L'ILE SAINT-JEAN--L'ILE DU PRINCE-EDOUARD

1534-1758

I

Ere des Découvertes

Jusqu'à bien dernièrement les historiens n'avaient pu décider d'une manière définitive qui a découvert l'Ile du PrinceEdouard. Les Anglais en donnaient la gloire à Sébastien Cabot, en 1497; les Français en attribuaient l'honneur à Verazzani, en 1524; mais ni les uns, ni les autres n'ont jamais pu donner de preuves certaines de leurs avancés. Aujourd'hui, cependant, grâces aux recherches du Dr. S.-B. Dawson, Sir Joseph Pope, A.-B. Warburton, l'archevêque O'Brien, D.-C. Harvey et autres, Il ne fait plus de doute que le vrai découvreur de l'île Saint-Jean fut Jacques Cartier. Le célèbre navigateur de Saint-Malo fit trois voyages au Canada; ce fut au premier voyage qu'il fit la découverte de l'île Saint-Jean. Ayant quitté Saint-Malo le 20 avril 1534, Il entra dans le Golfe Saint-Laurent le 25 juin. Le 29 juin, le vent étant du nord-est, les vaisseaux de Cartier furent poussés vers le sud, et au soir du même jour on aperçut deux pointes de terre que l'on prit pour deux îles. Le lendemain, le 30 juin, Cartier mit pied à terre à plusieurs endroits, et le premier juillet, Il longea la côte nord de l'île, jusqu'au cap Nord. Doublant le cap Nord, il entra assez avant entre la côte occidentale de l'île et le rivage du golfe qui regarde cette côte; mais pas assez loin pour reconnaître le détroit qui sépare l'île de la terre ferme. "Congneumes, dit-il, que c'estoit une baye qui a environ vingt lieues de parfont et autant de traverse. Nous la nommâmes la baye Saint-Lunaire".

A peu près toutes les autorités en cette matière s'accordent à dire que les deux pointes de terre que Cartier. avait pris pour des îles sont, soit Campbell's Point et Cape Sylvester, ou Cape Turner et cape Tryon; que le "cap d'Orléans" est le cap. Kildare, le "cap des sauvages" est le cap Nord; et la rivière des barges" soit la rivière de

Cascampèque ou celle de Kildare.

Pendant plus d'un siècle après la brève visite de Cartier à l'île en 1534, le silence le plus complet se fit sur ce coin de territoire français. Sans doute, les pêcheurs basques, normands et bretons durent souvent la visiter, mais aucune mention n'en est faite dans les annales de l'époque.

On ne saurait dire, non plus, exactement, à quelle date, l'île reçut le nom de Saint-Jean. Les renseignements les plus authentiques que l'on ait à ce sujet attestent que l'île fut appelée "Saint-Jean" par les Basques et les Normands qui, de temps immémorial, venaient faire la pêche sur ses côtes. Jean Allefonse, pilote de Roberval, qui, le premier en fit la carte, l'appela l'île Saint-Jean, "nom, dit-il, qui lui a été donné depuis longtemps par les Basques et les Bretons". Champlain dans "Des Sauvages", (1603), désigne l'île Saint-Jean comme étant dès lors connue universellement sous ce nom, "L'île de Saint-Jean, dit-il, a quelque trente ou trente-cinq lieues de long et à quel

que six lieues de la terre du sud". La carte de Champlain de 1604, ne fait pas mention de l'île Saint-Jean; sur celle de 1612, l'île parait comme un point; enfin, sur celle de 1632, elle paraît placée correctement, bien définie et nommée:, "l'Ile Saint-Jean".

Ce nom lui resta jusqu'en 1798, lorsqu'il fut changé en celui de "l'Ile-du-Prince-Edouard", en honneur du prince Edouard, duc de Kent, père de la reine Victoria, qui, à cette époque, était commandant-en-chef des troupes anglaises dans l'Amérique du Nord.

 

II

Premières concessions de l'île Saint-Jean

Au cours du 17e siècle, l'île Saint-Jean fut comprise dans plusieurs concessions faites soit à des particuliers, soit à des compagnies dans le but d'y faire des établissements de pêche.

Nicolas Denys, "La Grande Barbe", entreprenant et industrieux négociant, venu en Acadie en même temps que de Razilly (1632), obtint, en 1653, de la Compagnie de la NouvelleFrance, "la concession des pays et des îles situés entre la grande baie Saint-Laurent, à commencer depuis le cap Canseau jusqu'au cap des Rosiers". Dans l'histoire, de ses vastes domaines qu'il a publiée en 1672, et dédiée à Louis XIV, Denys s'intitule, gouverneur-lieutenant-général pour le Roy, et propriétaire de toutes ces terres et îles". L'île Saint-Jean se trouvant comprise dans ses domaines, il en donne une intéressante description.

Les grands privilèges accordés à Denys n'eurent pas le résultat de favoriser la colonisation. Denys s'occupa presque uniquement de commerce et de pêcherie et ne laissa après lui aucun établissement permanent dans l'île Saint-Jean, pas plus que dans les autres parties de ses possessions.

En 1663, au grand chagrin de Denys, une grande partie de son domaine fut concédée au Sieur François Doublet. Cette concession comprenait les îles-de-la-Madeleine et de Saint-Jean. Doublet s'engageait à fonder une colonie, à défricher et à cultiver la terre, et à payer une rente annuelle à la Compagnie de la Nouvelle-France. Peu après, le sieur Doublet s'adjoignit François Gon, sieur de Guincé, et Claude de Landemare. Au printemps suivant Doublet mourut, et ses deux associés se dé abandonnèrent leur nouvelle entreprise.

1686, l'île Saint-Jean fut encore comprise dans une concession faite au sieur Gabriel Gautier afin d'y établir une pêcherie. La compagnie de Gautier n'eut pas plus de succès que ses devancières. Quelques petits établissements de pêche furent commencés dans l'île, mais le vaisseau de la compagnie, "Le parti de France en 1686, fit naufrage sur les côtes d'Espagne. Au mois d'avril 1688, un autre navire le "Saint-Louis", coula avec toute sa cargaison de marchandise dans la rade de la Rochelle. Un troisième vaisseau chargé de provisions partit du même port, mais arrivé dans le golfe Saint-Laurent au mois d'août 1688, il fut pris par une frégate anglaise. Afin d'obtenir des fonds, Gautier se vit alors obligé de s'adjoindre le sieur de Seigneley, Perrot, ancien gouverneur de l'Acadie, et Lagny. Cette compagnie dépensa 60,000 livres en armes, en munitions et en marchandise; mais cette entreprise, comme ses devancières, n'aboutit à rien, et la société, ruinée, fut peu après dissoute.

Les tentatives de colonisation de Gautier et de ses associés complètement les annales de l'île Saint-Jean au dix-septième siècle. À vrai dire, durant ce siècle l'île Saint-Jean n'a pas d'histoire. Il est vrai que l'île fut inclue dans les trois concessions haut citées; mais ni la traite des fourrures, ni les pêcheries, ni aucun centre de colonisation n'y furent établis. De 1534 à 1700 donc, l'île Saint-Jean demeura presque aussi inconnue qu'elle était avant la visite de Jacques Cartier.

 

*photo Mgr Bernard Donald MacDonald

*photo L’honorable Frank R. Heartz

 

 

III

Naissance de la Colonie

Le 24 septembre 1710, une flotte anglaise portant 3400 so1dats entrait dans le bassin du Port-Royal. Nicholson qui commandait l'expédition fit aussitôt sommer le commandant Subercase de se rendre. Celui-ci lui répondit avec hauteur de venir chercher lui-même les clefs du fort. Le brave commandant français avait si peu de force qu'au bout de quelques jours il ne lui restait plus que 156 hommes en état de porter les armes. Le 6 octobre, après dix-neuf jours d'une héroïque, résistance, il lui fallut capituler, mais cette résistance opiniâtre fut récompensée par les conditions honorables qu'obtint le commandant. La garnison sortit en ordre de bataillé avec armes et bagages, tambours battants et les couleurs au vent. La place de Port-Royal fut donc remise aux Anglais, et trois ans plus tard, en 1713, la paix d'Utrecht consacra cette conquête comme un fait définitif, en attribuant aux Anglais tout le territoire de l'ancienne Acadie. L'île du Cap Breton et celle de Saint-Jean, cependant, restèrent possessions françaises.

