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Discours prononcé devant la Chambre des communes, le 29 novembre 1910


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. . .

Sir WILFRID LAURIER: Comme j'ai déjà pris la parole au cours de cet interminable débat, je dois solliciter l'indulgence de la Chambre si je me lève de nouveau pour abuser de sa patience. Mais on ne trouvera peut-être pas mauvais, qu'avec la position que j'occupe à la tête du Gouvernement, je prenne encore une fois la parole pour exposer les vues du Gouvernement sur cette nouvelle tournure qu'a pris le débat, par l'introduction de deux amendements qui ont été présentés par l'honorable chef de l'opposition (M. R. L. Borden) et par l'honorable député de Jacques-Cartier (M. Monk).

L'honorable député de Grey-nord (M. Middlebro) me pardonnera, j'en suis sûr, si je n'essaye pas de répondre au très intéressant discours qu'il vient de prononcer, mais il y a de très bonnes raisons pour me justifier de ne pas le faire. Il a parlé, en effet, de tout, excepté des amendements qui ont été proposés à la Chambre. Il s'est beauoup éloigné de la question mais je ne lui en fais pas de reproches. I1 s'est promené de l'est à l'ouest, et il est revenu sur ses pas; il a parlé de l'histoire ancienne et de l'histoire moderne, mais il n'a jamais dit un mot des amendements qui sont sur le tapis.

L'amendement proposé par mon honorable ami de Jacques-Cartier est parfaitement en conformité avec la position qu'il a prise l'an dernier et il me suffira de donner lecture des deux amendements pour prouver ce que j'avance. L'an dernier, mon honorable ami opposa au bill que nous présentions un amendement ainsi conçu :

Tout en protestant de son inaltérable dévouement à la couronne britannique, cette Chambre est d'opinion que le projet de loi qui lui est présenté change les relations du Canada avec l'empire et devrait, en conséquence, au préalable, être soumis au peuple canadien, pour en obtenir immédiatement son opinion par voie de plébiscite.

Cette année, mon honorable ami a exprimé la même idée sous une forme un peu plus condensée, en proposant que :

Cette Chambre regrette que le discours du trône n'indique en aucune manière que le Gouvernement ait l'intention de consulter le peuple au sujet de sa politique navale, et de la, question générale de la contribution du Canada aux armements de l'empire.

A l'exception du fait que cet amendement a abandonné l'idée d'un plébiscite, il n'

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a pas beaucoup de différence entre la motion présentée par mon honorable ami, cette année, et celle qu'il défendait l'an dernier Mon honorable ami me permettra sans doute de le complimenter de ce que sur ce point du moins, il a montré une certaine constance depuis que la question a été présentée à la Chambre.

Dire à un homme qu'il a eu de la constance, ce n'est pas lui faire un grand compliment; mais si petit qu'il soit, je l'offre à mon honorable ami parce qu'après tout c'est bien quelque chose, si l'on tient compte du milieu dans lequel il se trouve, car rien n'a été plus remarquable que les changements d'opinion de ses amis, changements qui se sont produits pour ainsi dire avec la rapidité de l'éclair.

Mais comment m'exprimerai-je au sujet de l'amendement de mon honorable ami le leader de l'opposition? Tout ce que je puis en dire c'est qu'il clot le dernier chapitre de l'histoire des variations de mon honorable ami sur cette question. Je pourrais énumérer les nombreuses culbutes exécutées par mon honorable ami sur cette question depuis qu'elle est venue pour la première fois devant la Chambre, mais je n'en ferai rien, pour la même raison qui m'a été donnée l'an dernier dans la ville de Melville, quand je demandais pourquoi on n'avait pas compté les maisons. Il s'agit d'une nouvelle ville qui a poussé depuis deux ans sur la ligne du Transcontinental. Elle a une population évaluée aujourd'hui à 500 habitants, trois banques, quatre églises et une grande école avec quatre professeurs. A un de ces entreprenants citoyens que j'ai rencontré là-bas, un de ces nouveaux colons, de ces types caractéristiques des hommes de l'Ouest qui portera toujours au-dedans d'eux-mêmes un espoir éternel, je demandais combien il y avait de maisons dans la ville de Melville. Il me répondit: "Je ne pourrais vous dire, monsieur; nous ne les avons jamais comptées, car, si nous nous mettions à faire ce dénombrement, au moment où nous l'aurions terminé, il y aurait tant de constructions nouvelles que notre compte serait inexact". C'est pour le même motif que je ne compte pas les pirouettes faites par mon honorable ami le chef de l'opposition; je ne voudrais pas entreprendre une pareille tâche.

Peut-être pourrais-je simplement effleurer rapidement le sujet et montrer à quel degré d'inconséquence peut atteindre un grand parti qui a soif du pouvoir. Cette question qui est revenue encore une fois devant nous, qui a occupé une grande partie de la dernière session, a été présentée pour la première fois sous sa forme complète durant la session de 1909, à propos d'une motion faite par mon honorable ami de Toronto-nord (M. Foster). La motion a été citée plus d'une fois, mais comme elle for-

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me la base de la question que nous discutons en ce moment elle vaut la peine d'être répétée. Mon honorable ami a proposé que :

La Chambre est d'avis que, vu ses ressources abondantes et variées, sa situation géographique, et obéissant à ce sentiment de fierté nationale et de confiance en ses propres forces qui doit animer un peuple fort et progressif, le Canada ne devrait pas retarder plus longtemps à prendre sa juste part de responsabilité et de dépenses pour assurer convenablement la protection de ses côtes de ses grands ports maritimes.

Retenez bien les, termes : "Le Canada ne devrait pas retarder plus longtemps". Pendant un long espace de temps cette question est restée en suspens devant la Chambre.

Le projet d'une marine canadienne destinée à protéger nos côtes et notre commerce a plus d'une fois attiré l'attention de la Chambre. Il a été discuté dans de nombreuses assemblées publiques et dans d'innombrables articles de journaux, par conséquent, mon honorable ami de Toronto-nord (M. Foster) suivait simplement la direction de l'opinion publique en le soumettant à la discussion de la Chambre. Quand, enfin, il a développé sa résolution, elle n'a été accueillie par aucun commentaire hostile, mais au contraire elle a été acceptée par tout le monde. Aucune voix de dissentiment ne s'est élevée, pas même la voix de l'honorable député de Jacques-Cartier (M. Monk) qui assistait à la séance, qui a entendu la discussion, mais qui n'a pas pu mettre son courage à la hauteur de la situation et s'opposer à la résolution. Mon honorable ami nous a dit plus tard qu'il avait quitté la Chambre et n'était pas présent au moment du vote. Qu'il ait quitté la Chambre pour esquiver le vote ou pour un motif plus louable cela n'a pas d'importance, car, en ce moment-là, tout le monde était d'accord dans cette Chambre sur la proposition, et je dois dire que nul n'était plus enthousiaste pour l'appuyer que mon honorable ami le chef du parti conservateur. Il n'était pas satisfait de la résolution, mais il désirait qu'on se mît à l'oeuvre immédiatement. J'étais moi méme en faveur de la motion, mais je pensais que les termes étaient un peu vagues et je crois qu'il était de mon devoir de la rédiger sous une forme plus concrète. Je présentai un amendement, que je ne citerai pas entièrement, mais il y a un paragraphe qui renferme l'essence même de toute la question et dont je donnerai lecture à la Chambre :

La Chambre approuvera cordialement toute dépense nécessaire destinée à favoriser l'organisation d'un service naval canadien, en coopération et relation intimes avec la marine impériale dans le sens indiqué par l'amirauté, lors de la dernière conférence impériale, et en complet accord avec l'idée que la suprématie

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navale est essentielle à la protection effective du commerce, au salut de l'empire et au maintien de la paix universelle.

