Au cours des vingt premières années du vingtième siècle, le Ministère a fait l'acquisition de la plupart des images utilisées auprès de photographes professionnels, notamment Horatio Nelson Topley ; John Woodruff et R. Sallows. Pour obtenir des diapositives, le Programme d'immigration engageait des photographes qui effectuaient des circuits photographiques spéciaux afin de saisir des types précis d'images de sites naturels et d'illustrations de l'abondance qu'on trouvait au Canada. On achetait également des négatifs directement des photographes. Le prix des négatifs était de 3 $ pour une photo de Sallows et pouvait atteindre de 12 à 20 $ pour une œuvre de Woodruff11. Après la Première Guerre mondiale, le Programme d'immigration avait besoin d'images plus nombreuses et plus diversifiées pour répondre aux besoins du programme de conférences en plein essor. Par conséquent, on a commencé à puiser dans la collection des diapositives sur verre du ministère de l'Intérieur, collection administrée par la Direction des renseignements sur les ressources naturelles, pour obtenir la plupart des négatifs et des diapositives12. Lorsqu'on examine attentivement les images utilisées par le Programme d'immigration, on comprend mieux les messages et les thèmes prédominants communiqués aux auditoires. Certaines des conférences portaient sur l'agriculture au Canada, les sites historiques, les parcs nationaux et les sites naturels. En réponse aux politiques changeantes qui ont permis d'éliminer certains des obstacles à l'entrée des immigrants en provenance des milieux urbains, on a élargi les sujets abordés aux conférences présentées après la Première Guerre mondiale pour y inclure des thèmes comme le développement industriel, les appareils et les outils modernes ainsi que la vie dans les villes et les villages au Canada. Le choix délibéré de l'information sur le Canada est l'un des aspects les plus intéressants des photographies utilisées pour encourager l'immigration et constitue une ressource extrêmement riche pour une analyse plus approfondie.
Famille d'agriculteur dans un champ de graminées, Edmonton, Alberta, s.d. (photo de C.M. Tait, PA-011616).
Au cours des projections de diapositives, on insistait beaucoup sur la promesse de récoltes abondantes et la possibilité de faire l'élevage d'animaux domestiques sains dans ce pays tout neuf. Les images présentées sous les gouvernements de Laurier et de King faisaient souvent miroiter ces promesses de réussite. Par exemple, en 1905, H.N. Topley a été engagé pour photographier des images de la récolte et des travaux agricoles dans l'Ouest canadien de même que des scènes urbaines à Winnipeg13. Au cours de ses voyages, Topley a saisi des images de terres arables, en insistant sur l'abondance des récoltes dans l'Ouest. Ses photographies mettaient l'accent sur la prospérité des exploitations agricoles, sur les techniques et les outils modernes utilisés par les agriculteurs et sur la promesse d'un rendement élevé. Les images de l'Ouest canadien vu par Topley, de terres agricoles fertiles en apparence illimitées, illustrent l'immensité géographique de cette région que le texte d'accompagnement d'une diapositive décrit comme « le paradis du colon ambitieux »14. Les photos de Topley montraient qu'il était possible d'acquérir des terres en abondance, prêtes pour l'agriculture, et cette image avait une grande influence psychologique sur les fermiers et les travailleurs agricoles qui désiraient ardemment revendiquer le droit sur le produit de leur labeur.
L'une des tâches les plus difficiles auxquelles ont fait face les agents d'immigration canadiens a été de transformer l'image du Canada à l'étranger, c'est-à-dire montrer que le Canada n'est pas un pays sauvage mais plutôt une contrée bucolique et paisible où les populations « civilisées » peuvent vivre en toute quiétude. Leur premier objectif consistait donc à faire une nouvelle image de la nature canadienne, c'est-à-dire éliminer le caractère inquiétant que représentait la « zone pionnière » et la menace perçue des « Indiens » dans l'Ouest canadien. Le Programme d'immigration a essayé de présenter une vue générale de la vie au Canada, mais son but premier était de promouvoir les caractéristiques positives du pays et de dissiper les mythes populaires et les « préjugés » sur le Canada, lesquels nuisaient à sa mission. W.T.R. Preston, inspecteur des agences, a illustré son but lorsqu'il a affirmé qu'il fallait « détruire toutes les diapositives illustrant des Indiens, des palais de glace, des glissades sur la neige et des scènes similaires »15. Afin d'atteindre cet objectif, la plupart des photos utilisées par le Programme d'immigration ont été prises pendant les mois d'été. En Europe, le public était bien au fait des rigueurs du climat canadien mais les agents ont essayé de mettre l'accent sur les côtés avantageux de notre climat. Au cours d'une séance de projection de diapositives en Grande-Bretagne, un présentateur, W. Hennessy Cook, a souligné certains des avantages des hivers canadiens en ces termes :
« Pour moi, l'hiver canadien a l'énorme avantage de rebuter les gens de race noire et ceux des autres races du sud de l'Europe qui sont en moins bonne forme physique. Une personne en bonne santé ne souffre pas du froid lorsqu'elle est correctement vêtue. Le soleil brille toute la journée et même si le thermomètre descend assez bas, le froid est beaucoup moins difficile à supporter que l'hiver humide et brumeux qui sévit en Angleterre »16.
Travaux de battage électrique, à 12 milles au nord-ouest de Brandon, Manitoba, vers 1905 (photo de H.N. Topley, PA-011418)
En plus de projeter une image « chaleureuse » et confortable du Canada, les agents comme Hennessy essayaient de convaincre les Européens du Royaume-Uni que les résidents du Canada étaient des personnes de race blanche, civilisées, et dont les valeurs culturelles et le mode de vie étaient similaires aux leurs.