Presque aussitôt après la chute de Port-Royal un certain nombres des Acadiens les plus énergiques, ne voulant pas vivre sous la domination anglaise, passèrent à l'île Saint-Jean. Quelques-uns s'y fixèrent, mais n’ayant pu obtenir des titres pour leurs terres, ils se retirèrent, les uns après les autres, à l'île du Cap-Breton. D'après Thomas Caulfield, gouverneur de la Nouvelle-Écosse, dans une lettre en date du 16 mai 1716, cette tentative de colonisation à l'île Saint-Jean avait alors été complètement abandonnée. Les tribus de sauvages micmacs qui habitaient l'île Saint-Jean en restèrent donc les paisibles possesseurs jusqu'à l'année 1719, date à laquelle une nouvelle concession de l’île Saint-Jean fut accordée au comte de Saint-Pierre, premier écuyer de la duchesse d'Orléans, dans le but d'y créer , une colonie stable.

Au mois de janvier 1720, le comte de Saint-Pierre obtint de nouvelles patentes de concessions aux mêmes titres et conditions pour les îles de la Madeleine, îles et îlots adjacents, "tant pour la culture des terres et l'exploitation des bois, que pour les pêches de morues, de loups marins et de vaches marines". Un des principaux motifs qui engagèrent le gouvernement français à accorder ces grands privilèges, fut de favoriser les Acadiens de la Nouvelle-Écosse qui désiraient venir se fixer dans les possessions françaises, et qui trouvaient bien plus avantageux de s'établir dans l'île Saint-Jean que sur les côtes stériles et brumeuses du Cap-Breton. Le comte Saint-Pierre s'adjoignit deux riches spéculateurs, MM. Farges et Moras. Tous les trois s'engagèrent dans des dépenses qui, s'élevèrent à plus de 1,200,000 livres.

Le 15 avril 1720, dans, le havre de Rochefort, se trouvaient trois petits navires chargés de 300 passagers, de provisions et de munitions, en un mot, de tout ce qui était censé nécessaire à l'établissement d'une nouvelle colonie dans un pays inculte et sauvage. Quatre mois plus tard, le 23 août, ces mêmes navires mouillaient dans la rade de port Lajoie (Charlottetown). Aussitôt débarqués, après leur long et pénible voyage, les nouveaux colons se mirent à l'oeuvre. La forêt couvrait toute l'étendue de ce nouveau pays et descendait même jusqu'à la falaise. Cela demandait du courage pour attaquer cette forêt vierge; mais ces hommes étaient de la race des pionniers et des défricheurs. Au bout de quelques semaines, l'on avait préparé un emplacement pour une petite ville; on y construisit quelques maisons pièces sur pièces; un fort avec quatre bastions y fut bâti; on éleva une grande croix noire au-dessus d'un terrain consacré aux morts et le premier établissement français dans l'île Saint-Jean venait d'être fondé.

On n'a sur ce premier établissement que de très rares et très brefs renseignements, mais ils ont l'avantage d'être officiels. M. Gotteville de Belleisle, lieutenant de marine et chevalier de l'Ordre de Saint-Louis qui fut le premier gouverneur de l'île en envoya une description au régent de France à la fin de l'année 1720. Un autre rapport de De la Ronde Denys qui avait accompagné Gotteville au port Lajoie, au ministre de la marine, en date du six novembre 1721, est aussi très intéressant puisqu'il donne une description très exacte de l'île à cette époque. De la Ronde dans ce rapport fait mention des hâvres de Tranchemontagne (South Lake), St-Pierre (St. Peter's), Hâvre aux Sauvages (Savage Harbour), Tracadie, Quiquibougat (Rustico), Malpeque et Cascampèque. Selon ce rapport il y avait alors seize familles de France et quatre familles de l'Acadie au port Lajoie, et une dixaine de familles à Tranchemontagne, à SaintPierre et à Tracadie.

Vers l'époque où le comte de Saint-Pierre obtint la concession de l'île Saint-Jean, il avait fait la rencontre de René-Charles de Bresley, prêtre de Saint-Sulpice. Il pria celui-ci de l'accompagner comme missionnaire dans sa nouvelle colonie. Il est intéressant de savoir que René-Charles de Breslay, né au Mans, en 1658, avait appartenu, jusqu'à l'âge de 31 ans à l'entourage immédiat du "Roi-Soleil". Devenu prêtre et Canadien, il avait, ιtant curι de Notre-Dame de Montrιal, adressι ΰ Louis XIV un mιmoire remarquable sur l'ιtat des missions du Canada. Aprθs seize ans de labeurs dans les missions prθs de Montrιal, il. ιtait retournι en France. Le comte de Saint-Pierre n'eut donc pas de peine ΰ lui persuader de retourner en Amιrique; car l'abbι de Breslay ιtait d'un caractθre ardent et plein d'enthousiasme pour les rudes labeurs des missions du Canada. Un jeune Sulpicien, l'abbι Marie-Anselme de Mιtivier, qui lui aussi avait ιtι occupι ΰ Montrιal et ΰ la Longue-Pointe, s'embarqua avec lui. Ces deux missionnaires ιtaient dιjΰ dans l'ξle depuis quelques mois, lorsque l'abbι de Breslay inscrivit le premier acte dans les registres de Port Lajoie:-le mariage de Franηois du-Rocher, pκcheur, originaire de Bretagne, et d'Elizabeth Bruneau, le 10 avril 1721.

 

 

IV

Recensements

En 1728, eut lieu le premier recensement officiel de l'île Saint-Jean. Au hâvre aux Sauvages, connu aussi sous les noms e Cadocpiche et hâvre à l'Anguille, il y avait 58 habitants, dont six, Le Garenne, Blanchard, Chiasson, Deveau, Recaud et Audry venaient de l'Acadie; de Normandie, cinq familles: Chamagne, Thomas, Le Comte, Durel, Tanquerel; de Bayonne, Dauet; de Saint-Malo, Dumesnil. A l'exception du Canadien La Forestrie, qui y était arrivé en 1725, tous les autres étaient venus en 1728. Tous les habitants de ce village s'adonnaient à l’agriculture, et ce fut pendant longtemps le village le plus prospère de l'île. A la rivière du Nord-Est il y avait Pierre Marin, Joseph Martin, Antoine Gourdeau et Pierre Martin; A Tracadie, François Boudrot, Michel Bourque, Jean Béliveau et Charles Bourque; A la pointe-de-l'Est, Mathieu Turin, Giraud, et Joseph Durocher; Au hâvre Saint-Pierre; François Douville, Charles Le Charpentier, Dubois, Pierre Carrica, Renaud, Cos et, Jean Madré, Noël Le Boulanger, Genet, Le Gallet, Pierre Préjean, Le Buffle, Etienne Poitevin, Dominique Duclos, Charles Fouquet, Jean Le Breton et Deloyal; Au port Lajoie, Michel Haché-Galland, Pierre Jacquemin, Charles Haché-Galland, Pierre Haché-Galland, Bertaux, J.-B. Haché-Galland, Joseph Prétieux, Joseph Haché-Galland.- Michel Hébert, Pierre Buhot, Pierre Desmoulins; A Malpec (aujourd'hui, Low Point), Pierre Arsenault, Charles Arsenault et Jean Lambert.

La compagnie créée par le comte de Saint-Pierre n'ayant pas obtenu tous les succès attendus, ne tarda pas à se dissoudre , et enfin, le 13 octobre 1725, les lettres patentes du Comte furent révoquées et ses possessions retombèrent dans le domaine direct de la Couronne. L'année suivante, M. de Pensens fut nommé gouverneur et commandant des troupes en l'île Saint-Jean.

La faillite de la Compagnie du Comte de Saint-Pierre n'entraîna pas la ruine de la colonie. Les pêcheurs et les colons Acadiens y restèrent, mais toute immigration de France et d'Acadie cessa complètement pendant trois ans. Le recensement de 1730 qui donne le nom et la date de l'arrivée de chaque habitant, montre qu'il y avait 155 personnes dans l'île qui étaient arrivées entre 1720 et 1724, dix-huit étaient arrivées en 1719, cinquante-neuf en 1720, vingt-cinq en 1721, vingt en 1722, huit en 1723 et vingt-cinq en 1724. Ceux-ci furent donc les pionniers de l'île Saint-Jean, et quoiqu'ils obtinssent une partie de leur subsistance de la mer, ils restèrent attachés au sol. Quand le nouveau gouverneur de Pensens avec une trentaine d'hommes vint prendre possession du fort Lajoie, en 1726, les Acadiens qui commençaient à se décourager et à émigrer reprirent courage, et en 1727, six autres familles de l'Acadie vinrent s'ajouter à la population de port Lajoie. Les perspectives pour fa petite colonie semblaient brillantes et les habitants pouvaient compter sur une récolte suffisante pour nourrir tous les habitants, lorsque survint "un fléau par un nombre infini de rats", qui détruisirent tout sur leur passage. Ce fut une triste épreuve pour les colons, et le printemps suivant de Pensens dut faire venir à grands frais tous leurs grains de semence de l'Acadie.