Mon honorable ami acceptait ce paragraphe, pas un mot ne devait en être retranché, mais le seul reproche qu'il faisait était que le langage n'était pas assez défini. Il n'était pas satisfait de nous voir prendre des dispositions pour l'organisation d'un service naval, il insistait pour que l'organisation se fasse immédiatement. On ne devait perdre ni un jour ni une heure et, pour tenir compte de son avis, nous avons inséré le mot "rapide". Il n'était pas question alors de consulter les électeurs, d'avoir un plébiscite ou des élections générales et d'inviter le peuple à nous dire ce que mous devions faire. Mon honorable ami ne voulait pas que nous attendions un instant pour prendre le temps de consulter personne, mais il insistait pour que nous nous mettions à l'oeuvre immédiatement. Il était dans cette disposition d'esprit quand la session se termina. Après la session, il se rendit en Angleterre où il présenta aux électeurs anglais la motion qui avait été adoptée par le Parlement sur la nécessité de l'organisation immédiate d'un service naval canadien. Après son voyage en Angleterre et presque le jour même de son arrivée à Halifax, il parla encore sur le même sujet et de la même manière qu'il l'avait fait auparavant, en faisant le tableau de tous les avantages que retireraient le pays en général, la Nouvelle-Ecosse et Halifax en particulier, de l'organisation d'une marine canadienne. Le 14 octobre, mon honorable ami parla en ces termes à Halifax:

Un principe directeur devrait au moins prédominer, je veuf dire que toute disposition prise pour notre défense navale devrait tenir compte de nos matières premières de notre main-d'oeuvre et de l'habileté manuelle de notre population. Sous ce rapport ne nous est-il pas permis d'espérer que cela donnera un stimulant et un encouragement à l'industrie de la construction des navires qui a décliné depuis longtemps au Canada? Aujourd'hui l'occasion est belle pour la Nouvelle-Ecosse. La Providence a doté cette province des matériaux, des hommes et de la situation maritime qui sont essentiels pour faire aboutir un projet de défense navale et de protection.

Il n'y avait dans ces paroles aucune indication que nous devions consulter le peuple. La Providence elle-même avait décidé que la marine était dans l'intérêt de la Nouvelle-Ecosse.

Mais en débarquant à Halifax, l'honorable député apprit que certains de ses amis dont je vois quelques-uns devant moi, en ce moment, avaient prononcé des discours en contradiction directe avec l'attitude qu'ils avaient prise le 29 mars 1909.

Il est de notoriété publique que plusieurs membres de l'opposition, après avoir voté en faveur de la résolution que j'ai proposée

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comme amendement à celle de l'honorable député de Toronto-nord (M. Foster), pendant la session de 1909  --  j'excepte naturellement l'honorable député de Jacques-Cartier (M. Monk) qui n'a pas voté  --  sont allés prononcer des discours contre cette politique dans diverses parties du pays.

L'honorable chef de l'opposition suit de trop près les affaires politiques de ce pays, pour n'avoir pas pris connaissance de ces discours et je ne crois pas faire une supposition risquée en disant que plusieurs de ces députés sont allés lui expliquer qu'il était possible de causer des ennuis au Gouvernement au sujet de cette politique et qu'il ferait bien de retirer l'appui qu'il lui avait donné.

Notre mère Eve ne fut tentée que par un seul; j'ignore combien mon honorable ami eut de tentateurs, mais il s'est montré un vrai descendant de notre mère commune. Il succomba à la tentation. Je présume qu'il éprouva quelque difficulté à préparer le terrain de son évolution et ne trouva pas facilement un prétexte pour répudier une politique qu'il avait approuvée quelques mois plus tôt. Ce prétexte lui fut fourni par la motion de l'honorable député de Jacques-Cartier, demandant un appel au peuple. Cette motion, telle que rédigée, n'était pas facile à avaler, mais mon honorable ami se montra à la hauteur de la situation. Il fit sienne l'idée d'en appeler au peuple avant de faire adopter cette politique, mais pour mieux avaler la pilule, il la dora d'un côté avec une proposition déclarant la politique du Gouvernement mal avisée et dangereuse, et de l'autre, avec une proposition demandant l'envoi en Angleterre du prix de deux dreadnoughts, soit $25,000,000, en attendant le résultat de la consultation populaire. Ayant ainsi assaisonné la proposition de l'honorable député de Jacques-Cartier, il l'avala sans la moindre hésitation et avala, du même coup, les convictions et les principes qu'il affichait quelques mois auparavant.

Il présenta sa motion qui ne fut pas acceptée. L'honorable député de Jacques-Cartier présenta aussi la sienne qui fut également rejetée et le bill fut adopté. Conformément aux usages parlementaires, la question était définitivement réglée sous le rapport législatif. Mais il ne s'ensuivait pas que toute opposition à cette politique devait cesser. La lutte pouvait continuer sur ce terrain.

L'opposition avait parfaitement le droit de combattre cette politique par tous les moyens qui lui sembleraient bons. L'honorable chef de l'opposition qui est, de l'aveu de tous, un parlementaire avisé, avait parfaitement saisi la situation.

Au commencement de la session, lorsqu'il prit la parole sur l'adresse, il nous rappela les conseils amicaux qu'il nous avait donnés l'année précédente, et que nous n'avons

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pas suivis; mais il n'alla pas au delà; il ne proposa aucun amendement. Mais, immédiatement après se levait l'honorable député de Jacques-Cartier (M. Monk) l'apôtre de la stagnation et de la négation, pour proposer un amendement qui est, je le répète, semblable à celui qu'il a déjà proposé. Il est ainsi conçu:

Cette Chambre regrette que le discours du trône n'indique en aucune manière que le Gouvernement ait l'intention de consulter le peuple au sujet de sa politique navale et de la question générale de la contribution du Canada aux armements de l'empire.

J'ignore si la chose est vraie, et les honorables membres de l'opposition pourront me renseigner sur ce point, mais on me dit que lorsque cet amendement fut proposé une sensation de malaise se manifesta dans les rangs de nos honorables adversaires.

L'an dernier une semblable proposition, faite par l'honorable député de Jacques-Cartier, avait réuni un certain nombre de voix, non seulement parmi les nationalistes, mais aussi parmi les conservateurs,  --  les vrais. On m'a aussi rapporté qu'immédiatement après le dépôt de cet amendement, on fit savoir à l'honorable chef de l'opposition que si un sous-amendement n'était pas présenté, un bon nombre d'oppositionnistes voteraient avec l'honorable député de Jacques-Cartier, comme l'an dernier. Cela n'aurait pas fait l'affaire de l'honorable chef de l'opposition et de ses amis qui ne veulent pas être soupçonnés d'une alliance avec les nationalistes. C'est pourquoi mon honorable ami imagina un autre amendement, assez semblable à celui de l'honorable député de Jacques-Cartier, mais un peu édulcoré pour le rendre plus acceptable. Voici en quels termes l'honorables chef de l'opposition propose son amendement :

Nous désirons assurer Votre Excellence de l'attachement inaltérable du peuple canadien à la couronne britannique, de son désir et de son intention d'accomplir toutes les justes obligations qui incombent à ce pays en qualité de l'une des nations de l'empire. Toutefois, nous croyons devoir exprimer notre regret que le discours gracieux de Votre Excellence n'indique aucunement que las aviseurs de Votre Excellence aient l'intention de consulter le peuple sur la politique navale du Canada.

Entre l'amendement de l'honorable député de Jacques-Cartier et celui de l'honorable chef de l'opposition, il n'y a guère de différence; il y en a assez cependant, pour indiquer la ligne de démarcation et permettre aux conservateurs de dire qu'ils n'ont rien de commun avec les nationalistes.

Mon honorable ami (M. R. L. Borden) a déclaré à plusieurs reprises et l'honorable député de Grey-nord (M. Middlebro) vient de répéter, pour que la chose soit connue

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et répandue, qu'il n'existe aucune alliance entre l'opposition de Sa Majesté, le parti des loyalistes au Canada et les nationalistes. Personne n'a jamais cru ou prétendu, personne même n'a jamais soupçonné qu'entre l'honorable chef de l'opposition et ses amis d'une part, et l'honorable député de Jacques-Cartier et ses amis, d'autre part, un traité d'alliance avait été régulièrement signé par les plénipotentiaires avec toutes les formalités protocolaires. Personne ne le suppose; d'ailleurs, la chose est inutile; un simple clignement d'oeil suffit.

