Le talent comique de Wayne et Shuster remporte un succès retentissant qui leur permet, à l’automne de 1941, de faire leur entrée à la radio nationale dans le cadre du Buckingham Blended Rhythm Show de la CBC. En plus de mettre leur nom sur toutes les lèvres au Canada, cette émission leur vaut de la part du célèbre cousin de Shuster, Joe Shuster, le créateur de Superman, un télégramme de félicitations(« spectacle radio de première classe ») qui figure maintenant dans un album conservé aux Archives nationales. Toutefois, la Deuxième Guerre mondiale bat alors son plein, et nos deux artistes quittent l’université pour s’enrôler dans l’armée de terre canadienne. Ils sont immédiatement affectés à l’Army Show, qui fait le tour du Canada avant d’aller divertir les soldats au front en Belgique, en Hollande et en France en 1944. Le fonds Shuster comprend des projets de script et des chansons que les deux compères ont rédigés pour cette troupe.
« The (Big) Bank Robbery », sketch télévisé de Wayne et Shuster, 1965. Gracieuseté de la photothèque de la Canadian Broadcasting Corporation. Fonds Frank Shuster.
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Lorsque Wayne et Shuster retournent à la vie civile, ils réintègrent la radio de la CBC dans le cadre du RCA Victor Show, où ils dévoilent leur intention de demeurer au Canada par une satire raillant la tentation d’émigrer aux États-Unis :
Wayne : « On peut faire un film ici même, au Canada. Pourquoi aller à Hollywood ? »
Shuster : « T’as raison, John. C’est au Canada qu’il faut faire ça. »
Wayne : « Ben oui, Hollywood... qu’est-ce que ça a de si bien Hollywood ? Là-bas, tu travailles comme un esclave, tu te tues à la tâche et, à la fin de l’année, qu’est-ce que tu récoltes pour ta peine ? Une fortune. »
Shuster : « Comme c’est vrai ce que tu dis là. »
À ce stade, ils sont si connus que leur spectacle devient le Wayne and Shuster Show. Durant la quarantaine d’années à venir, Wayne et Shuster produiront des séries et des spéciaux comiques à la radio et à la télévision de la CBC au Canada et, dans une transition réussie à la télévision américaine, au Ed Sullivan Show, où ils apparaissent un nombre record de 67 fois (sans cesser, durant tout ce temps, de vivre au Canada). Des coupures provenant du fonds révèlent que le critique intellectuel torontois Robert Fulford comptait au nombre de leurs admirateurs : « Après avoir passé des années à rédiger des satires, ils peuvent encore considérer les choses sous un angle nouveau » (1957). Par ailleurs, après leurs débuts au Ed Sullivan Show, en 1958, Jack Gould, commentateur du New York Times, les accueille avec enthousiasme comme « les pionniers de la farce érudite à la télé. »
Les talents comiques de Wayne et Shuster séduisent un public instruit, car ils partent du principe qu’il est intelligent et qu’il possède une certaine connaissance de l’histoire et des classiques. Leur sketch intitulé « Rinse the Blood Off My Toga » (Faites disparaître ce sang sur ma toge) diffusé pour la première fois en 1955 et remanié en 1958 où ils mettent l’assassinat de Jules César à la sauce du roman noir (« Je ne pouvais pas en croire mes oreilles : le Grand Jules était mort »), est émaillé de jeux de mots supposant chez leur public une certaine connaissance du latin. Par exemple, Wayne (le détective privé Flavius Maximus) demande à Shuster (Brutus) de lui montrer le corpus delicti. « Le quoi ? » demande Brutus. « Comment ? répond Flavius, tu ne comprends pas le latin ? Où est le corps ? »À la recherche d’indices, Flavius entre dans un bar et demande au barman : « Donne-moi un martinus. »Lorsque l’autre réplique : « Vous voulez dire martini ? », il rétorque sèchement : « Si j’en veux deux, je te les demanderai. »
Le sketch shakespearien de 1958 sur le base-ball raille l’engouement pour Shakespeare de la ville de Stratford, en Ontario, qui fait suite à la création dans cette localité du Festival de Stratford, et suppose que le public connaît bien Hamlet et Macbeth. Dans ce compte rendu d’une partie de base-ball à Stratford, le frappeur MacDuff obtient « un coup sûr... un coup sûr très évident », selon Shuster, mais l’arbitre décrète qu’il y a balle fausse, et Wayne proteste : « De balle fausse aussi sûre je n’ai jamais vue... Va te chercher une paire de lunettes. Va-t-en chez l’optométriste. »Il reçoit alors une balle sur la tête et devient fou, ce qui pousse Shuster à se lamenter : « Ainsi se brise une noble tête. Bonne nuit, gentil receveur. Que le chant des cohortes d’inters te conduise vers le repos2. »
Les séries radio ou télédiffusées de Wayne et Shuster comprenaient des variétés musicales destinées à séduire un vaste public. En plus de ses sketches comiques, le duo présentait dans le cadre de ses émissions des numéros de chanteurs invités et, lorsque son spectacle passera à la télévision, de danseurs. Par ailleurs, Wayne et Shuster composaient et chantaient leurs propres chansons. Leurs paroles et leurs voix permettaient à tous les auditeurs qui en éprouvaient l’envie de les accompagner. Contrairement aux comédiens souvent lestes et cyniques d’aujourd’hui, Wayne et Shuster divertissaient les auditeurs et les spectateurs de tout âge.