En 1730, une moisson abondante réjouit beaucoup les habitants. Au port Lajoie on récolta 200 barils de grains; à Malpec, 40 barils; à Tracadie, 30 barils; au hâvre aux Sauvages, 30 barils et à Saint-Pierre, 50 barils. Le résultat de cette prospérité fut d'attirer une soixantaine d'Acadiens de, Beaubassin qui se fixèrent dans différentes localités de l'île.

Le recensement de 1730 accuse une population de 325 personnes; 76 hommes, 55 femmes, 182 enfants et 12 domestiques. Il faut aussi y ajouter 140 hommes sur les 4 goélettes et 23 chaloupes de pêche.

En 1731, la population totale des sept établissements formés dans l'île s'élevait à 347 âmes. Tels furent les commencements de la colonisation française dans cette île. A l'exception de l'intéressant établissement de De Roma aux Trois-Rivières (Georgetown) qui était une entreprise particulière le nombre d'établissement ne s'accrut pas jusqu'en l'année 1750. L'année précédente, (1749) vit la fondation de la ville d'Halifax, et de cette fondation datent les brutales injonctions de Cornwallis suivies des persécutions et des injustices criantes qui finirent par la déportation en masse de toute la population acadienne de la peninsule en 1755. De 1750 donc, un courant d'immigration se dirigea vers l'île Saint-Jean ce qui nécessita la formation de plusieurs nouveaux établissements.

En 1734, et encore en 1735, des recensements de la populations furent faits et pour la première fois on énuméra le nombre du bétail. En 1734 il y avait 396 âmes, sans compter 176 pécheurs; et en 1735, 432 colons et 131 pêcheurs. Ce recensement montre qu'il y avait 16 personnes du Canada, 162 de l’Acadie et 214 de France. De ce recensement on peut conclure que l'immigration de France cessa complètement en 1734, tandis que l'immigration de l'Acadie augmentait d'année en année. Le cheptel en 1735 consistait en 332 bestiaux et 119 moutons.

Les années 1736 et 1737 furent plutôt sombres pour la petite colonie. Au mois d'août 1736, des terribles feux de forêt ravagèrent les récoltes et détruisirent plusieurs habitations.

En 1738, les récoltes promettaient beaucoup, mais juste au moment de la moisson une armée de souris ravagea tout, de Saint-Pierre à Malpec. Ce fut une répétition du fléau de 1728.

En 1739 et 1740, les récoltes furent des plus belles et Il y eut assez de quoi pour nourrir toute la population. A l'été de 1740, l'intendant Bigot visita l'île, et promit aux habitants d'acheter le surplus des récoltes de l'année suivante pour la garnison de Louisbourg.

En 1740 la population était de 440 âmes; à port Lajoie, 81; rivière du Nord-Est , 48; hâvre aux Sauvages, 63; Saint-Pierre, -147; Tracadie, 44; Malpec, 53; Trois-Rivières, 14. Le cheptel était de 166 boeufs, 337 vaches, 402 brebis et 14 chevaux. On avait semé 819 boisseaux de grains, il y avait 7 vaisseaux et 22 chaloupes de pêche. De Québec, il était arrivé 4 vaisseaux, de Louisbourg, 3, et de Saint-Malo, 3; un de trente-six tonneaux et deux de trente tonneaux.

En 1741, cinq nouvelles familles acadiennes passèrent de l'Acadie à Malpèque. Le printemps suivant onze autres familles les y suivirent.

En 1742, on sema. 1500 boisseaux de grains. Au mois de juin de cette année un feu de forêt ravagea tout le pays aux environs de Saint-Pierre et -treize personnes périrent dans les flammes.

En 1743 les récoltes furent excellentes et huit autres familles de l'Acadie vinrent s'établir à Malpec. C'est à cette époque que l'abbé Dosque, prêtre du séminaire des missions étrangères à Paris, s'établit en cet endroit, à la grande satisfaction es habitants du lieu; car, alors comme aujourd'hui, le curé est l'expression vivante de la paroisse, le premier agent des affaires civiles aussi bien que religieuses.

 

V

Guerre de la succession d'Autriche

1744-1748

Au mois de mars 1744 la guerre éclata en Amérique. Cette guerre eut une importance tellement décisive sur les destinées de l'île Saint-Jean que les événements qui se passèrent dans son voisinage forment une partie essentielle de son histoire. La direction nouvelle qu'elle imprima à la politique des deux rivales séculaires eut pour effet de quintupler la population de l'île Saint-Jean dans l'espace de dix ans. Outre cela, quelques-uns de ses habitants prirent une part, active, dans la guerre; quelques-uns même comme Duchambon, d'Ailleboust, de la Pérelle, y jouèrent un rôle important. D'autres Acadiens qui n'étaient pas encore habitants de l'île, vinrent s'y fixer alors, attirèrent un grand nombre d'Acadiens de la Nouvelle-Ecosse et y occupèrent d'importantes positions; telles étaient les familles acadiennes des Gauthier et des Bugeau, qui, poursuivies par les Anglais pour avoir pris les armes contre eux, furent forcées de s'y réfugier.

La première démarche du gouverneur Duquesnel de Louisbourg fut d'expédier un corps de six cents hommes, sous le commandement du capitaine Duvivier, sur Canseau occupé par les Anglais. Le fort se rendit sans résistance et les troupes anglaises furent envoyées à Boston.

Fier de son succès, Duquesnel se mit à l'oeuvre pour exécuter la seconde partie de son plan de campagne qui était de s'emparer de Port-Royal. Mais il s'exécuta avec tant de langueur, que Mascarène le commandant du fort eut -le temps de se mettre en état de défense et de faire venir des secours de Boston.

Tout l'espoir de Duvivier était dans un soulèvement général des Acadiens. Ceux-ci avaient en effet, de l'aveu de Mascarène lui-même, le sort de l'Acadie entre leurs mains, mais quelques-uns seulement, en très petit nombre firent, cause commune ne avec les assaillants.

Cette inaction des Acadiens fut une faute politique qu'ils expièrent cruellement plus tard, et qui peut être reprochée à leurs prêtres -- à ces mêmes curés contre lesquels les écrivains anglais ont cependant récriminé avec tant d'amertume. Il est certain que si, en 1744, les prêtres se fussent unis et concertés pour conseiller une prise d'armes, les Acadiens se seraient levés comme un seul homme et auraient en toute probabilité restitué l'Acadie à la France. Comme il arriva, tout se réduisit à des escarmouches insignifiantes autour du fort, et à compromettre gravement quelques Acadiens qui avaient prêté main forte à l'expédition. De ce nombre étaient Nicolas Gautier et ses fils qui prirent une part active dans cette guerre, et au retour de la paix ils devinrent les principaux habitants de l'île Saint-Jean. Nicolas Gautier se fixa à Saint-Louis du Nord-Est et donna à sa nouvelle demeure, le nom de son ancien manoir Belair, situé sur les bords de la, rivière Dauphin près de Port Royal.

Les habitants de la Nouvelle-Angleterre furent grandement alarmés et exaspérés des deux excursions faites sur la péninsule acadienne. Le onze mai 1745, quatre-vingt-six vaisseaux et transports bostonnais étaient rangés en bataille dans la baie de Gabarus prêts pour l'attaque de Louisbourg, le château-fort des Français, dont les fortifications avaient été construites d'après le système de Vauban, et avaient coûté à la France plus de vingt millions de livres durant les vingt-cinq dernières années. Le chevalier Duchambon, le commandant de la place, se défendit bravement, mais il prouva qu'il était loin d'être un génie militaire et, le vingt-six juin, à midi, la ville capitula.

Quelques jours avant la chute de Louisbourg, Pepperell commandant de l'expédition bostonnaise avait envoyé un corps de quatre cents hommes pour s'emparer des établissements de Saint-Jean. Ils avaient ordre de tout détruire et d'enlever la population. Le premier débarquement qui se fit eut lieu aux Trois-Rivières, où toutes les constructions de Roma furent incendiées. Roma avec son fils et sa fille s'échappa à travers la forêt, se rendit au havre Saint-Pierre d'où il passa à Québec quelques semaines plus tard. Ainsi en quelques heures De Roma vit disparaître toutes ses propriétés et s'évanouir ses plus belles espérances. Aujourd'hui il ne reste de l'ancien établissement de Roma que quelques caves ouvertes au ciel et à la Pluie sur l'extrémité de la pointe nommée par les Anglais, "Brudenelle Point".

