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Quoi de neuf?

Mémoire, littéracie et démocratie

Remarques faites dans le cadre de l'anniversaire 150!Canada

Daniel J. Caron
Bibliothécaire et archiviste du Canada
Le 11 mars 2010, Centre national des arts
Ottawa

Vidéo: (l'allocution définitive fait foi)
[http://www.masslbp.com/150canada_new/video.htm]

L'approche du 150e anniversaire du Canada, qui deviendra, j'en suis sûr, un moment mémorable de l'histoire canadienne, m'incite à réfléchir aujourd'hui sur le rôle de notre institution. Bibliothèque et Archives Canada jouera un rôle primordial dans la préservation des documents qui célébreront cet anniversaire comme ce fut le cas pour les Olympiques qui viennent de se terminer à Vancouver. Mais au-delà de la fonction de préservation, je m'intéresse surtout à l'édification et à l'évolution continue de notre mémoire publique en tant que reflet de notre société que ce soit à la lumière de cet anniversaire particulier ou de tous les événements qui bâtissent notre quotidien.

En usant du terme « mémoire publique », je veux parler de la nature et des attributs des documents qui façonnent nos principes fondateurs et notre quotidien comme les textes officiels à l'appui des actions et des décisions, le savoir livresque, ainsi que plusieurs autres artéfacts et supports documentaires. Je parle de ces documents qui permettent d'exprimer et de partager une éthique, des valeurs, des postulats et des buts communs; qui permettent d'accéder, comme société ou comme individu, à la littéracie et de favoriser une pleine participation démocratique au sein des communautés; qui permettent d'assurer, enfin, la transparence de l'administration et la gouvernance responsable en vertu de la primauté du droit. Essentiellement, je me réfère à la dimension « civique » de notre société, qui prend forme dans la saine préservation d'une mémoire publique qui la reflète et dont le contexte, du point de vue de son patrimoine documentaire, permet d'explorer certaines questions fondamentales : pourquoi se souvenir, de quoi nous souvenons-nous et de quelle manière nous souviendrons-nous, collectivement, en tant que groupes et en tant qu'individus, au fil du temps?

À la lumière de tout ceci, je me demande quel souvenir nous garderons de nous, en tant que société qui aura vécu près de 150 ans et pour qui les circonstances de cette fête auront été des « actes de commémoration ». Je me demande quel souvenir nous garderons de nous en tant que société civile. Je me questionne également sur les fondements de notre mémoire publique, qui se constitue et se présente en tant que « patrimoine documentaire »; sur sa provenance et ses sources; sur sa nature et son ampleur; sur son autorité, son authenticité et son utilité; et, enfin, sur sa pertinence, à long terme, en ce qui concerne la littéracie et la démocratie. Je me soucie de tout cela parce que la « sphère publique patrimoniale » s'est littéralement transformée, du point de vue du savoir et de l'information et ce, en un très court laps de temps, pour devenir infiniment plus complexe et plus exigeante qu'elle ne l'était, ne serait-ce qu'il y a dix ans.

Cet anniversaire offre un moment de choix pour planifier le futur de ce que sera notre mémoire publique, pour exprimer notre désir de commémorer et pour s'assurer que nous aurons ce qu'il faut pour le faire à l'avenir.

La nouvelle complexité de cet environnement est liée à plusieurs phénomènes transformationnels. Tout d'abord, il faut savoir que le cadre où la mémoire s'édifie est quasi révolu : nous avons délaissé les pratiques formelles, ordonnées et balisées, et les échanges restreints qui ont lieu dans le monde matériel de médiateurs officiels, pour adopter des pratiques libres, informelles et désordonnées, et pour communiquer, à partir du Web et des réseaux, dans un cyberespace sans limites. Toutefois, le phénomène le plus important, à mon avis, du point de vue de ce changement, demeure la fusion progressive et simultanée - sur le plan social - de la culture, de la technologie et des citoyens. C'est cet amalgame - que la technologie rend possible - qui détrône bon nombre des principes, des convictions et des repères que nous avions adoptés, collectivement, en ce qui a trait au savoir, à l'interprétation, à la compréhension, à la vérité et au signifié. J'irais même jusqu'à dire que ce phénomène ébranle les fondements mêmes des conventions et des sources qui alimentent l'interprétation sociale, la littéracie et, en dernier ressort, le mémoire collective.