Une autre méthode souvent utilisée par le Programme d'immigration pour atténuer les craintes que suscitait le « nord sauvage » auprès des auditoires consistait à utiliser des images s'inscrivant dans la tradition du paysage britannique, par exemple deux hommes qui pêchent à la mouche dans un cours d'eau du Nouveau-Brunswick. D'autres images laissent voir un charme pastoral, par exemple des scènes telles que la contemplation solitaire d'un terrain découvert ou encore les doux vallons montrant les plaisirs de la vie rurale. Contrairement au pays doté d'un climat rude et menaçant que le cinéma hollywoodien aimait représenter, le Canada, tel que vu par le Programme d'immigration, était un pays cultivé et cultivable. Par conséquent, les images et les textes d'accompagnement étaient conçus pour correspondre aux espoirs et aux rêves des auditeurs visés de la classe ouvrière, notamment ceux de Grande-Bretagne, par leur évocation du caractère civilisé et du charme pastoral de la campagne anglaise.
Les conférences illustrées de diapositives ont obtenu un très bon accueil jusqu'à la fin des années 1920 mais pendant la Dépression, leur popularité a commencé à s'estomper et le nombre de représentations a diminué. Cette baisse d'intérêt se manifeste par le nombre de conférences qui ont été organisées en 1931, soit 730, alors qu'en 1930, il yen avait eu 1 426 17. Il est possible de lier cette tendance à deux facteurs : la popularité et la disponibilité croissantes des films et, peut-être plus important encore, l'adoption d'une politique beaucoup plus restrictive en matière d'immigration pendant les années de dépression18. Cette période a également marqué la fin du régime des concessions de terre et par conséquent, de l'expansion dans l'Ouest canadien. À cause des conditions existantes de cette époque, le Programme d'immigration a cessé temporairement sa campagne publicitaire. On a utilisé les diapositives et d'autres formes de publicité à des fins éducatives pendant cette période, mais celles-ci n'ont jamais retrouvé le niveau de popularité atteint avant la Dépression. Les grandes productions hollywoodiennes leur avaient, semble-t-il, enlevé une partie de leur caractère mystérieux, de leur attrait et de leur valeur récréative. Par conséquent, les Américains et les Européens devinrent attirés davantage par les films animés parlants que par les conférences illustrées.
Scène de labourage sur la ferme de William Hamilton, au nord-est de Hamiota, Manitoba, s.d. (photo de John Woodruff, PA-021561)
Des années 1890 jusqu'aux années de la Crise, les diapositives ont constitué un outil très utile pour diffuser des images exaltantes et agréables du Canada auprès des immigrants. En plus d'être perçus comme un support neutre, les diapositives étaient considérées comme le meilleur moyen pour illustrer des conférences éducatives sérieuses sur le Canada. Ces diapositives étaient un support extrêmement adaptable puisqu'il suffisait de remplacer les vieilles images par des nouvelles pour donner un souffle nouveau aux conférences et satisfaire aux objectifs changeants de la politique en matière d'immigration. En plus d'être de fragiles objets peints à la main et d'une grande beauté, les diapositives étaient des instruments de propagande puissants dont on s'est servi pour diffuser des images séduisantes du Canada, dans le but avoué d'attirer chez nous les Européens et les Américains déçus ou insatisfaits de leur vie dans leur pays. Ces deux réalités étaient donc paradoxales. Même si les diapositives n'étaient qu'un élément parmi tant d'autres constituant l'arsenal publicitaire du Programme d'immigration, elles ont été un outil publicitaire unique et important qui a contribué à soutenir la campagne ministérielle de peuplement de l'Ouest canadien.
Notes :
- RG 76, vol. 49, dossier no 1945, partie 4, lettre de F. James, division de la publicité, à F.C.C. Lynch, surintendant, Direction des renseignements sur les ressources naturelles, ministère de l'lntérieur, le 17 décembre 1920. Dans son rapport intitulé « Do the Almond Trees Still Bloom on Vancouver Island ? » (Est-ce que les amandiers fleurissent quand même dans l'Île de Vancouver ?), l'archiviste Peter Robertson illustre l'utilisation de la photothèque du ministère de l'lntérieur qui était exploitée par le service des renseignements sur les ressources naturelles, comme centre de collecte et d'entreposage des photographies utilisées par bon nombre d'organismes du Ministère, y compris le Programme d'immigration. Voir l'instrument de recherche concernant la collection du ministère de l'lntérieur (acquisition 1936-271), l'Archives nationales du Canada.
- Dans une lettre adressée à Robert Kerr, directeur du trafic voyageurs chez Canadien Pacifique, W.D. Scott signale que le ministère de l'lntérieur a l'intention d'obtenir une carte de chemin de fer pour Topley afin que celui-ci se rende plus loin que Winnipeg pour prendre des photos « qui seront utilisées pour la publicité sur l'immigration », RG 76, vol. 358, dossier no 414571, le 2 septembre 1905.
- Conférence illustrée de diapositives sur verre de projection (1919), RG 76, vol. 49, dossier no 1945, parties 3 et 6.
- Conférence et projection de diapositives sur verre de projection, W. Hennessy Cook, « If England Only Knew »,RG 76, vol. 560, dossier no 808468, partie 1, p. 2.
- Le nombre d'immigrants a chuté pour passer de 104 806 en 1930 à 11 277 en 1935, en réponse au désir croissant des Canadiens de protéger les rares emplois existant encore au Canada pour les Canadiens. V. Knowles, Strangers at our Gates : Canadian Immigration and Immigration Policy, 1540-1990, Toronto : Dundum Press, 1992, tableau A.1.