Dorénavant, la politique navale du Gouvernement qui, je l'ai cru à un moment donné, devait réunir les suffrages de tous les Canadiens  --  je regrette de m'être trompé et d'avoir trop présumé du patriotisme des honorables membres de la gauche  --  sera combattue dans la province de Québec et dans les autres provinces au nom d'un principe unique, celui de l'appel au peuple.

Dans la province de Québec on lui reprochera, comme l'ont déjà fait l'honorable député de Jacques-Cartier et ses amis, d'être impérialiste; dans Ontario et les autres provinces de langue anglaise on la qualifiera de politique séparatiste. Le Gouvernement sera assailli à droite; il sera assailli à gauche; mais tous ces assauts n'auront qu'un but  --  amener la chute du Gouvernement. Il n'y aura pas de traité d'alliance; il n'y en a pas. Mais si cette tactique réussissait, et si le Gouvernement venait à être renversé on verrait les deux factions oppositionnistes se sauter au cou, s'embrasser, se livrer aux plus joyeuses manifestations et se féliciter mutuellement d'avoir enfin atteint leur but. Ce serait un joyeux moment, mais il ne tarderait pas à faire place à une jolie rixe, car il faudrait procéder au partage des dépouilles, former un Gouvernement, s'entendre sur une politique et décider si le lion tory doit avaler le mouton nationaliste, ou si c'est l'agneau nationaliste qui doit dévorer le lion tory.

L'honorable chef de l'opposition commence déjà à ressentir les premières atteintes du châtiment qui l'attend. On en voit des indices dans le ton modifié de la presse nationaliste à son égard. Je lui dois cette justice de dire que jusqu'à présent il a eu l'honneur des insultes de la presse nationaliste; à l'avenir il devra subir les éloges de cette même presse.

Telle est la situation à laquelle nous avons à faire face présentement. Or, examinons un peu les deux amendements dont la Chambre se trouve saisie. Ils sont la conclusion impotente et boiteuse du langage violent dont on s'est servi dans la province de Québec et ailleurs pour attaquer notre politique. Si la solidité, la sagesse, l'opportunité de cette politique avaient besoin d'être démontrées, on trou-

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verait toutes les preuves nécessaires dans la futilité des amendements qui nous sont soumis.

Si l´┐Żhonorable député de Jacques-Cartier était sincèrement convaincu que cette politique est un acheminement à la conscription, qu'elle aura pour effet d'arracher les enfants aux bras de leurs mères, de les envoyer sur toutes les mers du globe se faire ouvrir les entrailles par les bombes allemandes, se faire tuer par les boulets russes ou japonais, se contenterait-il de demander à la Chambre de soumettre cette monstrueuse politique au peuple? Non; il dirait : A bas cette politique; nous la combattons de toutes nos forces; nous ne nous y soumettrons jamais.

Si l'honorable chef de l'opposition était réellement convaincu, comme lui et ses amis l'ont déclaré ici et ailleurs, que cette politique est non seulement mal avisée, mais aussi dangereuse, qu'elle est un premier pas vers la séparation, lui et ses amis se borneraient-ils à demander qu'elle soit soumise à l'approbation du peuple? Ne les verrait-on pas plutôt dénoncer cette politique et la combattre par tous les moyens?

L'honorable député de Grey-est (M. Sproule) dans un discours très modéré, par la forme et que j'ai suivi avec beaucoup d'intérêt, a fait l'énumération des fautes commises par ce Gouvernement  --  et à l'en croire, la liste en est longue. Il nous reproche, entre autre chose, un projet de chemin de fer au Yukon, en 1898. Mais il a oublié de nous dire que son parti ne nous a pas demandé de soumettre cette question au peuple; au contraire, l'opposition a combattu le projet et a réussi à le faire échouer au Sénat.

Lorsqu'en 1903, nous avons déposé un projet concernant la construction du chemin de fer transcontinental, bien que cette question n'eût jamais été discutée devant les électeurs, l'opposition ne s'est pas contentée de dire que le projet devait être soumis au peuple. L'honorable député et ses amis ont combattu le projet dès le commencement; ils se sont opposés à la construction du chemin de fer dès le premier jour.

Les amendements dont j'ai donné lecture il y a un instant et par lesquels on demande que la question de la marine soit soumise au peuple, avant que le Gouvernement aille plus loin, est un simple subterfuge imaginé pour permettre à l'opposition et se dérober aux responsabilités.

Les honorables députés de la gauche savent parfaitement que si dans certaines parties du pays il existe un sentiment hostile à cette politique, provenant de ce que cette politique n'est pas aussi bien comprise qu'elle le sera dans quelques années; par contre il y a aussi certaines parties du pays, parmi les plus éclairées, où cette politique est favorablement accueillie, et c'est

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pour cette raison, n'osant l'attaquer directement, ils ont recours à ce moyen détourné d'un appel au peuple, afin de pouvoir ensuite se former une opinion, non d'après leur conscience, mais d'après le verdict des électeurs.

Les membres de la gauche  --  je le sais par l'expérience du passé  --  n'entretiennent pas l'opinion que je professe sur l'autonomie des jeunes nations de l'empire britannique. Je me rappelle que mon honorable ami de Toronto-nord (M. Foster) a déclaré dans une circonstance antérieure, que nous avions trop entendu parler d'autonomie en cette Chambre. J'ai constaté que l'on faisait cette observation en dehors de cette enceinte; on estimait que nous nous préoccupions trop de cette question d'autonomie. Je réponds à l'honorable député de Toronto en me plaçant au point de vue du principe qui sert de base essentielle à tout l'empire britannique en invoquant, dis-je, ce principe, qui seul peut maintenir cet empire, j'ai nommé l'autonomie de toutes les parties qui composent l'empire. Lorsque les premiers partisans de la réforme au Canada ont demandé pour ce pays le privilège d'un gouvernement responsable ils recherchaient encore mieux que tout ce qu'ils pouvaient connaître alors. Ce sont eux qui ont jeté les fondements sur lesquels repose l'empire britannique. Qu'on se fasse une idée si possible, de ce que serait aujourd'hui l'état de choses au Canada, en Australie, en Nouvelle-Zélande et au Sud-africain, si toutes ces colonies eussent continué à être gouvernées, comme elles l'étaient auparavant, par le bureau de Downing-street sous la direction d'un gouvernement central. Se trouve-t-il quelqu'un pour croire que le Canada, soumis à ce système, aurait atteint la position qu'il occupe maintenant, lui qui embrasse tout un continent, qui compte une population de 8,000,000 d'âmes, un revenu de $100,000,000 avec un commerce de $700,000,000 et plus, qu'habite une population de différentes nationalités, qui vivent heureuses et satisfaites? Quel est celui qui peut croire que l'Australie aurait atteint la position où elle se trouve aujourd'hui, tout en montrant de jour en jour plus d'énergie et plus de force, au point de devenir la nation dirigeante de l'océan Pacifique méridional, n'eût été la jouissance de son autonomie? Où est celui qui osera affirmer que la Nouvelle-Zélande eût progressé au point de devenir un sujet d'admiration pour l'univers entier depuis qu'elle jouit de cette constitution que lui a accordée la Grande-Bretagne? Qui pourrait donc ignorer la plus grande merveille jamais réalisée dans l'empire britannique  --  cette confédération des colonies du Sudafricain, entreprise réalisée avec tant de succès?

