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Bien que des traités entre les Amérindiens et les agents des colonies aient été conclus avant la Proclamation royale de 1763, celle-ci a servi de modèle à la conclusion de tels accords. Une fois les négociations terminées, il ne reste plus quà ratifier lentente en y apposant signature et sceau, ce qui crée une obligation contractuelle de la respecter. Les premiers traités entre les Amérindiens et les gouverneurs des colonies étaient habituellement des résolutions «de paix et damitié». À compter du XIXe siècle environ, ces accords prévoyaient généralement la cession de terres par une tribu amérindienne à la Couronne, laquelle, en contrepartie, sengageait à lui créer des réserves foncières et à lui garantir des droits particuliers, par exemple pour la chasse et la pêche.
Dans la Proclamation de 1763, le roi George III dAngleterre exposait le régime dadministration britannique des territoires cédés par la France et déclarait que les Amérindiens et leurs terres seraient traités avec respect. En pratique, la Couronne britannique sengagea à négocier avec les Autochtones pour conclure des traités mutuellement acceptables.
Cette façon dagir nétait pas nouvelle en Amérique du Nord; pour les colonies britanniques existantes, la Proclamation de 1763 ne faisait donc que confirmer une pratique établie. Ce nétait pas le cas des anciens territoires français, puisque, avant 1763, les Français se posaient en maîtres absolus sur toute région découverte et occupée par eux. Les Amérindiens se trouvaient donc dépourvus de tout titre ou de tout droit et nétaient aucunement en position de négocier. Les dirigeants français laissaient aux missionnaires le soin de traiter avec les Amérindiens. Leur rôle consistait surtout à les évangéliser. En plus de signifier un nouveau départ pour les Amérindiens, la Proclamation de 1763 jetait les bases des relations futures entre eux et le gouvernement. Selon les décisions judiciaires rendues au Canada qui sen inspirent, le principe des négociations sur les traités sétend non seulement aux colonies britanniques anciennes et nouvelles, dont il est explicitement fait mention dans ce document, mais aussi à lensemble du territoire canadien daujourdhui. Dans ce sens, elle demeure un outil très important et très utile en ce qui a trait aux affaires indiennes.
La promesse britannique den venir à un consensus de façon pacifique avait comme postulat que les Amérindiens détenaient des droits en Amérique du Nord, y compris le droit à un territoire. Toutes régions jugées essentielles au mode de vie amérindien devaient être laissées intactes. Ce territoire ne pouvait être colonisé quaprès ratification dune entente en bonne et due forme entre les chefs amérindiens et le gouvernement. En négociant de tels traités, la Couronne était assurée dun certain niveau de stabilité dans ces territoires. Après avoir longtemps guerroyé contre les tribus amérindiennes amies des Français, les Britanniques ont compris que la colonisation de lAmérique du Nord passait immanquablement par la paix avec ses protagonistes. La Proclamation de 1763 constituait la première expression de bonne foi de la Couronne britannique.
Au départ, ce document semblait procéder dintentions absolument nobles. En fait, dès lorigine il comportait des lacunes, et dautres se sont fait jour récemment. Par exemple, il y était stipulé que la Couronne représentait la partie la plus apte à céder des terres appartenant aux Autochtones, ce qui signifiait que toute location ou toute vente de terres amérindiennes devait passer par lintermédiaire de la Couronne. La responsabilité et le contrôle en la matière reposaient entre les mains de fonctionnaires de la Couronne et non entre celles des Amérindiens, ce qui impliquait une relation hiérarchique plutôt quun rapport dégalité. La préférence implicite pour des traités écrits quon retrouve dans la Proclamation ne fait que renforcer cette inégalité. En effet, contrairement aux Européens qui reconnaissaient depuis plusieurs siècles les accords écrits, les Amérindiens avaient foi en la tradition orale et concluaient entre eux des traités au moyen de cérémonies marquées par léchange de wampums (broderies de perles traditionnelles). Oral, le traité était transmis sous cette forme de génération en génération. On a tenté de combiner les deux traditions dans les ententes entre les Amérindiens et la Couronne, mais au fil des ans il est devenu évident que, juridiquement, le document écrit avait plus de poids que la tradition orale.
Capitulations et extraits des traités concernant le Canada; avec
la Proclamation de sa Majesté, de 1763.
Québec, P.E. Desbarats, 1800, p. 26-27. Bibliothèque et Archives Canada.
(C-130523)
Une autre lacune de la Proclamation de 1763 réside dans la nature du document. À la différence des autres textes officiels de cette importance, elle na pas de statut constitutionnel. La Loi constitutionnelle de 1982 contient une annexe énumérant tous les documents constitutionnels; on ny trouve aucun document davant la Confédération (1867). Larticle 25a de la Charte canadienne des droits et libertés fait toutefois mention de la Proclamation de 1763, en indiquant que la Charte garantit les droits et libertés reconnus par la Proclamation. Étant donné ces divergences dinterprétation, le poids réel de la Proclamation demeure incertain.
Le statut des traités issus de la Proclamation est aussi nébuleux. Dans les faits, le poids des traités autochtones équivaut essentiellement au respect qui leur est accordé par les divers gouvernements provinciaux ou fédéral en place, puisque les traités ont le même statut quune loi et peuvent donc être contournés par de nouvelles lois, ce dont on ne sest dailleurs pas privé pour limiter la portée de droits initialement accordés par traité. Ce point devient tout particulièrement préoccupant à la lumière de larticle 25 de la Charte, qui indique que seuls sont garantis les droits et libertés «existants». Une modification des traités par voie législative pourrait signifier lextinction permanente de droits amérindiens reconnus.
Malgré la précarité de son statut constitutionnel et ses autres carences, la Proclamation de 1763 demeure un document très important pour quiconque souhaite comprendre les relations entre les Autochtones et le gouvernement et interpréter les traités issus de la Proclamation ou orientés par celle-ci. La preuve de son énorme valeur pour notre histoire documentaire vient du fait quon la surnommée la «Déclaration des droits indiens» ou la «Magna Carta» des affaires autochtones.
Compte tenu de ces qualités, il est surprenant que les Archives nationales nen possèdent aucun original. La Division des manuscrits a en main plusieurs transcriptions du document proclamé le 7 octobre 1763 par le roi dAngleterre et du document ultérieurement édicté en Amérique du Nord le 24 décembre 1763 par le surintendant aux Affaires indiennes, sir William Johnson; la Division des archives gouvernementales a un photostat négatif de ce dernier document. De son côté, lInstitut canadien des microreproductions historiques (ICMH) a recensé cinq originaux connus : lun est détenu par la Society of Antiquarians dAngleterre; un autre par la Privy Council Library à Londres; un troisième se trouve aux Massachusetts Archives à Boston (lICMH sest procuré un microfilm); un quatrième à lUniversité Brown, à Providence (Rhode Island); et enfin un dernier à la salle Lande de lUniversité McGill à Montréal. Par ailleurs, quiconque mène des recherches sur la Proclamation de 1763 peut aussi consulter diverses versions publiées du document et contacter les Archives nationales pour lire la correspondance des personnes associées à cet événement historique.
Jackie Henry
Division des Archives
gouvernementales