Pendant que ces ravages s'exerçaient aux Trois-Rivières, le reste de l'expédition avait continué sa route et fait une descente au port Lajoie. Ici, il n’y avait que quinze soldats sous le commandement de Dupont Duvivier. Les Anglais exercèrent donc les mêmes ravages qu'aux Trois-Rivières. La petite garnison se retira dans l'intérieur des terres, poursuivie d'une parti des Bostonnais. Une bande de micmacs s'étant jointe à la petite troupe de Duvivier, celui-ci se replia sur les Anglais et leur tua ou fit prisonniers vingt-huit hommes. Le reste, saisi de panique, s'enfuit vers le rivage. Duvivier les poursuivit, les attaqua dans un bateau où plusieurs s'étaient réfugiés et s'en empara après en avoir tué ou blessé une partie. Duvivier s'embarqua alors sur ce même bateau avec ses soldats et se rendit à Québec. Avant la fin de novembre il était de retour dans l'île avec sa troupe.

A la suite de cette invasion de 1744, les habitants s'étaient refugiés dans les bois où ils étaient restés jusqu'à ce que la misère les en eut fait sortir. Ils entrèrent en pourparlers avec le Anglais et conclurent une espèce d'accord, en vertu duquel il leur était permis de revenir sur leurs terres à la condition de garder la neutralité et de vendre leurs produits aux Anglais. Ils vécurent ainsi jusqu'au traité d'Aix-le-Chapelle qui restitua le Cap-Breton et l'île Saint-Jean à la France.

 

*photo Mgr Angus Bernard MacEachern

*photo Mgr Louis-J. O’Leary

 

 

VI

Physionomie des Etabilssements

Au commencement de la guerre en 1744, l'île Saint-Jean ne comptait seulement qu'une population d'environ huit cent âmes dont les terres s'agrandissaient chaque année, se couvraient de belles moissons, et nourrissaient un bon nombre de bestiaux.

L'abbé Casgrain dans "Une Seconde Acadie" décrivant l'époque de 1720 à 1744, dans l'île Saint-Jean, écrit: "Les vingt années qui précédèrent cette guerre, peuvent être regardées comme l'âge d'or de la colonie. Elle n'avait pas connu cette noire misère qui accompagne d'ordinaire les nouveaux établissements dans les pays où le colon est d'abord obligé d'attaquer la forêt, de l'abattre et de défricher la terre avant de l'ensemencer. C'était l'époque où la compagnie du comte de Saint-Pierre dépensait de grandes sommes pour créer ses comptoirs et ses établissements de, pêche. L'activité, le commerce, l'industrie y régnaient habituellement, et répandaient, sinon l'abondance, du moins un bien-être général parmi les habitants. Composés, comme on l'a vu, de cultivateurs acadiens, de pêcheurs et de rudes travailleurs de France, ils avaient peu d'ambition, des goûts modestes, des moeurs simples et des habitudes frugales. Ils n rêvaient pas d'autre bonheur terrestre qu'une douce tranquillité, quelques distractions les jours fériés et les joyeux divertissements du foyer domestique.

"Ils aimaient leur île Saint-Jean, cette terre vierge dont il étaient les conquérants pacifiques et dont ils avaient fait leur seconde patrie. Elle avait pour eux, dans sa sauvagerie soli' taire, des charmes qu'ils n'analysaient sans doute que vaguement, mais qui n'en étaient pas moins réels; c'était surtout l'air de liberté et d'indépendance qu'ils y respiraient et qu'ils partageaient avec leurs amis des bois, les sauvages de l'île, dont ils imitaient les habitudes, en vivant, une partie de l'année, des produits de la chasse si abondante en ces temps reculés."

La restitution de Louisbourg par l'Angleterre attira plus que jamais l'attention de la France sur l'Ile Saint-Jean, car elle espérait pouvoir en tirer avant peu d'années l'approvisionnement nécessaire à la capitale du Cap-Breton. M. Denis de Bonaventure, officier de mérite, fut nommé gouverneur et eut sous ses ordres au port Lajoie une garnison de cent hommes (1749). Il y fit construire sur l'emplacement des anciennes habitations les édifices nécessaires à la petite garnison. Tous ces édifices étaient en bois, excepté la poudrière bâtie en pierre, laquelle était la seule construction restée débout à la suite de la dernière guerre. Mais une nouvelle épreuve vint encore fondre sur les malheureux colons pendant l'été de 1749. A cette époque il semblerait que tout ce qui portait le nom d'Acadiens était voué à une espèce de fatalité. Les récoltes de cette année donnaient les plus belles espérances, lorsque tout à coup des nuées de sauterelles s'abattirent sur les champs et en ravagèrent la plus grande partie,

« Nous venons de recevoir dans l'instant, écrivait de Québec l’intendant Bigot au ministre (11 octobre 1749), des lettres de M. de Bonaventure, commandant à l'île Saint-Jean, par la goélette qu'on y avait envoyée à la fin d'août porter des vivres et quelques effets pour les habitants, qui n'en avaient plus."

« Il nous marque que les sauterelles ont entièrement ravagé la récolte, qu'ils n’y a point

de blé dans l'île pour faire la semence prochaine ni assez de farine pour fournir à la subsistance des habitants et de ceux qui s'y sont réfugiés de l'Acadie."

 

 

VII

Le commencement des malheurs

 

Ce qui se passait alors dans la Nouvelle-Ecosse allait donner une impulsion toute nouvelle à la Colonisation de l'île Saint-Jean. Au printemps de 1749, deux mille cinq cents colons, ouvriers marchands, laboureurs, matelots, journaliers et soldats débarquaient au bord de la baie de Chibouctou. Au commencement de l'hiver toute cette colonie était dûment installée. C’était la nouvelle ville d'Halifax qui venait d'être fondée. Dès que le nouveau gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, Edouard Cornwallis se vit solidement assis, il changea complètement la, politique suivie par ses prédécesseurs envers les Acadiens. Aux mesures de persuasion et de ménagement il substitua les moyen de rigueur et les menaces. Mais ce qui alarma les Acadiens ce fut surtout le serment d'allégeance sans réserve qu'il voulu exiger d'eux en violation directe des promesses faites par ses prédécesseurs, --promesses qui venaient d'être ratifiées solennellement par le roi d'Angleterre. Cornwallis ne se contenta pas d'exiger un serment d'allégeance sans réserve, il fit prisonniers l'abbé Girard, curé de Cobequid (Truro) et l'abbé de la Goudalie, curé de Grand-Pré. L'abbé Girard resta en prison a Halifax pendant trois mois, tandis que l'abbé de la Goudalie fut renvoyé en France. Le gouverneur offrit même cent livres sterling pour la tête de l'abbé Le Loutre. Il refusa de permettre aux prêtres d'exercer leurs fonctions, et de plus, Il proclama qu'aucun des habitants qui quitteraient le pays n'auraient 1e d'emporter quoi que ce fût. "En attendant, le gouverneur Cornwallis, dit l'abbé Le Loutre, (4 octobre 1749), a fait défense aux Acadiens de sortir sous peine d'être regardés, comme dé et punis comme tels."

On était en automne. Cornwallis effrayé de la désertion d'un grand nombre d'Acadiens, en dépit de ses menaces, s’apprêta à retenir de force ces mêmes Acadiens, qui d'après le traité d'Utrecht avaient le droit de partir quand bon leur semblerait, mais qui avaient été retenu de force tant qu'on ne pouvait pas se passer d'eux.

Toutes les précautions prises par Cornwallis ne purent toutefois empêcher un certain nombre d'Acadiens de passer dans les établissements français de Memramcook, , Peticoudiac et Chipoudy. Plusieurs même traversèrent dans, l'île Saint-Jean. Durant les années 1749-1752, une grande partie de la population s'échappa de la péninsule. En 1758, sur douze cent personnes que fromait naguère la paroisse de Cobequid (Truro), il ne s'y en trouvait plus que trois cents. Le reste s'était enfui à l'île Saint-Jean par le passage de Tagamigouche que les Anglais n'avaient pas eu la précaution de garder. Cinq cent habitants avaient quitté Pigiquit (Windsor) et trois cents, la Grand-Prée.