Telles sont les bases sur lesquelles s'appuie l'empire britannique. Chaque nation

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qui le compose  --  et j'espère qu'en disant cela, je ne froisse pas mon honorable ami de Victoria-et-Haliburton (M. S. Hughes) qui, je le constate, trouve toujours à redire chaque fois que nous parlons du Canada comme étant une nation mais qui, j'en suis sûr, n'aura plus occasion de maugréer à ce propos, étant donné le texte de la contreproposition de l'honorable leader de la gauche dans laquelle il se sert de cette expression même :

Nous désirons assurer Votre Excellence de l'attachement inaltérable du peuple canadien à la couronne britannique, de son désir et de son intention d'accomplir toutes les justes obligations qui incombent à ce pays en qualité de l'une des nations de l'empire.

Mon honorable ami se trouve corrigé, non pas par moi, mais par une autorité dont il ne saurait nier la compétence; il reconnaîtra donc que nous formons une nation.

M.S. HUGHES: Dans l'empire.

Sir WILFRID LAURIER: Précisément, et je ne dis pas le contraire. Nous sommes une nation dans l'empire et ce dernier comprend aujourd'hui une réunion brillante de jeunes peuples. Mon honorable ami reconnaîtra qu'il est du devoir d'une nation libre d'organiser sa défense. Nul en cette enceinte ne saurait réfuter ce sentiment, du moins en paroles, si on peut en faire fi dans la pratique. Il incombe à un peuple jeune et libre d'organiser sa propre défense. Telle fut toujours l'attitude prise depuis des années et des années par les hommes d'Etat anglais avec le plein assentiment des hommes d'État canadiens. Dès que la Confédération fut adoptée en 1867, les autorités britanniques nous ont imposé l'obligation de défendre le Canada, notre propre pays, et cette entente fut acceptée par sir John Macdonald, par sir George Étienne Cartier et par tous les hommes politiques d'alors, comme constituant une obligation qui nous incombait naturellement. Dès les premières années du dix-neuvième siècle, la Grande-Bretagne avait assumé la défense du Canada. Elle avait construit des fortifications à Halifax et, plus tard, lorsque la Colombie-Britannique accepta le pacte fédératif, l'Angleterre établit une station navale à Esquimault et une autre à Halifax. Mais la Grande-Bretagne nous imposa l'obligation de pourvoir à notre propre défense afin de soulager le contribuable britannique de cette obligation d'acquitter lui-même le coût de la défense du Canada. Nous avons accepté cette obligation; nous avons pris charge des garnisons de Québec, d'Halifax et d'Esquimault.

La Grande-Bretagne rappela alors ses navires de guerre et il ne nous reste plus qu'à accomplir la tâche de la mère-patrie, c'est-à-dire d'entretenir une réserve navale à Halifax et à Esquimault. Quelqu'un voudrait-il me dire que ces fortifications cons-

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truités par la Grande-Bretagne à Québec et à Halifax devraient rester inoccupées pour tomber définitivement en ruines? N'est-il pas aussi nécessaire aujourd'hui d'organiser notre défense tout autant qu'il importait alors de le faire? Quel est celui qui viendra affirmer que ces stations navales d'Halifax et d'Esquimault doivent rester désertes et sans défenseurs? Monsieur l'Orateur, quelle que soit l'opinion des honorables membres de la gauche, j'affirme que notre politique est basée sur cette idée qu'il est de notre devoir de remplacer par des troupes canadiennes et des marins canadiens, les troupes et les marins anglais que la mère-patrie a rappelés du Canada. Je demanderais à l'honorable représentant de Toronto-nord (M. Foster) si ce n'était pas là précisément ce qu'il avait en vue lorsqu'il déclarait, il y a déjà quelques années, que l'heure était arrivée pour le Canada de ne plus retarder d'assumer sa juste part de la responsabilité et du fardeau, au point de vue financier, qu'il fallait supporter en vue de protéger efficacement notre littoral et nos grands ports maritimes. Pourtant, monsieur l'Orateur, il y a plus. J'ai fait allusion à tout cela i1 y a deux ou trois jours, lors du débat sur l'adresse en réponse au discours du trône.

J'ai rappelé à la Chambre que dans les régions du nord et de l'ouest notre population s'accroît sans cesse. Nous faisons construire à l'intérieur du territoire et sur les rives de la baie d'Hudson une voie ferrée dont le terminus se trouvera à 600 ou 700, ou même 800 milles d'Halifax, pour le moins. Nous faisons construire un chemin du fer transcontinental dont le terminus se trouvera à une distance d'au moins 600 milles d'Esquimault. Qui donc viendra me dire que l'on peut laisser ces stations isolées sans protection aucune? Quel que soit le verdict ou le sentiment qui se peut formuler sous l'empire de l'excitation ou de la passion, mes honorables amis de la gauche en viendront à la conclusion, quand ils se seront calmés, qu'il faut protéger ces rives lointaines au moyen de fortifications ou de navires de guerre. Puisque cela doit être, que c'est un devoir à remplir, il ne peut être rempli que par l'une ou l'autre des parties : par l'Angleterre ou par le Canada, et ce devoir, nous disons qu'il incombe  --  au Canada. Telle est ma réponse à l'amendement de l'honorable député de Jacques-Cartier (M. Monk) et au sous-amendement déposé par l'honorable chef de l'opposition (M. R. L. Borden).

Qu'on me permette d'aller plus loin encore et, si c'est possible, de discuter jusqu'en ses moindres détails la question qui nous occupe en ce moment. Ne perdons pas les faits de vue et, si c'est possible, discutons la question en l'absence de tout préjugé, en nous inspirant de notre devoir envers nous-mêmes, en tant que nation; et

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envers la Grande-Bretagne, en tant que partie de l'empire britannique. Une école a récemment surgi en Angleterre, qui compte un assez grand nombre de disciples en ce pays, dont le but est d'entraîner les jeunes nations de l'empire, le Canada notamment, dans le gouffre du militarisme où l'Angleterre, qui est au nombre des grandes puissances européennes, se trouve précipitée. Les membres de la droite ont toujours repoussé cette idée. Nous n'avons jamais cessé d'affirmer que les conditions de l'Angleterre diffèrent si profondément de celles qui prévalent au Canada, que l'on ne saurait même, à l'heure actuelle, songer à pareille éventualité. Je ne sais ce que l'avenir nous réserve, mais je compte bien que ce jour-là ne luira jamais. A l'heure actuelle, on ne doit pas compter que le Canada, jeune nation au sein de laquelle tout est à édifier, se laissera entraîner dans l'abîme du militarisme ruineux.

Quant à nos honorables amis de la gauche, ils ne se sont jamais nettement prononcés sur cette question; l'idée a toujours eu l'air de les séduire, et, dans la mesure qu'ils ont pu, ils s'y sont montrés favorables. Cette question fut formellement posée à notre Gouvernement à la conférence de 1902, alors qu'on nous demanda en termes précis de pourvoir à l'équipement et au maintien d'un corps de troupe pour le service impérial, et de participer à la défense navale au moyen d'une contribution annuelle. Je m'abstiendrai d'extraire de longues citations des livres que l'on a publiés à ce sujet, aimant mieux me reporter au résumé que l'honorable député de Toronto-nord (M. Foster) a fait l'an dernier des délibérations de la conférence de 1902, travail dont je le complimentai dans le temps. je m'y reporterai donc parce qu'il donne une très juste idée de ce qui s'est passé à la conférence. Je rappellerai, m'en rapportant aux paroles mêmes de mon honorable ami de Toronto-nord, la proposition que nous fit le ministre de la Guerre et que je signale à l'attention des membres de la gauche. Parlant de la conférence de 1902, mon honorable ami disait donc :

Le secrétaire d'Etat pour la guerre et M. Veldon ont conseillé une réserve impériale, c'est-à-dire, un corps spécial de troupes, reservé pour le service impérial, et qui serait tenu en disponibilité dans chaque colonie, pour le jour ou on en aurait besoin. La colonie du Cap et le Natal se rangèrent à cet avis; le Canada et l'Australie ont préféré retenir l'enseignement et l'entraînement de toute la troupe, laissant aux colonies de décider en quoi consistera l'aide à donner en cas de nécessité. Le Canada et l'Australie donnaient comme raison que ce système éviterait toute jalousie que pourrait provoquer l'exitence de deux sortes de milices, l'une destinée à un service spécial et constituant une réserve et l'autre, la milice générale du Canada, qui ne viendrait qu'au second rang.

