir étranger, nous traîner sur les genoux et demander comme un mendiant sur la rue, qu'on nous fasse des concessions, lorsque nous savons que de telles concessions nous ont été refusées à maintes et maintes reprises ? Ne savons-nous pas que les principaux hommes d'Etat des Etats-Unis nous ont répété à satiété, qu'ils ne renouvelleraient jamais le traité de 1854 ? Cependant le premier ministre nous dit, dans une entrevue qu'il a eue avec un journaliste quelconque des Etats-Unis, exercant sa profession à Chicago, le représentant d'un journal de troisième ordre, qu'il n'y avait aucune raison pour ne pas renouveler ce traité. Je vais plus loin : je me demande si réellement les intérêts de la classe agricole de ce pays retireraient des avantages du rétablissement du tarif tel qu'il existait alors. Les circonstances changent. Le Canada n'est pas dans la même position qu'il occupait en 1854, ou pendant les négotiations conduites par lord Elgin, lorsque le premier traité de réciprocité fut conclu. Quant à ce qui concerne la richesse, le développement industriel et tout ce qui tend à inspirer de la confiance à un peuple dans ses propres forces, nous sommes dans une bien meilleure position aujourd'hui que nous ne l'étions autrefois. Il est vrai que les Etats-Unis prirent l'initiative de l'abrogation de ce traité, mais qu'en est-il résulté ? Il s'en suivit une courte periode de stagnation dans les affaires du Canada, mais le génie et l'industrie de notre peuple lui firent adopter d'autres moyens par lesquels il s'assura pour son travail, une rémunération qu'il n'avait pas au temps où ce traité était en vigueur. Cela a eu aussi pour résultat de nous forcer à tourner notre attention vers d'autres industries. Le marché des Etat-Unis n'a plus pour l'agriculteur canadien la même importance qu'il avait il y a vingt ou trente ans, et nous sommes en position de nous en passer. Je suis certain que si on réussit à faire un traité de réciprocité, il aura l'appui de tous les membres de cette Chambre, pourvu qu'il soit conclu sur une base équitable et juste. Mais j'espère que le peuple canadien n'a pas encore oublié assez sa fidelité à l'empire dont il forme une partie intégrante, pour consentir jamais à un traité qui établira une distinction au préjudice de la mère-patrie. M. Blaine nous a dit en termes bien clairs, et les principaux journaux des Etats-Unis nous ont déclaré avec insistance, qu'aucun traité de réciprocité ne serait jamais fait avec leur pays, à moins qu'un tel traité ne ferme l'entrée à tous les produits manufacturés de tous les autres pays, ou, comme un de ces journaux nous le disait l'autre jour, "le Canada devra adopter le tarif des Etats-Unis, s'il s'attend de jouir des avantages de notre marché." Je suis l'un de ces Canadiens qui ont longtemps vécu au Canada. J'y ai vécu plus longtemps peut-être que quelques-uns de ceux qui m'entendent et qui sont nés dans ce pays. J'ai suivi les progrès accomplis par le Canada, et j'en suis venu à la conclusion que les Canadiens ne sont inférieurs à aucun autre peuple du monde entier, au point de vue intellectuel et industriel, et qu'ils possèdent l'esprit de suite voulu pour réussir. Bien que nous soyons prêts à traiter nos voisins avec justice et honnêteté, nous ne devrions jamais consentir à aucun arrangement avec un pays étrangé qui ne sera pas juste de sa nature, ou qui pourra nuire à l'empire dont nous faisons partie. Ce sont là mes vues, et je repousse de toutes mes forces cet appel constant aux Etats-Unis, de même que cette accusation de nous être montrès malveillants à l'égard de nos voisins. Cela n'est pas vrai. Il n'y a rien, soit dans nos lois, soit dans la correspondance échangée depuis la confédération entre les Etats-Unis et le Canada, qui puisse établir une telle accusation de malveillance. Parlant du système d'entreposage, je suis surpris qu'un