Maintenant, considérons les effets immédiats de cette fusion, du point de vue des ressources informationnelles. Au cours des dernières années, de nouveaux fournisseurs commerciaux, producteurs d'information et diffuseurs de contenu informationnel (p. ex. Google, YouTube, Apple, Microsoft, Amazon, etc.) ont vu le jour. Leur présence a donné lieu à une véritable explosion de la production documentaire et, par le fait même, de ce qui détermine ce que sera la mémoire publique, en plus d'augmenter la médiation et l'accès par rapport au signifié. Par le biais du Web et des réseaux du cyberspace, ces forces ont complètement transformé l'univers de la mémoire publique en (1) commercialisant les ressources informationnelles à une échelle sans précédent et difficilement imaginable; en (2) permettant aux usagers de participer à la création et à la production du contenu; et finalement en (3) développant de nouvelles formes de médiation partagée par le biais des sites Web et des médias sociaux. Libérés des contraintes de la production analogue, nous sommes désormais confrontés à un « espace transactionnel » dont l'ampleur, le dynamisme et la surabondance dépassent l'entendement.

Dans le cadre de ce processus de commercialisation, les avancées technologiques changent profondément, sous le rapport de l'information et des communications, la façon dont les individus pensent à l'information, la comprennent, l'interprètent et lui donnent un sens; cela change leur façon de la créer, de l'utiliser et de la produire; cela change, enfin, leur façon de l'échanger, de la recevoir, de l'entreposer et de la présenter. Ces avancées changent la façon dont les gens communiquent entre eux - par voie électronique ou matérielle - et dont ils accèdent à toute une variété d'informations et de services, qui sont offerts par les entreprises, le gouvernement et les communautés locales; elles favorisent l'émergence et la disparition de nouvelles formes de capacités, de pouvoirs et de relations, sur les plans économiques, personnels et sociaux; et elles revigorent le processus démocratique, en développant de nouvelles formes de littéracie interactives susceptibles de transformer les relations entre le gouvernement et ses citoyens.

Je ne crois pas, cependant, que cette fusion sociale soit principalement le produit d'un déterminisme technologique. À mes yeux, l'ère numérique est bien plus qu'une ère technologique - car la technologie se veut tout simplement un outil facilitant; l'ère numérique est avant tout une époque marquée par les changements sociaux, durant laquelle les individus, les groupes et les organisations adaptent et modèlent socialement les technologies des systèmes de communications, afin de (1) permettre un nouveau type d'accès au savoir, à l'information et à la littéracie; et, ce qui est sans doute plus important encore, afin de (2) faciliter la transformation d'une société démocratique par l'entremise de ressources informationnelles restructurées et réorganisées.

Au beau milieu de cette fusion à l'échelle de l'évolution et du changement social, l'information se transforme elle aussi. Globalement, la quantité d'information produite est telle que l'esprit humain ne se saurait se la représenter autrement que par une formule mathématique; en fait, les sources d'information incluent, dorénavant, quiconque peut accéder au cyberespace grâce à la multitude de voies, de plateformes et de dispositifs technologiques qui s'offrent à lui. La distinction entre les concepts de signifiance, de signification, de valeur et d'autorité, auparavant associés aux ressources informationnelles en fonction du statut ou de la provenance - par exemple, selon que l'information est « publiée » ou « non publiée » - ou encore du support de communication grâce auquel le contenu est transmis ou diffusé, a désormais perdu sa pertinence, de manière indéniable, pour plusieurs créateurs, producteurs, usagers et consommateurs d'information.