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Je ne suis pas prêt à dire que le Canada et l'Australie n'avaient pas raison sur ce point. Pour le moment, je me borne à faire un exposé de la question, sans commentaires.

Au dire de l'honorable député de Toronto-nord, la proposition qu'on nous faisait la tendait principalement à nous amener à équiper un corps spécial de troupes et à le mettre sous 1es ordres du ministre de la Guerre, pour les fins de l'empire. Voici en quels termes s'exprimait l'honorable député au sujet de la proposition qui nous fut soumise relativement à la défense navale :

Le premier lord de l'amirauté qui était alors, je crois, le très hou. comte de Selborne, donna lecture d'une étude qui fut offerte à la conférence. Le plan général de ce travail est que, dans la préparation de la défense, la meilleure défense est celle qui est en état de prendre l'offensive quand des circonstances critiques se présentent et pelle qui ne réclame pas seulement une contribution en argent mais en hommes; il aurait voulu voir chaque colonie représentée dans la flotte avec des navires et des marins de cette colonie. Il pensait qu'en temps de paix la subvention serait chose facile, mais dans tout le cours de son étude il soutint sans broncher la nécessité d'une seule direction absolue dans le cas de guerre ou dans un cas de danger.
A ce propos il y eut quelques discussions mais elles ne furent pas très importantes et on décida qua chaque colonie aurait sa conférence particulière et qu'ensuite un rapport serait fait à la conférence sur ce qui avait été décidé.

Il ajoute que le Canada n'agréait ni l'une ni l'autre de ces deux propositions, et je dois répéter que nous ne les avons pas acceptées et que nous avons fait connaître ce qui, à notre avis, devait être notre ligne de conduite. Il en a souvent été question, mais il est permis de revenir sur ce sujet. Il est bon que je déclare ce que nous avons fait dans cette circonstance, quelle ligne de conduite nous avons approuvée, nous avons dévoilée, ligne de conduite qui, depuis lors et pendant les huit dernières années, a été soumise à la population canadienne. Nous avons déclaré que :

Les ministres canadiens regrettent de n'avoir pu se rendre aux conseils de lord Selborne au sujet de la marine et de M. St. John Broderick au sujet de l'armée. Les ministres désirent faire observer que leurs objections se sont élevées, non pas tant au sujet des dépenses qui en découlent, que de la croyance que l'acceptation de ces propositions comporterait un important abandon des principes du gouvernement colonial. Le Canada apprécie hautement la mesure d'indépendance locale qui lui a été accordée de temps à autre par les autorités impériales et qui a produit des résultats remarquables au double point de vue du progrès matériel du pays et du raffermissement des liens qui le rattachent à la mère patrie...
Actuellement les dépenses du Canada pour le service de la défense sont limitées au côté

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militaire. Mais le ministère est disposé à tenir compte également d'un système de défense navale.
Sur le littoral canadien, ou [Sic  --  i.e. "on"]trouve en grand nombre des hommes admirablement aptes à constituer une défense navale et on espère pouvoir, à une date rapprochée, inaugurer un système d'entraînement qui mettra ces hommes en état de prendre part à la défense en cas de nécessité.

J'appelle l'attention de la Chambre sur le fait que nous avons refusé d'assumer l'attitude qu'on nous demandait de prendre et d'avoir des forces militaires relevant directement du ministère de la Guerre, et que nous avons insisté sur le maintien de notre autonomie en cela comme en toute autre chose.

La même question s'est présentée en 1907 au sujet d'une motion proposée, par le Dr Smartt, de la Colonie du Cap, motion que le représentant de Grey-nord a mentionnée il y a un instant. Il est bon que je cite la motion du Dr Smartt, et vous aurez la raison de notre dissentiment. La motion était ainsi conçue :

Cette conférence, reconnaissant l'immense importance des services rendus par la marine pour la défense de l'empire et la protection du commerce, et l'importance capitale de maintenir la marine dans le meilleur état d'efficacité, considère qu'il est du devoir des possessions d'outre-mer de contribuer au maintien de la marine dans la mesure déterminée par les législatures de ces possessions  --  cette contribution devant prendre la forme d'un don en argent, de l'établissement d'un système de défense navale ou de tels autres services et de la manière qui seront décidés après consultation avec l'amirauté et qui seront le plus d'accord avec les diverses circonstances.

Il y avait plusieurs raisons qui m'empêchaient, pour ma part, d'accepter cette proposition, mais l'unique motif qui se rattache au présent débat  --  je l'ai mentionné l'autre soir  --  c'est qu'elle entraînait immédiatement cette jeune nation dans l'engrenage de la défense militaire et navale de la Grande-Bretagne. Aussi pour les considérations que je mentionnerai plus loin, j'ai cru que cela ne devait pas avoir lieu. L'an dernier, on s'en souvient, les députés de la gauche m'ont beaucoup reproché l'attitude que j'ai prise dans cette circonstance. J'en ai entendu qui disaient que c'était un jour de tristesse et d'humiliation pour le Canada que celui où le premier ministre avait refusé d'appuyer de son vote la motion du Dr Smartt.

Quelques VOIX: Très bien, très bien.

Sir WILFRID LAURIER: Les membres de l'opposition se réjouissent trop vite, et je leur dirai pourquoi dans un instant. Les reproches qu'on m'adressait ne m'ont pas troublé parce que j'avais conscience d'avoir raison et que je savais qu'un jour viendrait où mon attitude serait justifiée

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même sur le parquet de la Chambre. Ce jour a lui; il a lui plus tôt que je ne m'y attendais, il a lui lorsque le chef de l'opposition a proposé sa motion et prononcé son discours.

Je dois de la reconnaissance à mon honorable ami qui a adopté les idées que j'énonçais dans cette circonstance et que j'affirme de nouveau aujourd'hui. Je ne crois pas devoir le remercier de ses bonnes intentions; à mon avis, il n'en a pas eues, mais je lui exprime ma plus profonde gratitude pour sa conduite et je citerai ses propres paroles, et je lui signalerai pourquoi je lui dois de la reconnaissance et de quelle manière il a adopté la politique même que j'ai prônée en 1902 et en 1907.

En proposant sa motion, il a fait une hypothèse bien naturelle de sa part, car il parlait de ce qu'il ferait s'il était au pouvoir. Il y pense depuis longtemps, je le sais, et il sera peut-être obligé d'y penser encore pendant quelque temps; mais en tout cas, il est légitime de sa part de passer en revue ces grands problèmes publics comme s'il était au pouvoir et s'il avait les obligations qui reposent aujourd'hui sur mes faibles épaules. L'honorable député (M. R. L. Borden) disait :

Quant à moi, il me semble que notre devoir est tout tracé: si elle en prend les moyens, l'administration saura si les circonstances dans lesquelles se trouve en ce moment l'empire sont graves ou non en ce qui a trait à la défense navale. Si nous étions au pouvoir, nous nous efforcerions d'obtenir sur cette question une réponse simple et claire et si cette réponse, basée sur le rapport du gouvernement de la mère-patrie et des experts de l'amirauté, comportait, comme je le pense, la nécessité d'une action prompte et effective de la part de ce pays, je demanderais au Parlement de voter l'aide que les circonstances commanderaient et, faute par le Parlement d'y consentir, je m'adresserais au peuple.

