Cette page Web archivée demeure en ligne à des fins de consultation, de recherche ou de tenue de documents. Elle ne sera pas modifiée ni mise à jour. Les pages Web qui sont archivées sur Internet ne sont pas assujetties aux normes applicables au Web du gouvernement du Canada. Conformément à la Politique de communication du gouvernement du Canada, vous pouvez demander de recevoir cette page sous d'autres formats à la page Contactez-nous.
Entre l'angoisse et le bonheur
par Marcel Barriault, Bibliothèque et Archives Canada
Gisèle, moi j'feel ben stuck icitte / On dirait que j'peux pus bouger
... But à soir / J'te callais yinque de même / À cause c'est boring / Pis qu'i'a rien
qui va on / À Moncton.
Marie-Jo Thério, À Moncton (1995)
Moncton demeure le véritable phare de la production littéraire acadienne et pourtant, la ville doit son nom à l'un des artisans de la déportation des Acadiens, l'officier britannique Robert Monckton (1726-1782). Située géographiquement en bordure de la rivière Petitcodiac, surnommée la rivière au chocolat en raison de ses eaux boueuses, Moncton se place culturellement sur la « bouchure » (clôture) entre deux mondes, deux cultures et deux réalités. Moncton, c'est L'extrême frontière (1988) de Gérald Leblanc. Il s'agit d'un espace entre deux univers dans lequel on a osé s'inscrire, et même la langue qu'on y parle, le chiac, reflète l'influence de ces deux groupes linguistiques. Tenter de se forger une identité dans cette zone grise mène à une vraie crise existentielle. L'héroïne de La Sagouine (1972) d'Antonine Maillet « huche » son angoisse : « Pour l'amour de Djeu, y'où c'est que j'vivons, nous autres? » Voilà le cri qui se répète sans cesse dans la littérature acadienne produite à Moncton, notamment dans l'œuvre d'Herménégilde Chiasson.
Moncton, c'est aussi une blessure douloureuse qu'on porte quand même fièrement, comme gage d'un long combat. C'est Les stigmates du silence (1975) de Calixte Duguay. C'est ce souvenir d'un passé cruel, d'un rêve inassouvi, que l'on refuse d'oublier. En même temps, c'est ce désespoir que l'on ressent lorsque confronté au caractère assimilant de la ville. Dans Petitcodiac (1972), Raymond Guy LeBlanc admire « la brune vague » de la rivière, en contemplant le fait que « Tout un peuple se désacadise au béton Albion / S'élite en boue chavirée ». La rivière au chocolat devient ici une puissante métaphore du peuple acadien à Moncton, qui est « stuck icitte » et qui attend patiemment son assimilation.
Malgré cette angoisse, ou plutôt à cause d'elle, les auteurs décrivent souvent Moncton comme une ville dynamique aux allures de métropole, une « minipolis » selon l'expression de l'auteur Jean Babineau. Gérald Leblanc, en particulier, a passé toute sa vie à écrire ce que c'est de « vivre icitte », dans des ouvrages comme L'éloge du chiac (1995) et Moncton Mantra (1997). Enfin, on peut être stuck à Moncton, mais c'est un attachement particulier dont on ne saurait se départir, à mi-chemin entre l'angoisse et le bonheur.