homme de l'éloquence et de l'esprit du premier ministre de ce pays, ait pu parler comme il l'a fait, de ce sujet. Nous savons tous que le système d'entreposage est garanti par traité, et que si les Etats-Unis dénonçaient ce traité, cette décision [page] 38 les affecterait tout autant que nous. Nous ne sommes pas aussi dépendants du commerce de transport des Etats-Unis que nous l'étions il y a vingt-cinq ou trente ans passés, et au fur et à mesure que nous creusons nos canaux et que nous développons notre réseau de chemins de fer, nous devenons chaque jour de plus en plus indépendants de nos voisins. Examinez le trafic des produits canadiens qui se fait aux Etats-Unis, trafic se montant annuellement à soixante ou soixante-dix millions, est-ce que quelqu'un suppose que nos voisins vont dénoncer un traité qui leur donne le bénéfice de ce commerce de transport ? La chose est si dénuée de sens commun que je suis surpris que le chef d'un grand parti ait exprimé une telle pensée. On a aussi parlé du commerce côtier. Chacun sait que nous nous sommes efforcés de faire consentir le gouvernement des Etats-Unis à concéder au Canada le commerce côtier des eaux intérieures. Si vous consultez la première dépêche, datant de 1869, que j'eus l'honneur de préparer et d'envoyer aux Etats-Unis au sujet de la question commerciale, lorsque j'étais ministre des Douanes, vous verrez qu'on y pose le principe général que si les Etats-Unis étaient prêts à abroger leurs lois de navigation, en tant qu'elles affectaient le commerce côtier du Canada, bien que nous fussions un peuple de quatre millions contre leurs soixante millions d'âmes, nous étions prêts à lutter avec eux sur un pied d'égalité. Cette proposition fut faite par moi à M. Blaine qui me dit: "Oh, non. Vous proposez-vous d'inclure dans votre projet non seulement les eaux intérieures mais aussi la mer ?" Je répondis : Non ; notre proposition ne se rapporte qu'aux eaux intérieures seulement, mais si vous voulez négocier sur une base plus large, nous sommes également prêts à le faire. Nos statuts nous donnes le pouvoir de rendre le commerce côtier libre à toutes les nations, et dès que vous adopterez cette ligne de conduite nous vous suivrons dans cette voie dans la plus large mesure du possible. Assurément vous ne craignez pas les quatre ou cinq millions d'âmes habitant le Canada lorsque vous en avez soixante millions aux Etats-Unis." Avec ce trait particulier qui caractérise tous les citoyens des Etats-Unis, et je l'en admirai plus pour cela, M. Blaine se tourna du côté de M. Foster et lui dit: "Comment cela affectera-t-il les Etats-Unis ?" La conclusion à laquelle ils en vinrent, suivant le langage même de M. Blaine, fut la suivante: "La Grande-Bretagne a maintenant le commerce de transport du monde entier et nous ne lui permettrons pas de venir dans nos eaux." Voilà, j'ose dire, dans quel esprit on vous répondra lorsque vous demanderez des concessions au gouvernement des Etats-Unis. Si vous prenez mon conseil, vous ne consentirez à rien de semblable. Si vous leur donnez un commerce côtier libre, car pour ce qui se rapporte aux naufrages, nous le leur avons concédé dans l'intérêt de l'humanité, bien que quelques membres du parti libéral s'y soient objectés, parce que cela affectait leurs intérêts personnels, si, dis-je, vous leur donnez un commerce côtier libre, qu'il soit réciproque. Mais j'espère que le gouvernement canadien n'ira pas plus loin. Je dois demander pardon à la Chambre d'avoir parlé si longtemps ; mais tant de points avaient été soulevés par le sénateur de Halifax, touchant l'administration dont j'ai été le chef pendant quelque temps, que j'ai cru nécessaire de faire cet exposé. Retour au haut de la page Source : Canada. Parlement. Sénat. Débats du Sénat. 8e parlement, 1ère session, (26 août 1896). Ottawa : Holland et frères, 1897. Pages 27-38. |