« Nous avons fait jusqu'à présent, écrivait l'intendant Bigot au ministre le 5 octobre 1750, tout ce qui a dépendu de nous pour insinuer à ces habitants (de l'Acadie) de se retirer sur nos terres. Il y en a passé six ou sept cents sur l'île Saint-Jean à ce que nous mande M. de Bonaventure. Et il en passe tous les jours, mais pas avec autant de vivacité que s’il n'y avait pas de bâtiments anglais dans le détroit pour les en empêcher. »

« Nous y avons envoyé des farines suffisamment pour les faire subsister des pioches, haches, clous, socs de charrues et quelques effets pour les vêtir, la plus grande partie étant nuds, s’étant échappés comme ils avaient pu."

La cours de Versailles qui s'engageait en de grandes dépenses pour peupler l'île Saint-Jean avait à coeur qu'elle fut solidement établie par le défrichement et la culture du sol. Elle voulait pour cela que tous les bras y fussent employés et défendit en conséquence aux colons de s'adonner à la pêche.

L'intendant du Canada en félicitait le ministre. « Le parti, que vous avez pris d'y interdire la pesche est le pour faire réussir la culture des terres. Tout habitant qui devient pescheur ne peut se déterminer d'y travailler. La culture ni, rend pas des profits si apparents, mais ils sont plus solides. »

Lu 25 octobre 1750, Prévost parle de "2000 Acadiens à l'île où il y en avait environ onze cent anciens. Ces premiers y ont amené de l'Acadie 2200 bêtes à cornes, tant en boeufs, vaches, taureaux, génisses que veaux, beaucoup de cochons, quelques moutons et 171 chevaux. Ils se bâtissent assez bien, et commencent à donner forme à leurs établissements."

En 1750, la cour de Versailles envoya au Canada l'ingénieur Franquet. Les mémoires que Franquet a écrits sur les différents voyages qu'ils a faits au Canada, au Cap-Breton et à l'île Saint-Jean de 1750 à 1754 sont au nombre des pièces historiques les plus importantes de cette époque.

Le récit de son voyage à l'île Saint-Jean en 1751 est ce qu'il a été écrit de plus complet et de plus remarquable sur cette colonie. Dans ce mémoire Franquet cite un recensement fait par M. de Bonaventure qui accuse une population de 1927 individus, pour la plupart Acadiens, possédant plus de 4000 têtes de bétail.

L’Ile Saint-Jean, dit Franquet « est des plus fertiles. Les part les anciennement défrichées formant des champs aussi fleuris qu'en Europe, et celles qu'on a mises en culture paraissent à tout ce qu'on voudra y semer. Nous attestons à cet que tous les terrains que nous avons été à portée de voir, et de parcourir promettaient une récolte, en froment, avoine, pois et autres denrées, aussi abondante et de la même beauté et qualité qu'en France.

 

VIII

Recensements de 1752 et 1753

Le recensement de 1752 fut fait par le sieur de la Roque. De ce recensement qui fut fait avec méthode et exactitude, bien des faits intéressants sur la situation des habitants de l'île nous sont parvenus. La population totale était de 2223 âmes. Il y avait 368 familles: Au port Lajoie, 9 familles: 39 personnes; Rivière-de-l'Ouest, 19 familles: 109 personnes; Rivière-duNord, 7 familles: 44 personnes; Rivière du Nord-Est, (côté du nord), 34 familles: 185 personnes; (côté du sud) 10 familles: 64 personnes; Rivière de Peugiguit (Pisquid), (côté de l'est), 7 familles: 34 personnes; (côté de l'ouest), 8 familles: 37 personnes; Rivière du Moulin à Scie, (Johnston's River?), 43 familles: 308 personnes; Anse au comte Saint-Pierre (Keppoch Bay), 4 familles: 31 personnes; Anse au Matelost, 24 familles: 153 personnes; Grande Anse (Orwell Bay), 18 familles: 95 personnes; Grande Ascension, (Vernon River?), Il familles: 59 personnes; Pointe au Boulleau, 3 familles: 14 personnes; Anse de la Boullotièrre, (Newton River) 1 famille: 11 personnes; Pointe Prime, 13 familles: 73 personnes; Anse à Pinette, 17 familles: 110 personnes; Havre La Fortune, 6 familles: 48 personnes; Pointe de l'Est, 4 familles: 22 personnes; St-Pierre du Nord, 63 familles: 353 personnes; Tracadie, 8 familles: 64 personnes; Etang des Berges, (Stanhope), 2 familles: 15 personnes; Malpec, 32 familles: 201 personnes; Bedec, 8 familles: 42 personnes; La Traverse, 5 familles: 23 personnes; Rivière des Blonds, (Tryon River), 5 familles: 37 personnes; Rivière au Crapeau, (Crapaud River), 2 familles: 12 personnes; Ansedu-Nord-Est, (Nine Mile Creek) 3 familles: 30 personnes; Anse aux Sangliers (Holland Cove), 2 familles: 10 personnes.

Sur cette population, 151 étaient arrivés en 1748 et 1719; 862 étaient arrivés en 1750; 326 en 1751, et seulement 27 en 1752. Donc sur une population de 22-23, au moins 1500 étaient arrivés au pays depuis la fondation de Halifax, en 1749.

Le cheptel consistait de 98 chevaux, 2058 bestiaux, 1230 moutons, 1295 cochons, 2393 poules, 304 oies, 90 dindes et 12 canards. Il y avait aussi 4 goélettes, une de 15 tonneaux, une de vingt-cinq tonneaux, une de vingt-six tonneaux et une de 50 tonneaux; quatre bateaux, 15 chaloupes de pêche et onze canots. Il n'y avait que quatre moulins à blé et deux scieries dans le pays.

Les habitants avaient semé 1490 boisseaux de blé, 129 boisseaux d’avoine, 181 boisseaux de pois, 8 boisseaux d'orge, 8 bois de seigle, un boisseau de lin et un boisseau de sarrasin. En 1753 le dernier recensement sous le regime français fut fait :

Recensement de 1763

 

Anse à Pinette (Pinette Bay)………………………………………………84 habitants
Grande Sanction, ou Pointe Prime……………………………………...…103
La Boutollière (Newton River?) ………………………… …………….….66
La Grande-Anse (Orwell Bay) ………………………………………….…108
Le Marais (Pownal Bay) …………………………………………………...127
à Lafrance (Squaw Bay) ………………………………………………...….66
Anse du Comte (le St-Pierre (Keppoch Bay) ………………………….…27
Port Lajoie . ………………………………………………….....................…71
du Nord-Est (Nine Mile Creek) ………………………………………........31
(West River) ……………………………………….......................................98
Rivière-du-Nord (NortÈ River) ………………………………………....…48
du Nord-Est (East River) ………………………………………………..... 28
1 a vre St- Pierre (St, Peter's) …………………………………………...…197
Dunes
à l'est du dit Havre (St. Peter's Lake) ……………………........... 73
Étangs (Campbell's Pond?) …………………………………………….…55
Pêcheurs épars……………………………… ………………………….....17
Havre-aux-Sauvages (Savage Harbour)..………………………………..87
Tracadie (Tracadie)…………………… ……………………………….....78
Étang-des-Barges (Stanhope?) ……… ………………………………....20
Malpec(LowPoint)…………………… ………………………………..… 259
Rivière-de-la-Traverse (Cape Traverse ……………………………….... 45
Rivière-des-Blonds (Tryon River)………………………………………..60
Rivière-aux-Crapauds (Crapaud River)…………………………………. 10
Pointe-de-l'Est (East Point)…………………………………………….….33
Étang-du-Cap (Big Pond?) ……………………………………………..... 4
Rivière-à-la-Fortune(Fortune River)…………………… ………………..67
Total ……………………………………..............……………………….....2,663

Il y avait dans toute l'île 692 vaches et 152 chevaux.

 

IX

Organisation des Paroisses

En 1752, l'abbé Perronnel de la Congrégation du Saint-Esprit à Paris, vint prendre possession de la cure de Saint-Louis du Nord-Est, à la grande joie des paroissiens qui hâtèrent dès son arrivée l'érection de leur église qu'ils avaient commencée peu après la visite de Franquet et pour laquelle il leur avait promis une cloche.

L'abbé Girard, autrefois curé de Cobequid, (Truro), avait pris la desserte de la mission de Saint-Paul, à la Pointe-Prime, au printemps de la même année. L'abbé Casgrain, en esquissant quelques traits de la vie de ce saint missionnaire fait la remarque suivante:

«On connait le trait le plus saillant du caractère des Acadiens, qui a éclaté durant la longue épreuve qu'ils ont eu à subir depuis le commencement du dix-huitième siècle. Ce qui a été moins étudiée, c'est la cause de cet inébranlable attachement à la foi catholique qui fait notre admiration.