Nobles sentiments. Je n'ai pas un mot de blâme à porter; sentiments sages, politique sage. Est-ce que mon honorable ami le chef de l'opposition ne nous dit pas ici en autant de mots que s'il avait été au pouvoir, il ne serait pas empressé à offrir deux dreadnoughts comme il le voulait l'année dernière. Le moment est maintenant arrivé pour mes honorables amis de l'autre côté de la Chambre d'applaudir. L'année dernière, mon honorable ami le chef de l'opposition, n'étant pas renseigné, ne connaissant aucunement l'état des affaires, voulait en toute hâte que le Parlément votât $25,000,000 pour l'achat de dreadnoughts en cas de guerre. Mon honorable ami ne savait pas s'il y avait danger de guerre ou non mais tout de même il voulait offrir des dreadnoughts et ses amis le suivirent. Mais aujourd'hui le chef de l'opposition dit à ses mêmes amis qu'ils n'auraient pas dû accepter son avis de l'année dernière, et qu'il aurait dû lui-

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même consulter les autorités pour savoir si oui ou non il y avait danger de guerre. Pour nous, nous savions qu'il n'y avait pas apparence de guerre et conséquemment nous avons voté contre la contribution que proposait d'offrir mon honorable ami. Le chef de l'opposition est certainement dur envers ses amis en se conduisant de cette façon, mais cela ne me regarde pas. Parlant sur la question générale de politique navale le chef de l'opposition disait :

Je crois que la question de la coopération du Canada à la défense impériale sur une base permanente comporte une étude très grande et très profonde. Si le Canada et les autres nations qui composent l'empire doivent prendre part comme telles à la défense de tout l'empire, cela veut-il dire que nous, en contribuant à la défense de l'empire n'aurons absolument, comme citoyens de ce pays, aucune voix délibérative dans les conseils de l'empire lorsqu'il s'agira de décider des questions de paix et de guerre?

Nobles sentiments, encore une fois, sages conseils aussi. Lorsque j'étais à Londres en 1902 représentant humblement et du mieux que je pouvais le Canada, mon pays; et lorsque l'on nous demanda de nous lancer dans cet armement impérial, j'ai eu la même pensée que mon honorable ami le chef de l'opposition :

La question de la coopération du Canada dans la défense impériale sur une base permanente comportait une étude très grande et très profonde.

Et il m'est venu aussi à la pensée que nous ne devrions pas contribuer à la défense de tout l'empire, lorsque nous, comme citoyens de ce pays, nous n'avions absolument aucune voix dans les conseils de l'empire sur les questions de paix ou de guerre dans l'empire; pour me servir encore une fois des paroles mêmes du chef de l'opposition. C'est exactement ce que j'ai fait, et c'est le moment où pour mes honorables amis de la gauche d'applaudir. Je suis heureux de pouvoir dire que sur cette question même si j'avais besoin de défendre ma conduite, mais je n'en sens pas le besoin  --  je trouverais ma défense dans les paroles mêmes qui sont tombées des lèvres du chef de l'opposition et dans les circonstances présentes, il n'est pas désirable que le Canada se mêle aux armements de l'empire, mais que nous devons demeurer ferme dans notre politique de rester maîtres dans notre propre maison, d'avoir une politique qui convienne à nos fins propres et de laisser au Parlement canadien, au Gouvernement du Canada et au peuple la liberté de dire si l'on devrait prendre part à ces guerres au sujet desquelles nous n'aurons pas été consultés s'ils le jugent à propos. Telle est, la politique qu'ils ont présentée.

Je n'ai pas pour habitude d'offrir de sages conseils à mes amis de l'autre côté de la Chambre mais on me permettra peut être de donner lecture aujourd'hui d'un con-

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seil qui a été offert par un de leurs meilleurs amis au Canada. S'il y a un journal aujourd'hui dans le Canada qui se distingue par une discussion modérée des affaires publiques, c'est bien la "Gazette" de Montréal. Ce journal n'appuie pas notre parti; il est un des plus fermes piliers du parti conservateur, mais il a toujours évité les questions publiques sans craindre personne et au point le vue seulement de la saine raison. Voici ce que je lis dans un article qui a été publié dans la "Gazette" de Montréal; il y a quelques jours :

Au sujet de la marine ou d'un commencement de marine la question est bien simple. Pourvoir à la protection d'un pays est une nécessité à laquelle on ne peut se soustraire. Il faudra toujours y arriver et payer pour cette défense, quelles que soient les affiliations politiques du Canada. Nous devons considérer cela comme un devoir non pas comme une question de bravade ou de profit politique ou de zèle de parti. Il n'y a aucune différence de principe entre la défense sur mer et la défense sur terre. Si l'on oublie ces choses dans les discussions des prochains mois et qu'une partie importante de l'opposition abandonne les saines traditions du parti pour se joindre à ce qui paraît être un grand tapage, on aura perdu alors un belle chance de succès.

Je vais maintenant fausser compagnie mon honorable ami le chef de l'opposition, et je vais m'adresser à l'honorable député de Jacques-Cartier. Dans son discours de l'autre jour, auquel je n'entreprendrai pas de répondre in toto, parce qu'une très grande partie ne mérite pas de réponse, voici ce que mon honorable ami disait parlant de l'élection de Drummond-et-Arthabaska :

Je crois qu'il a été dépensé au moins $50,000 par le parti du très honorable premier ministre.

Ces paroles se trouvent dans un discours qui est censé sérieux. Quand un homme occupant la position de l'honorable député de Jacques-Cartier fait une pareille affirmation, il en dit trop ou il en dit trop peu. Ce n'est pas assez de dire : "Te crois qu'il a été dépensé une somme de $50,000 par le parti ministériel". Je pourrais répondre: "Je crois qu'une somme égale a été dépensée par la parti nationaliste". Si l'honorable député me demandait sur quoi je me fonde pour faire une pareille affirmation, je lui répondrais: Sur rien, et il ne pourrait pas me répondre autre chose de son côté. L'une de ces affirmations renferme autant de vérité que l'autre. De pareils écarts n'ont pas leur place dans une discussion sérieuse; et je dois prier la Chambre de me pardonner d'avoir gaspillé une minute de son temps pour faire allusion à des assertions aussi vides. Mais voici quelque chose de plus sérieux. L'honorable député, dans le cours de son réquisitoire, s'est servi ,des expressions suivantes, de gros mots, et c'est sur quoi je désire m'arrêter :

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D'une part nous avons, comme j'espère être en mesure de le démontrer à 1 instant, un faux exposé par le premier ministre de notre attitude et de notre programme dans les circonstances.

Un faux exposé, ce sont là de gros mots, je me demande s'ils sont tolérés par le règlement. Mais je n'ai pas signalé le fait à votre attention dans le temps, monsieur l'Orateur, et je ne me propose pas de le faire maintenant. J'en ai bien été frappé, au moment où ils ont été prononcés, mais je tenais à ne rien perdre des déclarations de l'honorable député. Je lui ai prêté une oreille attentive, car ce n'était pas la première fois que l'honorable député m'accusait d'avoir dénaturé les faits en ce qui regarde cette politique navale. Dans nombre de discours prononcés dans la province de Québec, j'avais relevé des déclarations semblables. Je tenais à me rendre compte, et jusque-là il ne m'avait pas été possible de le faire, de ce que l'honorable député voulait dire en m'accusant de dénaturer certains faits relativement à la question de la marine, et d'avoir omis de faire certaines déclarations que j'aurais dû faire. L'honorable député, mais encore plus que lui le leader du parti dans Québec, a affirmé plus d'une fois qu'il avait été formé un complot dans ce but entre moi et Son Excellence le Gouverneur général. Or, monsieur l'Orateur, je vais aujourd'hui répondre à cette accusation.