En fait, la mémoire s'oriente vers une fonction sociale définie dans le cadre d'une production et d'une consommation d'informations qui sont influencées par une multitude de points de vue - et sans doute par de multiples « implants » - et qui n'ont plus rien à voir avec la nature des informations, les sources, le statut du destinataire, la ressource informationnelle elle-même ou son support. Par nos gestes, nos actions, nos écrits et nos paroles nous sommes tous producteurs d'artefacts et donc de traces qui deviendront potentiellement des éléments de la mémoire collective. Ceci ne changera pas. Ce qui est différent, c'est la manière de traiter ces traces.

La mémoire se transforme peu à peu en une sorte de machine hybride. Elle devient essentiellement la matière évolutive d'un processus physiologique d'ingestion, de traitement et de transformation de ressources informationnelles qui transitent par le cortex cérébral humain. Manifestement, il s'agit là de la littéracie sociale du 21e siècle - il ne s'agit plus de lecture, d'écriture ou de calculs, mais de traitement de l'information. Il s'agit d'une littéracie de la transformation, qui augure des changements profonds à la condition humaine, notamment aux modèles sociaux qui influencent la façon dont nous apprenons, comprenons, attribuons un sens et nous souvenons. Que seront nos lieux de mémoire dans cet univers transformé? Où trouverons-nous ces traces qui prennent des formes toujours plus variées? Entre quels murs, si murs il y a? Sur quels écrans? Dans quels cerveaux? Dans les comportements de qui? Dans les valeurs et l'éthique de quels citoyens? Où seront donc logés ces fragments du passé qui nous permettent de bâtir les assises de demain?

C'est là que réside la complexité du problème : la transformation simultanée de la société canadienne, de ses ressources informationnelles, de son niveau de conscience, de son éthique et de ses formes de littéracie, de même que la transformation de l'environnement mémoriel qui correspond à chacun de ces éléments. Comment nous souviendrons-nous, collectivement, dans cet environnement renouvelé et hybride? Comment saurons-nous si notre mémoire publique est toujours pertinente? Par exemple, les générateurs, les producteurs, les sources et les supports, sur le plan de l'information, sont divers et multiples, ce qui offre un accès sans précédent à des voies et des sources jusqu'ici négligées, voire ignorées, et permet, ce faisant, d'édifier une mémoire publique canadienne inclusive qui reflète l'ensemble des groupes sociaux. Parallèlement, le choix étant quasi illimité, il devient de plus en plus complexe et difficile de « choisir ». Qui devrait faire ces choix?

À mon sens, le défi qu'il faut relever, maintenant, par rapport à la mémoire publique, consiste à se pencher tous ensemble, sur ces questions, et à les considérer comme une responsabilité sociale collective. Les décisions concernant la création et la préservation de ce « bien public » que constitue notre mémoire - surtout celles qui appuient la démocratie, favorisent le consensus et assurent la stabilité des fondements de notre société - sont trop importantes pour être confiées, simplement et exclusivement, à un groupe de dévoués spécialistes de la mémoire. Au contraire. Je crois que pour édifier et pour préserver notre mémoire publique, il faut promouvoir la collaboration, la discussion, la rétroaction et l'introspection, et les faire émerger des divers secteurs et organisations qui représentent les intérêts et le contexte de chaque communauté. Les bibliothèques, les archives et les musées, entre autres, pourront faciliter ce débat public. En outre, je crois profondément que nous devons réapprendre à nous documenter et à documenter notre société évolutive en tenant compte de sa diversité, puis à nous souvenir d'une manière qui soit pertinente, appropriée et permanente, pour l'ensemble de la société.

Aujourd'hui, je vous invite donc, tandis que la réflexion entourant le 150e anniversaire du Canada vient d'être inaugurée, à réfléchir sur trois enjeux qui m'apparaissent essentiels, en ce qui concerne cette mémoire : comment les Canadiens veulent-ils se rappeler de cette manifestation d'envergure; comment voulons-nous rappeler à la société canadienne de célébrer ses mérites lors de ce rite de passage; et, surtout, comment édifier, en tant que pays, et au fil du temps, une mémoire publique qui soit pertinente, représentative et respectueuse de toute la complexité de la réalité canadienne?

Merci