« Des missionnaires d'un zèle et d'une vertu éprouvés, relevés par des talents et une science qui en auraient fait l'ornement des cercles les plus distingués, des docteurs en Sorbonne. tels que MM. de Breslay, de Noiville, des théologiens, tels que le grand vicaire De Miniac, des linguistes, tels que l'abbé Maillard et le P. de la Brosse, sont allés vivre obscurément au milieu de ce peuple rustique, et ont persévéré dans leur œuvre d’évangélisation, malgré les ennuis, les défiances, l'espionnage, parfois la persécution ouverte qu'ils ont eu à souffrir de la part des autorités fanatiques. C'est là qu'est le secret de l'héroïsme religieux de la population française de l'Acadie."

L'accroissement de la population amena bientôt deux autres missionnaires, MM. Biscarat et Cassiet, qui furent placés, l'un au havre Saint-Pierre, l'autre à Malpec. L'abbé ne fit qu'un court séjour à Malpec. Il y fut remplacé par l'abbé Dosque, plus tard curé de Québec et qui fut le dernier missionnaire de Malpec. Les cinq paroisses de l'île se trouvèrent donc pourvues chacune d'un curé. D'après les renseignements four à l'abbé de L'Isle-Dieu à Paris, l'île à cette époque aurait compté une population de trois milles habitants.

De 1753 il ne se passa aucun événement remarquable, et la physionomie sociale du pays ne varia pas sensiblement jusqu'à la mémorable année 1755, "l'année du grand dérangement". La vie était laborieuse et dure parmi les anciens aussi bien que parmi les nouveaux habitants. Il n'y avait de vraiment misérables que les familles qui, poursuivies à leur départ du continent par les patrouilles anglaises qui sillonnaient l'isthme, et pendant la traversée, par les corsaires, n'avaient pu emporter avec elles ni effets, ni provisions.

Citons encore une page de l'abbé Casgrain sur la physionomie des paroisses de l'île Saint-Jean à cette époque. « La vie, patriarcale de ces petites sociétés, formant un monde à part, séquestré du reste des hommes, leurs habitudes pastorales, d'une simplicité antique les occupations uniformes de chacune des familles, attachées à la glèbe et à l'élevage des troupeaux, tout était la fidèle reproduction de ce qui se passait à la même date autour du bassin des Mines. Ces paroisses n'étaient, au reste que le dédoublement de celles de l'Acadie, les constructions étaient les mêmes: maisons à un seul étage, bas et percé d’un petit nombre de fenêtres, avec ces toitures raides si bien adaptées au climat granges, étables et autres dépendances, la plupart couvertes en chaume, églises en bois de même structure, ornées de leurs petits clochers, et, à côté, cimetières reconnaissables à la grande croix qui en dominait l'enclos, presbytè res ressemblant aux maisons des habitants. Le mouvement rural n'offrait pas plus de différence. Les dimanches et les fêtes, les foules affluaient vers les rustiques sanctuaires, comme à Port-Royal, à Pigiquit, à Beaubassin. La monotonie de l'ex istence n'était d'ailleur, interrompue que par de rares réjouissances, comme à l'occasion d'une noce, par exemple, ou de la visite de parents ou d'amis venus d'une paroisse voisine ou du continent. Les soirées auprès du' foyer étaient alors animées, parfois nombreuses et bruyantes, surtout lorsqu'on avait la fortune d'avoir un joueur de violon pour accompagner les danses. En un mot, c'était les bateaux champêtres qui ont de Longfellow, dont le charme est d'au tant plus pénétrant et exquis, qu'il est l'expression de la vérité historique ici comme à la Grand-Prée, c'était The thatch-roof village, the home of Acadian farmers, Men whose lives glided on like rivers that water the woodlands, Darkened by shadows of earth, but reflecting an image of heaven,les toits de chaume du village, la demeure du laboureur acadien, dont la vie, voilée par les ombres de la terre s'écoulait comme les ruisseaux qui arrosent les terres vierges".

"Cependant, écrit Rameau de Saint-Père, il ne faut rien outrer et lie pas les revêtir, par l'imagination, d'une auréole romanesque les Acadiens n'étaient ni poétiques, ni enthousiastes, ni rêveurs; c'étaient tout simplement de braves gens, très obligeants les uns pour les autres, très religieux, très dévoués à leur famille, et vivant gaiement au milieu de leurs enfants, sans beaucoup de soucis; on pourrait peindre leur physionomie en doux mots: c'était un peuple honnête et heureux".

Le capitaine Brook Watson, qui prit une part active à la proscription de 1755, nous a laissé le récit suivant:

"C'était un peuple honnête, industrieux, sobre et vertueux; rarement e lit des querelles s'élevaient entre eux. , En été, les hommes étaient constamment occupés à leurs fermes; en hiver, Il coupaient du bois pour leur chauffage et pour leurs clôtures, faisaient la chasse; les femmes s'occupaient à carder, à. filer à tisser la laine, le lin et le chanvre, que ce pays fournissait abondance.

"Ces objets, avec les fourrures d'ours, de castor, de routier et de martre, leur donnaient non seulement le confort, mais bien souvent de très jolis vêtements.

"Leurs pays était tellement abondant en provisions, que j'ai entendu dire qu'on achetait un boeuf pour cinquante chelins, un moutont pour cinq et un minot de blé pour dix-hut deniers.

"Je n'ai jamais entendu parler d'infidélité dans le mariage parmi eux. Leurs longs et froids hivers se passaient dans Il, plaisirs d'une joyeuse hospitalité. Comme ils avaient du bois abondance, leurs maisons étaient toujours confortables. Les chansons rustiques et la danse étaient leur principal amusement

Et le colonel Edward Cornwallis, gouverneur général de la Nouvelle-Ecosse de 1749 à 1752, celui-là qui préluda de la ma la plus brutale à la proscription de 1755, voici ce qu'il disait dans un discours adressé aux Acadiens eux-mêmes, le 25 mai, 1750:

"Nous connaissons bien votre industrie et votre tempérance, et nous savons que vous n'êtes adonnés à aucun vice ni à aucune débauche. Cette province est votre pays, vous et vos pères l'avez cultivée; naturellement vous devez jouir des fruits de votre travail."

Moyse de les Derniers, qui était le factotum du proscripteur-en-chef, Lawrence, et qui a été l'agent principal des rapines qui ont précédé et suivi les scènes affreuses de la proscription, écrit à son tour:

"Les Acadiens étaient le peuple le plus innocent et 1e plus vertueux que j'aie jamais connu et dont j'aie lu le récit dans aucune histoire. Ils vivaient dans un état de parfaite égalité sans distinctions de rang dans la société. Les titres de "Messieurs" n'étaient pas connus parmi eux; ignorant le luxe et même les commodités de la vie, ils se contentaient d'une manière de vivre simple, qu'ils se procuraient facilement par la culture de leurs terres.

"Ils étaient très remarquables pour leur inviolable pureté de moeurs. Je ne me rappelle pas un seul exemple de naissance illégitime parmi eux. Leurs connaissances en agriculture étaient très limitées, quoiqu'ils cultivassent bien leurs terres endiguées.

« C’était un peuple fort sain capable d'endurer de grandes fatigues, et vivant généralement jusqu'à un grand âge, quoique n'employât de médecin.

« Enfin ils étaient par parfaitement accoutumés à agir candidement en toutes circonstance, et réellement, s'il y a un peuple qui ait rappelé l'âge d'or tel qu'il est décrit dans l'histoire c’étaient les anciens Acadiens.

*photo L’abbé Louis-J. Beaubien

*photos deux vieux acadiens et une ancienne église acadienne de l’île

 

X

"1755" et "1758"

De 1749 à 1755 les négociations entre les Acadiens et les gouverneurs anglais a Halifax, tirèrent en longeur; les Anglais d'Halifax et se fortifier partout de manière à parler en maîtres tandis que le Acadiens, confiants dans leurs droits, espéraient toujours qu'on en reconnaîtrait la justice.

Pendant que ces propos s'échangeait et que la discussion s'échauffait jusqu'à os s'échangeaient et que la discussion échauffait jusqu'à l'exaspération, les Anglais avaient complété et fortifié Halifax. Ils agissaient de tous côtés, établissant, d'abord autour de la ville, puis à la Grand'Prée, à Pigiguit et sur toutes les rivières des Mines, de manière à isoler de plus en plus les Acadiens de tout contact avec l'extérieur.