Je vois maintenant ce qu'il entend par là; j'ai lu son discours avec soin. Ce que l'honorable député veut dire en nous accusant d'avoir induit la Chambre en erreur et d'avoir caché certaines choses, c'est que le 10 février 1909, il fut émis un décret en conseil approuvant un projet qui avait été précédemment rejeté par les ministres canadiens à la conférence de 1908, et qui engageait le Canada à contribuer aux armements militaires de la Grande-Bretagne; que ce décret en conseil fut passé secrètement, fut longtemps tenu secret, et notamment lorsque le programme naval du Gouvernement fut soumis à la Chambre. Afin de ne pas commettre d'injustice envers l'honorable député, je vais citer le texte même de son discours et laisser la Chambre juger entre lui et moi dans les circonstances. La députation saura alors quel poids on doit attacher à ses déclarations. Après avoir fait allusion à la conférence de 1902 et à celle de 1907, et après m'avoir décerné en raison de mon attitude lors de ces deux conférences des éloges qui m'ont presque fait rougir, disant qu'il approuvait presque tout ce que j'avais fait comme représentant du Canada, l'honorable député a ajouté ce qui suit :

Je ne crois pas que durant les élections de 1908 ou à aucune époque  --  je parle sujet à correction  --  sa conduite à ce sujet ait été l'objet de critiques. Comment pouvons-nous expliquer l'attitude prise ensuite par mon très

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honorable ami? Au cours des négociations, du commencement à la fin, quelque chose semble être caché. Permettez que j'attire l'attention de la Chambre sur ce qui s'est passé en 1909. Mon très honorable ami prétend que tout s'est passé loyalement.
Mais, en 1909, bien que la question n'ait jamais été soumise à la Chambre ou au peuple, au moment où nous siégions ici dans le mois de février, un arrêté du conseil fut adopté et on le trouvera au n° 99 des documents de la session de 1909:
Réponse à une demande de copie d'arrêtés du conseil, correspondance, lettres, dépêches, mémorandums et communications entre le gouvernement impérial et celui du Canada, relativement à l'organisation d'un état-major général impérial.
En 1909, le 10 février, après avoir précédemment, à la conférence de 1907, refusé d'acquiescer à la proposition du War Office demandant une organisation militaire, quand la Chambre, je le répète, était en session, quand nous étions prêts à parler au nom du peuple, l'arrêté du conseil cité dans ces documents fut adopté pour approuver les projets militaires du War Office et donner des instructions afin qu'un télégramme conçu en ces termes, soit envoyé à Londres.
Votre dépêche, Canada, 30, du 15 janvier. Mes ministres acceptant entièrement les principes posés dans le mémorandum de l'état major général. Une dépêche fera suite pour expliquer la position précise du Gouvernement canadien.
Je veux maintenant demander a la chambre comment il se fait qu'un projet qui a été établi antérieurement et qui a été rejeté par mon très honorable ami, peut recevoir la sanction du Gouvernement par un arrêté du conseil, sans consulter d'aucune façon la Chambre, quand nous sommes en session le 10 février 1909.

Encore une fois, monsieur l'Orateur, je dois remercier l'honorable député d'avoir approuvé sans réserve mon attitude à la conférence de 1907; mais je me défends du reproche qu'il m'adresse d'avoir renoncé au principe que j'avais défendu lors de cette conférence. L'honorable député a approuvé mon attitude lors de cette conférence de 1907, et il a approuvé par conséquent la teneur de ce projet de résolution adoptée à cette conférence et dont le texte se trouve dans le livre intitulé "Service d'état major général de l'Empire".

Cette résolution est comme il suit :

Que cette conférence fait le plus cordial accueil et donne sa plus entière approbation à l'exposé des principes généraux contenus dans la déclaration du secrétaire d'Etat à la guerre, et, sans vouloir engager aucun des gouvernements représentés, reconnaît et affirme le besoin de développer pour le service de l'empire dans son ensemble, lequel étudiera la science militaire dans toutes ses ramifications, recueillera et communiquera aux divers gouvernements militaires les renseignements et les informations, s'occupera de l'élaboration de projets de défense basés sur un principe commun et sans le moins du monde s'immiscer dans les questions se rattachant au commande-

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ment et à l'administration, fera, à la demande des divers gouvernements, part de ses lumières sur l'instruction, l'éducation et l'organisation sur le pied de guerre des forces militaires de la couronne dans chaque partie de l'empire.

A cela, mon honorable ami a donné son approbation, et le plan adopté portait que l'état-major général aurait simplement pour mission de recueillir des renseignements à être distribués parmi les différents peuples de l'empire, et il ne lui était en aucune façon prescrit de prendre part à la monstrueuse campagne de militarisme qui se poursuit en Europe.

Je ne redoute pour le Canada aucune invasion, pour le Canada de l'est tout au moins; mais je ne suis pas bien sûr qu'il soit prudent de laisser sans protection la Colombie-Anglaise; ou encore les côtes de l'océan Pacifique. Je ne redoute aucune guerre entre la (Grande-Bretagne et les Etats-Unis. La civilisation y est trop avancée pour que l'on y songe à rien de semblable. Ces deux pays ont trop d'intérêts en commun pour cela, et l'on y regarde la guerre comme étant lefléau de la civilisation. Mais il en est autrement sur l'océan Pacifique, où nous avons pour voisins la Russie, le Japon et la Chine, et ce serait folie de dire qu'il n'y a, de ce côté là, aucun danger de guerre à appréhender, lorsque de vastes humanités y sont en voie de formation. Pour moi, une pareille idée ne saurait m'entrer dans l'esprit, et je ne crois pas qu'il soit bien prudent à nous de toujours compter sur la Grande-Bretagne pour la protection de notre côte du Pacifique. Mon honorable ami ne pense-t-il pas que, s'il survenait une invasion, il nous serait utile d'avoir pour la repousser des troupes et une marine, et de donner à nos officiers la meilleure instruction possible?

Le simple bon sens n'exige-t-il pas que, pour être prêts à repousser une invasion possible, pour mettre nos troupes en état de défendre le pays  --  et mon honorable ami sait qu'elles peuvent à tout moment être appelées à entrer en campagne  --  notre organisation soit absolument la même que celle de l'empire britannique?

Pour donner suite au plan adopté par la conférence pour la formation d'un état-major général, il y avait certaines choses à faire. Lisez plutôt les conclusions de cette conférence. Les voici:

En résumé, voici les principales questions qui semblent appeler l'attention pour le moment, clans le but de jeter les bases d'un état-major impérial général:  -- 
1. Organiser toutes les forces de l'empire sur le pied de guerre d'après les mêmes principes généraux, surtout en ce qui concerne le système de commandement et les devoirs de l'état-major. Dans ce but, il faudrait procéder à la formation de l'état-major impérial général à aussi bref délai que le permettent les moyens à notre disposition.
II. Assurer l'uniformité dans le système de dressage des officiers pour l'état-major géné-

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ral en prenant les mesures voulues pour créer -- 
(a) L'uniformité dans le système d'instruction des officiers régimentaires parmi lesquels sont recrutés les sujets destinés aux écoles d'état-major. On obtiendra ce but en reconnaissant l'école, d'état-major de Camberley comme l'école centrale d'instruction militaire pour l'empire et en nommant dès le début, dans la mesure approuvée par les différents gouvernements des dominions d'outre-mer, des gradué de Camberley comme titulaires des plus importants poste, d'instructeurs.
(b) L'uniformité dans le système de recrutement des officiers régimentaires pour les cours d'études des écoles d'état-major.
(c) L'uniformité dans les examens d'admission, dans les matières du cours, dans le syllabus et l'enseignement des différentes écoles d'état-major.
III. L'uniformité dans l'accomplissement des devoirs d'état-major qui s'obtiendra en encourageant les gradués des écoles d'état-major qui aspirent à devenir titulaires des plus importants postes de l'état-major général, à suivre un cours supplémentaire d'instruction en Angleterre ou aux Indes; et en prenant des mesures en vue de l'échange systématique des officiers d'état-major impérial général parmi les divers postes dans toute l'étendue de l'empire.