Des cinégrammes et des films vidéo appartenant au fonds Shuster, auxquels s’en ajoutent d’autres que les Archives nationales ont obtenus de la CBC, démontrent l’évolution, au fil du temps, de divers styles et numéros comiques. Wayne et Shuster n’hésitaient pas à recycler leurs idées à l’intention de nouveaux publics. En 1957, par exemple, ils apportent leur propre touche comique à l’histoire de Cendrillon en présentant un sketch intitulé « Cinderelvis ». En 1976, ils en présenteront une version révisée sous le titre de « Cinderelton ».« The Brown Pumpernickel », un pastiche du Mouron rouge (en anglais, The Scarlet Pimpernel) sera remanié au fil des ans. Les parodies de messages publicitaires télévisés qui entrecoupent leur spectacle démontrent avec quel plaisir Wayne et Shuster se gaussaient de la culture populaire. Leur premier disque comique de longue durée, lancé dans les années 1960, comportait un certain nombre de numéros favoris familiers à leurs admirateurs de la télévision, dont le sketch de base-ball shakespearien.
En gros, le fonds Frank Shuster contient 450 scripts, tous rédigés par Wayne et Shuster, dont un grand nombre portent des notes et des révisions copieuses dues à la main de Shuster. On y trouve des scripts de radio et de télévision reliés qui retracent l’histoire de l’émission radio de RCA Victor de 1946 à 1948, les émissions radio de Wayne and Shuster de 1947 à 1955, le spectacle télévisé de Christie Brown Wayne and Shuster de 1954 à 1956 ainsi que les émissions et les spéciaux de Wayne and Shuster à la CBC de 1956 à 1989. Le fonds contient également des scripts de radio et de télévision non reliés pour le Javex Wife Preservers de 1941 à 1942, le Co-eds and Cut-ups de 1941, le Buckingham Blended Rhythm Show de 1941 à 1942, l’Army Show de 1942 à 1943, le Johnny Home Show de 1945 à 1946, le Chelsea at Nine de 1957 à 1959, le Dinah Shore Show de 1958 (?); le Ed Sullivan Show de 1958 à 1969, le Holiday Lodge de 1961, le Red Skelton Show de 1961, Wayne and Shuster in London de 1962 et de nombreux autres.
Johnny Wayne et Frank Shuster, en ondes à la radio, 21 janvier 1944, The Army Show, diffusé par la Canadian Broadcasting Corporation, Ottawa (Ontario). Collection du ministère de la Défense nationale.
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Les scripts radio sont particulièrement précieux, car les enregistrements connus des émissions radiodiffusées de Wayne et Shuster sont très rares. Les enregistrements sonores fournis par Frank Shuster comprennent des copies de bandes magnétiques enregistrées à partir d’audiodisques de 12 émissions radio de Wayne et Shuster diffusées en 1954. La vaste collection d’audiodisques dont la CBC a fait don aux Archives nationales contient moins d’une douzaine d’enregistrements d’émissions additionnels de la série, datés de 1947 à 1953. Quant aux émissions radio que le duo a réalisées pour des stations privées, il n’en existe aucun enregistrement connu.
Notes :