Nous touchons maintenant à l'exécution du plan doublement criminel de Lawrence, plan que les Anglais appellent du nom fort doux "le "Removal of the Acadians" , comme si l'on eût écarté les Acadiens du bout des doigts.

Citons ici la lettre de Winslow qui est restée célèbre dans les annales de cette époque:

« Nous formons maintenant le noble et grand projet de chasser les Français neutres de cette province ; ils ont toujours été nos ennemies secrets, et ont encouragé nos sauvages à nous couper le cou. Si nous pouvons accomplir cette expulsion, cela aura été une des plus grandes actions qu'aient jamais accomplies les Anglais en Amérique; car, entre autres considérations, la partie du pays qu'ils occupent est une des meilleures terres qui soient au monde, et dans ce cas nous pourrions placer quelques bons fermiers anglais dans leurs habitations ».

Enfin en 1755, la tempête éclata. Pendant les cinq ou six années précédentes, comme nous l'avons déjà vu, beaucoup d'habitants des établissements français de l'Acadie, las des mauvais traitements et des menaces des gouverneurs anglais, s'étaient échappé et étaient venus joindre les Acadiens de l'Ile Saint-Jean. Mais ce fut surtout pendant et après cette douloureuse dispersion que les Acadiens arrivèrent en grand nombre dans l’Ile. Maintenant, aux deux ou trois mille échappés de la péninsule qui vivaient péniblement sur des terres encore mal aménagées et ravagées tour à tour par les sauterelles et par les souris, le « grand dérangement » ajouta, outre les habitants de Cobequid échappés en masse auparavant, de 1300 à 1500 nouveaux venus, « dénués de tout » ; il en vint d’autres encore, dont 230 de Cocagne, et puis encore, cinq cents de Beauséjour et de Tintancare évacués à grande peine par l’abbé Le Guerne. Ils amenèrent avec eux beaucoup de bêtes à cornes ; l’on compte plus de 7000 bœufs et vaches et 2000 moutons. Un autre rapport de la même époque parle même de 3500 à 3600 habitants répartis en cinq paroisses de l’île, ayant chacune un missionnaire.

Un an plus tard, vers la fin de décembre 1756, un registre de la marine à Paris porte que « l’on a payé environ 60,000 livres pour plus de 300 voyages, faits afin d’amener les Acadiens dans l’île Saint-Jean, et aussi pour leur porter des provisions. Le plus grand nombre de voyages sont de Tatmagouche au port Lajoie, de Cocagne au port Lajoie, de la Baie-Verte à l’île Saint-Jean, etc. »

« Je n’ai pu envoyer à M. de Villejoin (commandant de l’Ile Saint Jean), écrit Prevost,le 26 novembre 1756, tous les secours qu’il m’a demandés pour faire vivre cette multitude de réfugiés qu’il a reçus depuis un an ; il lui en reste encore 1,400, indépendamment de tous ceux qui sont retournés à Miramichi, et de ceux qu’il a envoyé au Canada ». « La misère est grande, confirme le gouverneur du Canada. La plupart des habitants sont sans pain. M. de Villejoin a dû, depuis l’automne, nourrir 1,287 personnes réfugiées ». « Il en a reçu ce printemps 230 de Cocagne ; mais il a été obligé de faire passer quelques familles (700 personnes) à Québec. Mais il en reste 4,000 en ressources ». Or, de ces réfugiés de Cocagne, 16 étaient des échappés de la Caroline revenus par la rivière Saint-Jean. Quelle odyssée que la leur !

Pour comble de malheur, la récolte de 1757 fut extrêmement mauvaise ; « pas de secours de France, ni de Québec, ni de Louisbourg ; pas de vivres ni de vêtements ni de munitions. Femmes et filles ne pouvaient se montrer, faute d’être vêtues ». Néanmoins, sous la bonne administration du commandant Villejoin, on se remit aussi vaillament à l’œuvre que le permettaient les lamentables conditions de la colonie. Tous ces Acadiens qui avaient réussi à s’échapper à la dispersion de 1755 et à s’établir dans l’île, pensaient bien, qu’ici, ils seraient à l’abri de toute attaque, et qu’enfin ils pourraient se préparer des demeures où ils espéraient passer le reste de leurs jours en paix et laisser leurs fils dans un état prospère. Mais l’œuvre de l’impérialisme anglais n’était pas encore à son but. En 1758, survint la chute de Louisbourg, le château-fort des Français au Cap-Breton. Cette chute entraîna la perte de l’île Saint-Jean. Un des articles de la capitulation impliquait la reddition de l’île Saint-Jean. On aurait eu le temps d’évacuer le pays, si cela eût été possible, mais Miramichi, qui était le port le plus voisin, était sans vivres. Quelques-uns des habitants y allèrent mais ils furent tous obligés de revenir plutôt que d’être exposés à mourir de faim. Grande fut donc la détresse des malheureux habitants. Déjà deux ou trois fois chassés de leurs terres depuis quatre ou cinq ans, las des tribulations sans fin, et sans espoir, ils penchèrent vers la soumission à l’éternel ennemi, voulant à tout prix demeurer dans leur île Saint-Jean. « Les habitants de Saint-Jean, écrit un de leurs curé, sont très déterminés à ne pas quitter leur île, quoi que leur fassent les Anglais. Les prêtres restent avec eux ».

Immédiatement après la chute de Louisbourg, l’amiral Boscawen avait détaché une partie de sa flotte, avec l’ordre d’incendier et de détruire tous les établissements français des îles Royale et Saint-Jean, et de toutes les côtes du golfe Saint-Laurent. Un des principaux officiers de cette expédition, Lord Rollo, fut chargé d’exécuter cette odieuse besogne dans l’île Saint-Jean.

Les habitants avaient entrevu, dès la chute de Louisbourg, l’affreux sort qu’il leur était réservé ; mais ils s’obstinaient à n’y pas croire, ne pouvant se faire à l’idée qu’ils seraient de nouveau arrachés des terres qu’ils venaient de défricher et qui étaient à la veille de leur procurer l’aisance et le bonheur. Il leur semblait incroyable que leurs ennemis eussent le courage de renouveler les scènes de l’Acadie en 1755. Hélas ! les malheureux n’allaient pas attendre longtemps avant de voir s’évanouir cette dernière espérance.

Leurs champs couverts, à cette époque de l’été, de belles moissons, allaient donc être dévastés, les animaux tués ou enlevés, les habitations livrées aux flammes. Une foule d’Acadiens de la Nouvelle-Ecosse témoins et victimes de ce spectacle, trois ans auparavant, allaient le voir se renouveler sous leurs yeux.

Les principaux colons de chaque paroisse se rassemblèrent et dressèrent une requête dans laquelle ils suppliaient le commandant anglais d’accepter leur soumission et de leur permettre de rester sur leurs terres. Lord Rollo leur répondit que les ordres de Sa Majesté Britannique devaient être exécutés; mais, cependant, il permit à l'abbé Cassiet, curé de Saint-Louis du Nord-Est, et l'abbé Biscarat, curé, de Saint-Pierre du Nord, d'aller remettre cette requête au commandant en chef à Louisbourg; mais Amherst et Boscawen furent aussi inplacables que, Lawrence; ils exigèrent "l'évacuation totale des habitants". Ils prétendirent en leurs rapports aux autorités de Londres que l'île Saint-Jean n'avait cessé de ravitailler Louisbourg et Québec. (Boscawen parle de 10,000 têtes de bétail et de 1,200 boisseaux de blé par an,) alors qu'à part le cheptel on vient de le voir, elle était dans le plus grand dénûment. Ils ordonnèrent donc la déportation intégrale de toute la population, l'enlèvement de tout le bétail gros et petit, la destruction de toutes les maisons, granges et églises.