M. MONK: Mon très honorable ami est-il d'opinion que ce soit là une affaire qu'il appartient au Parlement de décider?

Sir WILFRID LAURIER: Je répondrai à cela tout à l'heure. Le Parlement peut ou approuver ou annuler ce que nous avons fait; mais ce n'est pas là pour le moment ce qui m'occupe. Ce que je reproche à mon honorable ami, c'est d'avoir, dans son discours ici l'autre jour, comme dans ses discours à Québec, prétendu que nous avions consenti à un plan en conséquence duquel nos troupes devraient participer aux guerres de la Grande-Bretagne. Mon honorable ami dit que c'était au Parlement à décider de ce point. Mais qui donc l'a empêché de saisir le Parlement de cette question? Il dit que nous avons tenu la chose secrète, sans même l'avoir divulguée lorsque nous avons présenté notre politique navale. Que nous ayons maintenu le secret sur ce plan à cette époque, cela importe peu. Ce n'était pas une affaire qui intéressait notre politique navale, mais notre milice. Que veut dire mon honorable ami?

M. MONK: Puisque le très honorable premier ministre m'interroge, je lui dirai que ce plan aurait dû être soumis aux Chambres alors en session, et c'est ce que je lui reproche de n'avoir pas fait.

Sir WILFRID LAURIER: Je ne parle pas de la publication du décret, mais de son adoption. Mon honorable ami ne sait-il pas que tout membre du conseil privé est tenu par serment au secret, que le premier serment prêté par un conseiller privé est de garder le secret sur tout ce qui se passe au conseil?

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Ignore-t-il donc que tous les décrets du conseil sont adoptés en secret que par Son Excellence le Gouverneur général, sur l´┐Żavis de son cabinet? Ici c´┐Żest Son Excellence qui a délié du secret relativement à ce décret. L´┐Żhonorable député affirme que ce décret n´┐Ża pas été communiqué au Parlement. L´┐Żautre jour, parlant du discours prononcé par mon collègue, le ministre des Finances (M. Fielding) il a dit :

Il est facile de vérifier l´┐Żaffirmation que je formule maintenant. Monsieur l´┐ŻOrateur, les arrangements militaires qui avaient été effectués étaient de nature plus étendue; car à cette époque nous ignorions la substance de ce décret en conseil adopté en secret le 10 février 1909, qui ne fut déposé sur le bureau de la Chambre que longtemps après.

En entendant ces paroles, je dois l´┐Żavouer, je fus frappé de stupéfaction; mais plus vif encore a été mon étonnement, en les lisant. Le ministre des Finances (M. Fielding) porta la parole le 20 avril 1909. Mon honorable ami nous dit qu´┐Żà cette époque, le décret du conseil adopté le 10 février 1909, n´┐Żavait pas encore été deposé sur le bureau de la Chambre. Monsieur l´┐ŻOrateur, le 22 février 1909, la Chambre est saisie d´┐Żune motion portant :

Dépôt d´┐Żune réponse à une adresse à Son Excellence le Gouverneur général en date du 22 février 1909, en obtention d´┐Żun exemplaire des décrets en conseil, de la correspondance, des lettres et dépêches, mémoires et communications échangés entre le gouvernement impérial et le gouvernement canadien, relativement à l´┐Żorganisation d´┐Żun état-major impérial général.

Cet ordre fut adopté par la Chambre le 22 février 1909 et quand fut-il exécuté? Nous avions saisi la Chambre de notre mesure ministérielle et M. Fielding avait porté la parole, après le dépôt du décret sur le bureau de la Chambre, le 5 mars 1909. Il me semblait incroyable qu'un chef de parti pût être coupable de pareille légèreté. Je me rendis chez le greffier et lui demandai de me dire la date du dépôt de ce dossier, et cette date, la voici écrite de la propre main du greffier: le 5 mars 1909. Voilà les accusations que l'honorable député a lancées contre nous dans la province de Québec, en présence de ses compatriotes et des miens auxquels il a déclaré que je m'étais rendu coupable de conspiration; que j'avais refusé de révéler quelque chose à la Chambre, quelque document dont il ignorait la nature mais que pour quelque raison mystérieuse, j'aurais dérobé à la connaissance de la députation. C'est avec de pareilles inventions qu'on cherche à empoisonner l'esprit des populations de notre province. "Fausses données", s'écrie l'honorable député. Oui, ce sont de fausses données, mais je n'en suis pas l'auteur.

Sir WILFRID LAURIER:

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Encore un mot et j'ai fini. La Chambre me pardonnera bien, j'espère, si en terminant, je saisis l'occasion de dire un mot de mon expérience personnelle. Voilà maintenant vingt-deux ans que je suis chef du parti libéral, et au cours de cette période de temps, nous avons reçu une bonne mesure d'appui dans toutes les provinces. Aujourd'hui, nous comptons la majorité dans six provinces, sur neuf: l'île du Prince Edouard, la Nouvelle-Ecosse, le Nouveau-Brunswick, Québec, la Saskatchewan et l'Alberta. J'en conviens, c'est de la province de Québec que le Gouvernement a toujours reçu son plus fort appui. Me serat-il permis de parler à coeur ouvert, en toute liberté et en touté sincérité? "La voix du sang parle toujours avec puissance " (Blood is thicker than water). C'est là un proverbe d'origine anglaise, non pas française. La voix du sang parle avec puissance même dans les provinces anglaises. Il est possible que, dans la province de Québec, certains électeurs aient prêté leur appui au parti dont je me réclame, parce que je suis de leur race. De même, pourrais-je ajouter, il y a peut-être des électeurs qui ont donné leur appui au chef de l'opposition (M. R. L. Borden) parce qu'il est de leur race. Mais, pour mon propre compte, je me suis toujours efforcé d'imprimer à la politique de parti une orientation acceptable à la conscience de tous les éléments ethniques et de tous les cultes de ce pays.

Aujourd'hui, dans ma province, il y a un certain groupe de mes compatriotes  --  on les appelle nationalistes qui se sont séparés de mon parti et de moi, parce que je me suis invariablement efforcé de garder cette attitude de modération et cette orientation vers la concorde et l'harmonie entre les races et les cultes. Il y a, dis-je, un certain groupe de jeunes qui se sont séparés de moi pour cette raison-là même. Je m'abstiens de toute récrimination. Parmi ceux qui m'entendent, ce soir, il en est qui se rappellent que jadis, je leur ai prédit ce qui arrive aujourd'hui. La nature humaine, je le sais, est à peu près toujours la même. Si je pouvais, sans présomption, comparer mon humble personnalité à des personnages historiques, je pourrais découvrir dans l'histoire nombre de faits similaires à ce qui se produit aujourd'hui dans la province de Québec. S'il est un homme qui, plus que tout autre, s'est dépensé et prodigué pour les Irlandais, c'est bien Daniel O'Connell: C'est lui qui dirigea avec tant de succès la lutte qui aboutit à faire tomber des mains de ses compatriotes les chaînes qu'y avaient rivées les lois pénales. Vint le jour, cependant, où il se trouva en butte aux attaques de quelques jeunes enthousiastes qui jugeaient son attitude trop empreinte de modération. Ce qu'il voulait, c'était le rappel de l'Union et le rétablissement du Parlement irlandais sur les hau-

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teurs de College-Green. Mais il y avait certains enthousiastes,  --  ils s'appelaient la jeune Irlande  --  qui jugeaient son attitude trop modérée et prêchaient la séparation complète de la Grande-Bretagne. Ce parti, toutefois, n'eut pas longue vie. On constata bientôt l'inanité de son programme. Nombre d'entre eux, je le dis avec plaisir, répudièrent plus tard leurs anciennes opinions. Le parti fondé par ces jeunes gens de la province de Québec n'aura pas longue vie non plus.

La politique navale du Gouvernement est une politique de conception large, elle est pour tout le Canada et non pas régionale. Elle peut subir une défaite par-ci par-là, mais cela n'affectera pas mon courage. Nous irons jusqu'au bout car nous savons que nous avons le droit pour nous et que le droit finira par l'emporter.


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Source : Canada. Parliament. House of Commons. Debates of the House of Commons. 11th parliament, 3rd session (17 November 1910-18 January 1911). Ottawa: C.H. Parmelee, 1911. Pages 441-462. 13p.


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