D'après le rapport approximatif et incomplet de l'amiral Boscawen, cette population s'élevait, à 4,000 âmes, et d'après l'estimation de l'évêque de Québec et du gouverneur français, à «au moins 6000 habitants ». M. de Villejoin put sauver 700 victimes, qu'en juillet il emmena avec lui à la Rochelle. Ce fut le sept août que lord Rollo avec un régiment et deux bataillons de soldats vint prendre possession de l'île Saint-Jean et la nettoyer de cette "vermine" acadienne. Des centaines de malheureux furent donc, jusqu'au printemps de 1759 embarqués de force. Le 29 octobre lord Rollo rapportait qu'il y avait 1500 Acadiens embarqués sur les transports, et le novembre, l'amiral Durell, écrivant à lord Cleveland, dit :

"Je viens de recevoir une lettre du capitaine Bond qu'on a envoyé au port Lajoie dans l'île Saint-Jean avec seize transports pour enlever les habitants. Il me dit qu'il en a embarqué 2000 qu'il a distribués dans les transports mentionnés ci-dessus et les a envoyés en France' "

M. le juge Warburten dans "A History of Prince Edward .Island", fait mention de neuf vaisseaux sous le commandement des capitaines Nicholls, Henry, Beaton, Dobson, Sagget, Whitby, Kelsy, Moore et Wilson. Il ajoute que le vaisseau du capitaine Moore s'engloutit dans le détroit de Canseaii; le vaisseau "le Parnasse" fut aussi perdu au mëme endroit. Le "Narcissus" s'échoua mais fut renfloué, et la plupart des autres vaisseaux furent avariés avant de quitter Canseau. Lord Whitmore écrivant à Pitt, "lord Rollo a embarqué 2200 Acadiens à l'île Saint-Jean, mais la plus grande partie d'une paroisse éloignée a dû être laissée pour le printemps suivant" MacLellan, l'auteur de "Louisbourg", parle, lui, de 3,540 déportés. De neuf bateaux mentionnés, un resta trois mois au large de Plymouth avec ses 130 passagers à peine nourris et mourant de soif; un autre poussé par une tempête, débarqua à Boulogne 179 survivants, deux autres coulèrent, entrainant 700 victimes dans les flots. Brook Watson parle en une lettre au Révérend Dr. Andrew Brown, de

1350 Acadiens qui sombrèrent ainsi dans la traversée d'Amérique en Europe. L’abbé Casgrain dans « Une Seconde Acadie » a une émouvante page décrivant ce qui a dû se passer les derniers jours avant le départ des habitants de leur bien-aimée île Saint-Jean.

« Les semaines qui s'écoulèrent depuis le jour où tout espoir de rester dans l’île fut perdu jusqu'à la dissolution des paroisses par le départ des curés ont dû être marquées par des incidents d’un profond intérêt qui ne seront jamais connus, car aucun de ceux qui en ont été les témoins ou les auteurs, n’en ont laissé de récit. Mais il suffit de réfléchir sur le sort lamentable qu'avaient devant les yeux les infortunés qui se voyaient chassés de leurs demeures et expropriés de leurs biens, pour avoir une idée de leur désolation. Qu'on se représente les scènes déchirantes qui se renouvelèrent dans chaque habitation au moment du départ des familles, les apprêts de ce départ, les moissons abandonnées sur pied ou récoltés par d'autres, les bestiaux délaissés dans les champs. Mais surtout, qu'on se transporte dans les églises, les derniers dimanches qu'on eut à y passer, les adieux des curés à leurs paroissiens, la dernière messe entendue au milieu des sanglots et des torrents de larmes, la suprême exhortation au moment de sortir de l'église pour n'y plus rentrer, puis les embrassements, les serrements de mains avant de se séparer, Enfin, le jour du départ venu, le peu d'objets qu'on pouvait emporter chargés sur les voitures; qu'on se figure l'abattement, le sombre désespoir des hommes; les pleurs, les cris des femmes et des enfants, en franchissants pour la dernière fois, le seuil des maisons, de ces foyers domestiques où ils avaient longtemps vécu, où il espéraient mourir. Qu'on les suive ensuite sur les chemins de l’îles, les uns venant de Malpec, de Saint-Perre du Nord, de Saint-Louis du Nord-Est, les autres de la Pointe-Prime, de Bedèque, tous convergeant vers le port Lajoie où devaient se faire les embarquements. Le nombre insuffisant des navires retarda le départ d’un bon nombre jusqu'aux glaces de l'automne, époque si dangereuse pour la navigation dans les parages du golfe Saint-Laurent ce qui explique la disparition de bien des exilés. Il parait même, d'après M. de Villejoin que les derniers déportés ne purent quitter 1île qu'au printemps de l'année suivante. »

Wolfe, le héro des plaines d’Abraham, qui avait été char gé par lord Amherst d'une partie de cette sale besogne, ne cacha pas celui-ci, ses sentiments sur pareils actes de brigandage: Il dit: "Vos ordres ont été exécutés, (30 septembre 1758). Nous avons fait beaucoup de mal et répandu la terreur des armes de Sa Majesté Britannique dans toute l'étendue du Golfe, mais nous n'avons rien ajouté à leur gloire".

 

 

 

XI

En Exil

A partir de l'automne de 1758, quel fut le sort des quatre à cinq mille proscrits de l'île Saint-Jean, dont la destination, selon les promesses des commandants anglais, devait être la France? Combien y parvinrent? Emile Lauvrière, dans "La Tragédie d'un Peuple", écrit: "En 1759 surtout, les victimes de Boscawen, arrachées de I'Ile Royale et de l'île Saint-Jean, affluèrent dans tons les ports de la Manche et de l'Océan, lamentables épaves humaines du grand naufrage de la Nouvelle-France. En octobre 1758, il en vint à Rochefort; en novembre, à Cherbourg et à Saint-Malo; en décembre, à Boulogne; au début de 1759, au Havre, à Morlaix, à Dunkerque. Le 6 ??? arrivèrent à Saint-Malo deux paquebots anglais portant 451 prisonniers; à Calais, au Havre, d'autres encore renvoyés d'Angleterre; le 20 avril, à Saint-Malo, 211 encore. Le 8 juin, à Morlaix, toute une cargaison. A Saint-Malo, le 30 avril, 1,102 se trouvaient rassemblés, venus de différents ports. On était débordé; on ne savait que faire. A Cherbourg, où en janvier 1760, survinrent 147 nouveaux venus, la petite vérole éclata, causant beaucoup de décès. Enfin, le 26 décembre 1762 une lettre adressée aux Commissaires des ports de France annonce:

"Bien que la paix dût faire supprimer les secours du Roi aux familles venues de l'île Saint-Jean, ils seront cependant continués pendant l'hiver". Une autre lettre du 6 avril 1763, déclare que les secours qui devaient cesser le 26 décembre dernier seront continués jusqu'à nouvel ordre. En réalité, ce fut h plus de 3000 Acadiens de l'île Saint-Jean et de l'île Royale qu'il fallut venir en aide pendant près de trente ans, et leur entretien annuel dépasse 200,000 livres en 1766.

En 1772 il y avait encore en France 2,370 Acadiens formant 626 familles, la plupart à Saint-Malo, an Havre, à Cherbourg et à Morlaix; il y en avait aussi quelques-uns à Nantes, à la Rochelle, à Rochefort et à Dankerque.

Dans "Une Colonie Féodale", Rameau de Saint-Père écrit: "Nous pourrions rétablir l'histoire de plusieurs familles qui furent emmenées de l'île Saint-Jean à Louisbourg, transportées de Louisbourg en Angleterre, d'Angleterre en France, et de France en Guyane, en 1764; puis ramenées en France en 1765, elles furent mises en dépôt à l'île d'Aix, d'où elles furent conduites à Rochefort; après un séjour de quelques années à Rochefort; ces Acadiens furent envoyés dans le Limousin, chez M. de Saint-Victour; mais il y restèrent peu et furent dirigés, en 1772, sur Saint-Malo, où vint les trouver M. de Peyrusse, gentilhomme poitevin, qui emmena avec lui sur ses terres plus de cent familles acadiennes, lesquelles y demeurèrent quelques années, jusqu'au moment où l'Espagne offrit des conditions très avantageuses pour les transporter et établir dans la Lousiane, que Louis XV avait cédée à l'Espagne, et où leurs familles sont restées définitivement fixées. Toutes ces pérégrinations furent accomplies avec femmes et enfants, et après quelles traverses!" On conçoit donc comment il est difficile à travers de telles odyssées de répondre convenablement à la question posée à la tête de ce chapitre. Mais quoiqu'il en soit de toutes ces données, ce qu'il y a de certain, c'est que peu de mois après la prise de Louisbourg, des cinq belles paroisses du port Lajoie, de la Pointe-Prime, de St-Louis du Nord-Est de Saint-Pierre du Nord et de Malpec, pourvues chacune d'église et de presbytère, entourées de villages et de vastes champs en culture, d'où surgissaient ça et là les maisons des habitants avec leurs dépendances, abritant neuf à dix mille bêtes à cornes, moutons, pores, chevaux et animaux de basse-cour; de toutes ces richesses, il ne restait rien, absolument rien, le fer et la flamme avaient tout dévoré. L'île St-Jean était redevenue déserte comme au jour de Champlain et de Cartier.

 

*photo acadiennes

*photo bateaux de pêches

 

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